Interview Elias Sanbar : « L’annonce de la reconnaissance de la Palestine par la France n’est pas un symbole mais un défi »

Pour l’ancien ambassadeur palestinien auprès de l’Unesco, le geste d’Emmanuel Macron renoue avec le courage et l’audace de la tradition diplomatique gaullienne.
Emmanuel Macron avec Mahmoud Abbas, chef de l’autorité palestinienne, lors de sa visite à la résidence présidentielle à Ramallah, le 24 octobre 2024. (Messyasz Nicolas/ABACA)
L’historien palestinien Elias Sanbar voit dans la future reconnaissance par la France d’un Etat palestinien à l’ONU la réalisation d’un souhait qu’il avait formulé dans son dernier essai (la Dernière Guerre ? 7 octobre 2023 - 2 avril 2024, Gallimard), et une façon d’inverser le sens de l’histoire par un geste inédit.
Comment vivez-vous cette annonce pour laquelle vous avez tant lutté ?
Je suis ému et satisfait comme après une longue attente, une pause dans le cours d’un véritable cauchemar face à l’épuration ethnique en cours à Gaza et à l’annexion rampante de Jérusalem-Est et de la Cisjordanie. Cela fait longtemps que je pense et écris que c’est la voie à suivre, qu’il faut « mettre la charrue avant les bœufs », inverser une sorte d’ordre immuable des choses dans le processus vers une paix.
C’est-à-dire ?
Depuis trente-quatre ans et la conférence de Madrid, la règle imposée par les Etats-Unis était qu’il fallait d’abord négocier la paix avant de passer à la question de la reconnaissance. Cette condition a laissé tout le temps à la colonisation d’achever ses ravages. Et donné à la puissance occupante latitude de se proclamer favorable à la paix tout en jouant la montre pour faire traîner les négociations et empêcher une reconnaissance de la Palestine.
Il fallait, c’est ce qu’Emmanuel Macron vient de faire, arrêter de conditionner la reconnaissance de la Palestine à l’aboutissement des négociations. Depuis quelques jours, l’annonce semblait compromise par l’idée qu’elle devait être consécutive à des réalisations impossibles : la démilitarisation de la bande de Gaza, la fin du Hamas, la réforme de l’Autorité palestinienne… Ce « consécutif » a disparu et c’est réjouissant. La solution est fille de la reconnaissance, non le contraire. Il faut être d’abord reconnu dans ses droits pour négocier l’application en confiance d’une paix réciproque. Cette annonce n’intervient-elle pas un peu tard ?
Elle intervient au terme d’une sorte d’accélération qui a facilité sa proclamation, accélération née de l’horreur face à l’usage de la famine comme arme contre le peuple palestinien, en prélude à son nettoyage ethnique et à l’expulsion de ses survivants. Israël a franchi avec cette guerre de la faim un nouveau seuil.
Quelle peut-être la portée de ce geste selon vous ?
C’est un geste de justice. Historique, nécessaire et courageux qui pourrait bouleverser le jeu immuable en cours depuis des décennies. Mais alors et si tel est le cas, pourquoi attendre le mois de septembre à l’ONU ? Pour la solennité certes de ce rendez-vous annuel de l’ONU en présence d’un grand nombre de chefs d’Etats ? La reconnaissance de la Palestine ne doit pas être faite à la sauvette via un communiqué, même venu de l’Elysée.
Mais ce timing a un autre intérêt : donner un temps, court certes, pour voir si les deux autres pays porteurs du projet initial de reconnaissance, le Royaume-Uni et le Canada, vont suivre la France. La France est le premier pays du G7 à sortir du consensus de la non-reconnaissance. Une question supplémentaire se pose. Si l’on excepte les Etats-Unis et l’Allemagne, les deux autres membres du G7, l’Italie et le Japon, vont-ils lui emboîter le pas ?
La France renoue-t-elle avec une certaine tradition diplomatique pro-palestinienne ?
Ce n’est pas seulement le rapport à la Palestine qui se joue. Ce geste renoue avec une forme d’audace française qui avait disparu de la scène diplomatique. Je pense à 2003 et au refus formulé par Dominique de Villepin d’intervenir en Irak, mais aussi au vote français en 2012 pour accueillir la Palestine comme Etat membre de l’Unesco. Depuis régnait un peu l’idée que la France était sortie des écrans. Or cette audace, l’un des traits de la vision gaullienne, est aux yeux des peuples arabes une valeur indissociable de la France.
Remettre en chantier la solution à deux Etats ne semble-t-il pas irénique dans le contexte actuel ?
J’ignore si nous pourrons faire émerger la solution à deux Etats. C’est le défi même. Une chose est sûre, dans les discussions, le jeu biaisé de la négociation va être remplacé par la nécessité de faire face aux difficultés réelles : la remise sur pied d’un monde éradiqué à Gaza en commençant par la fin de la guerre, le retour des otages, la libération des prisonniers, les élections générales en Palestine… Tout cela posera aux Israéliens une question à laquelle ils ont jusque-là échappé : veulent-ils d’une vie côte à côte avec nous ?
Quels échos avez-vous de la réception de cette annonce en Palestine ?
Il y a beaucoup de joie et d’espoirs. Comme si un énorme barrage avait commencé à céder. J’entends aussi les réactions nombreuses de ceux qui pensent, il faut les comprendre vu ce que nous vivons depuis deux ans, que ce geste n’est que symbolique, qu’il ne faut rien en attendre. Mais cette annonce n’est pas un symbole, c’est un défi.
En témoignent a contrario les réactions négatives très vives du gouvernement de Nétanyahou, ou du Crif en France, qui déplore une « faute morale », « un danger politique » et estime que les « conditions ne sont pas réunies ». La reconnaissance [de la Palestine] est le premier pas d’une marche vers le droit à l’autodétermination d’un peuple dont on a nié les droits des décennies durant. C’est la seule et la bonne façon de commencer à sortir par le haut de ce conflit.
Source : LIBERATION
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