Gisèle Halimi : comment l’icône féministe a éclipsé la militante anticolonialiste

jeudi 23 octobre 2025

Son rôle dans la lutte pour les droits des femmes a été salué dans nombre de BD, de films… Il lui a même valu les honneurs de la République. Non sans occulter les autres combats moins consensuels de l’avocate, dont sa défense du peuple palestinien.

Avocate irrespectueuse » : ainsi se présentait Gisèle Halimi (1927-2020) dans l’un des nombreux livres qu’elle écrivit (éd. Plon, 2020). Comment imaginer qu’une telle frondeuse — à qui l’on doit la légalisation de l’avortement en France, mais aussi la reconnaissance par la loi du viol comme crime passible des assises, après les fameux procès de Bobigny, en 1972, et d’Aix-en-Provence, en 1978 — deviendrait ce personnage historique aujourd’hui si « respectable » que tout le monde semble vouloir se réclamer de lui ?

Par Lorraine Rossignol, publié le 21 octobre 2025

Une figure si exemplaire, en tout cas, qu’elle n’a cessé, ces vingt dernières années, d’inspirer artistes, journalistes et documentaristes, tous désireux de restituer la force de ses luttes : si pas moins de trois bandes dessinées (1) lui ont d’ores et déjà été consacrées, ainsi qu’au moins deux pièces de théâtre (Hors la loi, écrit et mise en scène par Pauline Bureau, en 2019, pour la troupe de la Comédie-Française, et Gisèle Halimi, une farouche liberté, par Lena Paugam : la pièce n’a cessé d’afficher complet depuis sa création en 2022). Que dire des films et téléfilms où se succèdent dans le rôle de l’avocate Anouk Grinberg (Le Procès de Bobigny, 2006), Marina Hands (Pour Djamila, 2012) et Clotilde Courau (Le Viol, 2017)… Gisèle Halimi n’aurait jamais imaginé avoir autant de visages.

Le dernier film, le biopic Gisèle, cosigné par Lauriane Escaffre et Yvo Muller et prévu à l’écran en 2026, a pourtant rappelé au grand public que Gisèle Halimi n’était pas l’héroïne d’un seul combat. Quand Charlotte Gainsbourg, qui incarne l’avocate dans le long métrage, a signé en septembre une lettre ouverte demandant à Emmanuel Macron de ne reconnaître l’État de Palestine qu’à la condition préalable de la libération des otages et de l’éradication du Hamas, elle ne s’attendait sans doute pas à ce que les descendants de la grande dame montent au créneau. Ils ont rappelé que Gisèle Halimi milita sans relâche pour la liberté des peuples, autant qu’elle se battit pour la cause des femmes.

"Lorsque vous voulez fabriquer une icône, vous veillez à ce qu’elle soit la plus acceptable possible pour tout le monde." Serge Halimi, fils de Gisèle Halimi

Un engagement qui fut même premier, rappelle Jean-Yves Halimi, son fils aîné : « À peine avait-elle prêté serment, en 1949, qu’elle défendit des militants nationalistes du Néo-Destour [le parti de Habib Bourguiba, futur président de la République tunisienne, ndlr] puis des indépendantistes algériens du Front de libération nationale (FLN). » C’est au lycée français de Tunis qu’elle apprit, paradoxalement, le langage de la République, « ses enseignants étant de ces “hussards noirs” qui ne juraient que par la Révolution française, les droits de l’homme et les Lumières… avec pour mission de “civiliser” les peuples colonisés. »

Pour lire la suite : https://www.telerama.fr/debats-reportages/gisele-halimi-comment-l-icone-feministe-a-eclipse-la-militante-anticolonialiste-7027934.php?gift=true

Une mission si bien remplie que l’avocate n’eut de cesse de lutter, tout au long de sa vie, pour les libertés et droits fondamentaux constitutifs de la dignité humaine. Ceux de femmes violentées et / ou asservies par le patriarcat, certes. Mais aussi ceux, entre autres, des Palestiniens, « peuple aux mains nues » face au « colonialisme rampant d’Israël », ainsi qu’elle le qualifiait, relate encore Jean-Yves Halimi. « Pourquoi ce combat-là, parmi tous ceux qu’elle mena, a-t-il été, jusqu’à récemment, complètement “silencé” ? » interroge la fille de ce dernier, Maud Halimi, que sa grand-mère chérissait tant qu’elle lui consacra son dernier livre (Histoire d’une passion, éd. Plon, 2011) ? »

« Les occasions de le rappeler n’ont pourtant pas manqué, ces deux dernières années… » poursuit Serge Halimi, le fils cadet de l’avocate, qui constate : « C’est toujours la même dimension qui est évoquée au sujet de ma mère : celle de la militante de la légalisation de l’IVG. Mais au cours de sa vie, elle s’est engagée dans de nombreuses luttes anti-impérialistes, allant jusqu’à se rendre à Cuba en 1959, au Vietnam en 1967 ou au Congo en 1978. Tout cela, documenté, n’a rien d’un mystère. Mais les pouvoirs publics s’emploient à l’effacer : lorsque vous voulez fabriquer une icône, vous veillez à ce qu’elle soit la plus acceptable possible pour tout le monde… »

"Comment peut-on gommer tout un pan de sa vie sans gravement l’amputer ?" Violaine Lucas, directrice générale de l’association Choisir la cause des femmes

Allusion à peine voilée à la « panthéonisation » suspendue de Gisèle Halimi, le président Macron ayant envisagé celle-ci lors de son premier mandat, sur préconisation de l’historien de la guerre d’Algérie Benjamin Stora, avant d’opter finalement pour un hommage national plus discret, rendu le 8 mars 2023… De fait, eu égard à l’engagement de l’avocate en faveur de l’indépendance de l’Algérie, certains lobbies de harkis s’étaient opposés à une telle cérémonie.

Si Serge Halimi estime que désormais, « c’est aux chercheurs et aux historiens de faire leur travail » afin de rendre à sa mère « la diversité de ses combats », Violaine Lucas, directrice générale de l’association Choisir la cause des femmes, fondée par la militante féministe (2), veut pour sa part « repolitiser » ceux-ci dès aujourd’hui : « L’injustice était physiquement intolérable à Gisèle. Ses luttes présentaient une remarquable cohérence, sa grille de lecture fondamentale lui permettant de discerner aussitôt, quelle que soit la situation donnée, les oppresseurs et les opprimés. Comment peut-on dès lors gommer tout un pan de sa vie sans gravement l’amputer ? »

De fait, remarque-t-elle, Gisèle la féministe est devenue « bien plus consensuelle » que Gisèle l’anticolonialiste : « Tout le monde s’accorde à dire aujourd’hui : “Le viol, c’est pas bien” — même si, concrètement, il reste encore majoritairement impuni —, là où désigner ouvertement le gouvernement de Netanyahou comme criminel semble beaucoup plus difficile à assumer. » Faire surgir de la Seine la statue dorée de l’avocate progressiste, aux côtés de celles de neuf autres Françaises émérites, à l’occasion de la cérémonie d’ouverture des jeux Olympiques de Paris, en 2024, ne serait alors qu’un joli geste, une facilité ? « Réduire une figure d’envergure telle que Gisèle Halimi à une “success story” simplifiée relève dans tous les cas de la plus grande immoralité », estime Violaine Lucas.

(1) Gisèle Halimi, une jeunesse tunisienne, de Danièle Masse et Sylvain Dorange (éd. Delcourt, 2023) ; Bobigny 1972, de Marie Bardiaux-Vaïente et Carole Maurel (éd. Glénat, 2024) ; et Une farouche liberté. Gisèle Halimi, la cause des femmes, de Sophie Couturier, Annick Cojean, Myriam Lavialle et Sandrine Revel (éd. Steinkis, 2022).
(2) L’association vient de publier Lettres pour un avortement illégal (1971-1974), aux éditions Libertalia.


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