Iran, Gaza... Brouillage sur la ligne entre Trump et Nétanyahou

mercredi 12 août 2026

Depuis plusieurs mois, les tensions entre le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou et le président états-unien sont palpables sur l’Iran, mais aussi sur Gaza. Si elles ne remettent pas en cause l’alliance stratégique entre leurs deux pays, elles reflètent en partie le rejet de la politique de Tel-Aviv par une partie croissante de l’opinion états-unienne.

Sylvain Cypel, A été membre de la rédaction en chef du Monde, et auparavant directeur de la rédaction du Courrier international. Il est l’auteur de Les emmurés. La société israélienne dans l’impasse (La Découverte, 2006) et de L’État d’Israël contre les Juifs (La Découverte, 2020).

Publié le 3 août 2026
Israël/Palestine > Conflits > Relations internationales

Washington, D.C., le 7 juillet 2025. Le président états-unien Donald Trump et le premier ministre israélien Benjamin Nétanyahou s’entretiennent en privé dans la salle Vermeil à la Maison Blanche. Official White House / Daniel Torok

Ce 28 juillet, « Donald » (Trump) et « Bibi » (Benyamin Nétanyahou) se sont rencontrés à la Maison Blanche pour la huitième fois depuis le retour du président états-unien aux manettes. Et visiblement, Trump était d’humeur maussade. Formellement, la rencontre a été « positive et productive », a déclaré sa porte-parole. Traduction en langue non-diplomatique : ça s’est assez mal passé. Le premier ministre israélien, lui, l’a trouvée « empreinte de coopération totale et de soutien mutuel » (1). De fait, la rencontre a été peu amène pour Nétanyahou.

Mais celui-ci devait s’y attendre. Dans un entretien donné à Fox News juste avant leur entretien, Trump avait donné une idée de son regard sur son « partenaire ». Alors que Nétanyahou avait mené campagne pour clamer la découverte d’un nouveau site iranien de fabrication de matière fissile, sur le mont dit Pickaxe (mont de la pioche), Trump, encore sur Fox, avait minimisé le 28 au matin l’importance de cette supposée découverte : « Je n’ai pas besoin que Bibi m’en parle », avait-il lancé. Genre, c’est moi qui décide si c’est important ou pas. Surtout, la veille, il avait dit ceci : « Il y a une petite différence, mais nous sommes plutôt proches. (…) Franchement, nous sommes très gentils avec beaucoup de pays qui ne survivraient pas sans nous. Et vous savez qui ne survivrait pas sans nous ? Israël. » (2).

Comment s’étonner qu’à la sortie de la rencontre entre les deux hommes, le journal israélien de référence Haaretz ait titré : « Irritation de Trump, désespoir de Nétanyahou : les sourires de la Maison Blanche masquent des divisions croissantes. »

Les trois options du président états-unien
Pour contrer ce sentiment de division, un officiel israélien, le lendemain de la rencontre, a fourni au journal états-unien en ligne Axios un exposé détaillé des « trois options » que Trump leur aurait exposé :

1. Parvenir à un accord avec l’Iran. Nétanyahou a fait part à Trump de son scepticisme.
2. Maintenir le blocus naval en augmentant la pression économique sur les Iraniens.
3. Une reprise avec intensification des frappes militaires.

(…) Le responsable israélien a déclaré que Trump avait exprimé son inquiétude quant à l’impact d’une guerre sur les marchés de l’énergie et l’économie mondiale (3).

Divers autres sujets ont été évoqués, en particulier l’importante réduction, sur dix ans, de l’aide militaire états-unienne à Israël. Nétanyahou aurait « donné pour instruction au secteur de la défense de travailler au développement d’un avion de chasse moderne d’ici une décennie pour que l’armée israélienne reste forte même si les Américains cessent de fournir des F-35 et d’autres avions sophistiqués ». Résumé de la version israélienne de la rencontre : rien de neuf et tout va bien.

Pour lire la suite : https://orientxxi.info/Iran-Gaza-Brouillage-sur-la-ligne-entre-Trump-et-Netanyahou

Pourtant, ces dernières semaines, beaucoup de chroniqueurs internationaux avaient cru bientôt assister à une nouvelle extension guerrière d’une ampleur inédite au Moyen-Orient. Des responsables israéliens, en grand nombre, pronostiquaient « une opération américaine de grande envergure contre l’Iran pour le weekend [des 26-27 juillet], qui aurait probablement impliqué Israël » (4). Trump ne venait-il pas de déclarer qu’il envisageait « une attaque massive sans précédent, plus importante que jamais » contre l’Iran et ses infrastructures ? On était le 23 juillet. Le lendemain, virage à 180°. Il annonçait qu’il reportait toute frappe contre Téhéran. Explication : il « ne pensait plus que le moment soit venu ».

Allez savoir, avec Donald Trump ! Aux États-Unis, des commentateurs notaient que Trump, en réalité, ne faisait peut-être que suspendre l’attaque états-unienne sur l’Iran à la demande de ses généraux, qui lui avaient indiqué que leurs forces commençaient à se plaindre d’une pénurie croissante d’intercepteurs de missiles. Vrai ou faux, le motif pour ne pas reprendre les hostilités n’avait donc rien à voir avec un supposé retour à la diplomatie. Il s’agissait de renforcer les capacités militaires. D’autres versions circulaient aux États-Unis pour expliquer la volte-face de Trump : l’opposition de quasiment tous les États arabes du Golfe pour un nouvel engrenage guerrier venait au premier rang. L’Arabie saoudite, de nouveau attaquée par les houthistes yéménites, serait vigoureusement intervenue pour empêcher une escalade.

Israël, pays vassal
La veille de son revirement, Trump, alors en phase guerrière, avait aussi expliqué au site Axios que si les États-Unis lançaient cette attaque contre l’Iran, « Israël rejoindrait l’opération en deux minutes si je le leur demandais ». On appréciera le « si je leur demandais »… Bref, Trump rappelait à Nétanyahou qu’il était son vassal. Mais celui-ci, doucereux, lui rendait rapidement la pareille. Dans un entretien avec Fox News, le 26 juillet, le premier ministre israélien répétait ce qui était toujours son ambition, mais que Trump a publiquement abandonné, le changement de régime : « La guerre contre l’Iran cessera lorsque le régime s’effondrera ou s’affaiblira au point de comprendre qu’il doit mettre fin à son programme nucléaire, avec ou sans accord », (5) déclarait-il. Le message était implicite : « la guerre ne cessera pas lorsque vous le voudrez, mais lorsque nous aurons assouvi nos exigences », répondait « Bibi » à son « ami » Donald. D’ailleurs, pour être plus clair, Nétanyahou indiquait à la chaine états-unienne que si l’Iran attaquait fortement Israël, son pays réagirait très puissamment, « même si les États-Unis ne reprennent pas des frappes majeures ». Bref, nous ne vous demanderons pas votre autorisation.

Donald Trump a déjà eu plusieurs conflits avec Benyamin Nétanyahou, sans que jamais l’alliance ne se brise. Aujourd’hui, ce dernier entend mettre prioritairement l’avenir de l’Iran sur la table. Cet acharnement bénéficie d’un ample soutien de l’opinion israélienne. A contrario, aux États-Unis, les études indiquent, depuis des mois, une hostilité majoritaire de l’opinion, constante et croissante, à l’engagement même des États-Unis dans la guerre contre l’Iran. Le 27 juillet, l’agence Reuters écrivait que seul un tiers des États-uniens était favorable à la poursuite de cette guerre. Cinq jours plus tôt, un sondage de Politico avait montré que les « pro-guerre » avaient perdu 13 % en l’espace de deux mois. Au sein de la mouvance MAGA (Make America Great Again) elle-même, l’hostilité à cette guerre serait devenue (légèrement) majoritaire. Enfin, 49 % des États-Uniens sont favorables à l’arrestation de Nétanyahou s’il se rend aux États-Unis, ainsi que l’a réclamé le maire de New York Zohran Mamdani (6).

À l’inverse, les sondages en Israël montrent que la population juive, de manière massive, ne reproche pas à Nétanyahou de faire cette guerre mais de l’avoir mal menée et surtout pas remportée. Le 21 juin, une étude sur 3 644 personnes de l’Institut Agam, rattaché à l’université hébraïque de Jérusalem, indiquait que l’opinion israélienne considérait à 92 % les Iraniens comme les vainqueurs de cette guerre — ce qui, en l’état, est politiquement exact pour le régime, bien que les Iraniens en soient les principales victimes. Mais ils étaient aussi 63 % à rejeter le protocole irano-états-unien signé précédemment par Trump et qui prévoyait une cessation des combats. Bref, les uns veulent la fin de la guerre, les autres la guerre jusqu’à la capitulation de Téhéran. L’étude montre également une perte de confiance en Nétanyahou, y compris dans sa propre base : « Les électeurs du bloc de droite, bastion électoral du premier ministre Benjamin Nétanyahou, sont les plus sévères, 93 % d’entre eux estimant que l’Iran a remporté la confrontation (7). »

Gagner les élections à n’importe quel prix
Ces situations difficiles sur le plan intérieur, Nétanyahou et Trump s’y sont souvent heurtés. Mais l’un et l’autre, fin octobre puis début novembre de cette année, affronteront le verdict des urnes. L’enjeu n’est pas le même. L’élection législative est le principal vote en Israël, alors qu’aux États-Unis le scrutin de mi-mandat est indicatif d’une tendance, mais il est rarement suivi de tournants majeurs. Nétanyahou devra s’effacer s’il perd, sauf à provoquer une crise intestine inédite en Israël. Trump, lui, comme nombre de ses prédécesseurs, peut perdre l’élection au Congrès et poursuivre son chemin. S’il perd la seule majorité de la Chambre basse, il gardera l’essentiel des prérogatives d’un président. Mais si les démocrates s’emparent aussi du Sénat — ce qui reste peu probable —, Trump risque beaucoup de déboires.

Cette situation, où l’un souhaite mettre fin à une guerre sans dommage politique spectaculaire, ce qui lui permettrait de clamer l’avoir emporté contre toute évidence, peut-elle se combiner avec les « victoires totales » que le second a promises à son peuple et qu’il entend encore promettre ? Victoires contre les Palestiniens, les Iraniens, les Libanais, les Syriens, les houthistes, en attendant d’autres… La guerre, encore et encore, c’était la voie du triomphe au lendemain du 7 octobre 2023. C’est devenu le bouclier des dirigeants israéliens actuels, et tout particulièrement Nétanyahou, pour satisfaire son opinion.

Le fossé entre Trump et Nétanyahou n’est pas infranchissable, car chacun a besoin de l’autre, un peu ou beaucoup selon les circonstances. Mais ce fossé se creuse chaque jour dans les populations, l’états-unienne et l’israélienne. Du côté israélien, les perspectives sont compliquées. Amos Harel, le spécialiste des questions militaires et sécuritaires du Haaretz, s’interroge sur l’intérêt de Nétanyahou à la reprise de la guerre : « Si la guerre reprend contre l’Iran, Nétanyahou envisage d’annuler les primaires internes du Likoud [son parti, aujourd’hui dominant en Israël], s’épargnant ainsi le casse-tête d’une liste de candidats peu attrayante. » (8). Prélude possible, peut-être, à une tentative de repousser la date des élections législatives, lui qui, depuis le 7 octobre 2023, s’est toujours opposé à tout scrutin en « période de guerre » ?

Nétanyahou sait que la quasi-totalité de l’opinion juive israélienne soutient sa volonté de remettre sur la table la question du nucléaire iranien. Il sait aussi les hésitations de Trump et l’opposition des États du Golfe, même les Émirats arabes unis, pourtant les plus proches d’Israël, à une nouvelle guerre. Même si une offensive de plus haute intensité s’abat sur le détroit d’Ormuz et aboutit à sa fermeture totale, il sait que le gaz qu’Israël pompe en Méditerranée suffit à couvrir 58 % des besoins énergétiques de son pays.

L’accord sur le nucléaire saoudien
Ce qui préoccupe Nétanyahou, en revanche, c’est l’accord de développement du nucléaire civil signé entre Washington et Riyad le 22 juillet. Cet accord, Israël n’en a jamais voulu, du moins pas dans ses termes actuels. Israël a toujours exigé la signature d’une « normalisation » préalable des relations israélo-saoudiennes pour que l’Arabie soit autorisée au moindre développement nucléaire. Or celle-ci a signé cet accord avec les États-Unis sans qu’Israël puisse s’interposer. « MBS [le prince héritier Mohamed Ben Salman, qui dirige le pays] s’est désintéressé de toute perspective de normalisation [avec Israël], écrit Amos Harel (…). La signature de cet accord semble indiquer que l’influence de Nétanyahou sur Trump s’affaiblit » (9). Le lendemain, le président états-unien a laissé entendre que cet accord sur le nucléaire impliquait l’adhésion de Riyad aux accords d’Abraham, mais il est évident que l’Arabie n’y est pas prête.

Pour résumer, si l’alliance israélo-états-unienne continue d’être formellement indéfectible, les sujets de désaccord se multiplient. Prochain conflit attendu : Trump envisage de vendre à la Turquie des avions de chasse F-35, ce que les États-Unis lui refusent depuis 2019, et à quoi Israël s’oppose virulemment. Interrogé par la presse turque dans son avion officiel Air Force One, à la veille de sa rencontre avec Nétanyahou, Trump a répondu : « Personne ne me dit ce que je devrais vendre ou pas » (10). Ni à qui, probablement.

Quant à Gaza, après avoir laissé Israël saboter toutes les exigences de son « plan de paix » présenté fin septembre 2025, en déplaçant les populations, en s’emparant de plus encore des terres et en tuant un millier de Gazaouis, Donald Trump annonçait, le 31 juillet, la poursuite de la mise en œuvre de son « plan ». Rien de neuf, encore, mais le ton du contenu du document est inacceptable pour Israël. Il ambitionne un processus qui « garantirait le retrait complet d’Israël de la bande de Gaza » et de « lancer une voie politique crédible menant à l’autodétermination et à la création d’un État palestinien » (11). Ce plan contient d’autres points, notamment le désarmement du Hamas auquel ce dernier aurait consenti. Mais pour la classe politique israélienne, dans son immense majorité, et aussi pour l’opinion publique, ces deux mots, « État » et « autodétermination », sont inadmissibles. « Non à un État palestinien » est le ciment des débats publics. Même si on peut penser que ce nouveau « plan » n’aura pas plus de succès que les précédents proposés par Trump - le nombre de morts à Gaza a battu tous les records en août 2026 (plus de 150) -, les Israéliens commencent à se sentir très seuls. Et Trump a expliqué qu’il serait « très déçu » si Israël le bloquait.

Sylvain Cypel

Notes
1. Katya Rogers, « Behind closed doors, Trump huddles with Netanyahu and Zelensky », The New York Times, 28 juillet 2026.
2. Associated Press & Al Jazeera, « Trump expresses his frustration with Netanyahu before the White House meeting », 28 juillet 2026.
3. Barak Ravid, « Inside Bibi’s pivotal White House meeting with Trump », Axios, 29 juillet 2026.
4. Jonathan Lis, « Israel braced for major attack in Iran as Trump signals more time for talks », Haaretz, 25 juillet 2026.
5. Aaron Glick,« Iran war will end when regime fall’s or ends its nuclear program », Jerusalem Post, 26 juillet 2026.
6. « Americans would back US arresting Netanyahu, poll shows, echoing Mamdani », USA Today, 29 juillet 2026.
7. Megan Messerly, « A politically impossible situation’ : New poll shows Trump voters losing patience with Iran war », Politico, 22 juillet 2026.
8. Amos Harel, « Israel’s security officials warn Netanyahu’s political interests could reignite Iran war », Haaretz, 24 juillet 2026.
9. Amos Harel, op. cit.
10. « Trump écarte l’opposition de Nétanyahou à une éventuelle vente de F-35 à la Turquie », Bosphorama, 28 juillet 2026
11. « Texte intégral de l’accord prévoyant le désarmement du Hamas et le retrait d’Israël de la bande de Gaza », Times of Israël, 31 juillet 2026.


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