Israël confronté à un exil massif de ses citoyens

jeudi 26 juin 2025

« un véritable tournant culturel et démographique »

Par Sophie Boutière-Damahi – Édité par Émile Vaizand – 17 juin 2025

Depuis 2023, l’État hébreu enregistre une vague d’émigration sans précédent. Le phénomène, qui touche les classes supérieures et la fraction la plus diplômée de la population, place Israël face à une véritable « fuite des cerveaux ».

En 2024, ils étaient plus de 82.000 Israéliens à quitter le pays pour le long terme, contre environ 55.000 en 2023. Le 12 mai dernier, le journal israélien de gauche Haaretz publiait une enquête sur ce départ croissant de dizaines de milliers d’Israéliens, en s’appuyant sur une étude de la société Ci Marketing qui révèle que, parmi les personnes restées au pays, 40% songeraient, elles aussi, à préparer leurs valises.

Cette tendance est à l’œuvre depuis une dizaine d’années. Mais, au regard de la politique israélienne actuelle, elle tend franchement à se confirmer. Si la stratégie d’enlisement dans la bande de Gaza compte parmi les raisons sécuritaires de cet exil, de profondes divisions minent aussi la société israélienne depuis des années.

Pour lire la suite : https://www.slate.fr/monde/depart-exil-massif-citoyens-israel-confronte-menace-existentielle-hausse-emigration-population-demographie-juifs-guerre-hamas-gaza-divisions-societe-politique-benyamin-netanyahou#

Une instabilité démographique

Pour Mairav Zonszein, spécialiste d’Israël au sein de l’ONG International Crisis Group et rédactrice pour le New York Times, la dynamique était ancrée avant même l’attaque du Hamas, le 7 octobre 2023. « Partir d’Israël n’est plus un sujet tabou depuis une dizaine d’années », indique-t-elle. Ces départs sont principalement motivés par la hausse du coût de la vie en Israël et l’arrivée du gouvernement de coalition d’extrême droite de Benyamin Netanyahou en 2022, couplée à la réforme judiciaire que ce dernier a tenté de faire passer en 2023. « Les Israéliens libéraux laïques quittent de plus en plus le pays. Il faut dire que cela devient plus acceptable au vu de la situation, alors que c’était très mal vu auparavant », précise Mairav Zonszein.

Selon le Bureau central des statistiques israélien, la population du pays a passé le cap des 10 millions d’habitants, avec un taux de croissance démographique de seulement 1,1% en 2024, contre 1,6% en 2023. Parmi les départs récents, environ 15% concernaient les nouveaux immigrants arrivés entre 2019 et 2023, soulignant ainsi une tendance à la yerida (l’émigration des juifs hors de l’État d’Israël), même parmi les nouveaux arrivants ayant tout juste fait leur alya (en hébreu « ascension » ou « élévation spirituelle », qui désigne l’acte d’immigration des juifs vers Israël). Parmi les personnes qui partent, 81% seraient également de jeunes diplômés âgés de 25 à 44 ans.

Ce spectre est peu réjouissant pour l’économie israélienne, alors que grandit encore une partie de la population ultraorthodoxe, dont une faible majorité d’hommes travaillent, donnant la priorité à l’étude de la Torah. « C’est un problème démographique croissant au sein de la société juive israélienne, les juifs religieux deviennent lentement la majorité », souligne Mairav Zonzsein. La population juive ultraorthodoxe (les haredim, littéralement « craignant Dieu ») représente actuellement environ 12,6% de la population totale d’Israël. Mais elle est la plus dynamique du pays, avec un taux de croissance annuel de 4%, soit plus du double de celui de la population générale (1,9%).

Selon les projections du centre de recherche indépendant Israel Democracy Institute (IDI), la part des haredim dans la population totale devrait atteindre jusqu’à 35% de la population juive totale d’ici à 2059. En 2024, environ 54% des hommes haredim étaient actifs, contre 87% des hommes juifs non haredim. La priorité donnée à l’étude de la Torah au détriment de l’éducation laïque réduit les compétences professionnelles des hommes haredim.

De profonds déséquilibres

Ces divisions au sein de la société israélienne, couplées à la guerre sans fin menée dans la bande de Gaza faisant craindre un risque de génocide, finissent de convaincre certains Israéliens de quitter définitivement leur pays. Fin décembre 2024, Avi Steinberg, auteur né en Israël, déclarait officiellement renoncer à sa citoyenneté israélienne. Justifiant sa décision dans un article publié par le média de gauche Truthout, Avi Steinberg appuie que la citoyenneté israélienne a « toujours été un outil de génocide ». « La citoyenneté israélienne est fondée sur les pires types de crimes violents que nous connaissons et sur une litanie croissante de mensonges destinés à blanchir ces crimes », avance-t-il.

Pour Mairav Zonszein, le mécontentement grandissant d’une partie de la population tient aussi à son pouvoir d’influer sur la politique, qui se trouve diminué sous le mandat actuel de Benyamin Netanyahou. « Il existe toujours une masse critique de personnes contre le gouvernement, rappelle la journaliste israélo-américaine. Mais ils n’ont plus le pouvoir politique de le renverser. La capacité de la majorité à influencer le gouvernement, qui a toujours été forte en Israël, n’a plus la même force qu’avant. »

D’autant plus que d’anciens soutiens de la classe politique en place se tracassent eux aussi de l’avenir de l’État hébreu au regard des décisions gouvernementales actuelles. Au mois de mai, Eugene Kandel, ancien président du Conseil économique national et conseiller économique de Benyamin Netanyahou (entre 2009 et 2015), avertissait qu’Israël était confronté à « une menace existentielle ».

Comme l’a rapporté Haaretz, dans un document appelant à un nouveau règlement politique, signé avec Ron Tzur, ancien haut fonctionnaire et expert en gouvernance, Eugene Kandel s’inquiète que « ​​de nombreux hommes politiques ont déclaré à la tribune de la Knesset que le pays pouvait se passer des pilotes, des spécialistes de la haute technologie et des membres d’autres groupes “d’élite”. Aujourd’hui, plus que jamais, l’arrogance de ces déclarations est évidente, car l’épine dorsale existentielle d’Israël dépend d’un groupe de personnes relativement restreint. Sans ce groupe, il n’est tout simplement pas possible de maintenir un pays ici au fil du temps. »

« Le 7-Octobre a montré le coût terrible de la perception par l’ennemi de la faiblesse d’Israël », poursuit Eugene Kandel. « Un nouvel affaiblissement pourrait entraîner des défis sécuritaires beaucoup plus extrêmes et graves », pouvant même aboutir à « l’effondrement d’Israël et à la fin du rêve sioniste ».

Alors qu’Israël s’inquiète de voir une partie de sa population juive s’installer à l’étranger ou du moins sérieusement songer à le faire, celles et ceux qui sautent le pas reconstituent des communautés juives, notamment en Europe, encore hier en déclin. Un rapport publié en mars 2025 par l’Institute for Jewish Policy Research, centre d’études et groupe de réflexion basé à Londres, analysait ce renversement. Ainsi, 630.000 Israéliens juifs expatriés vivraient aujourd’hui en dehors d’Israël, aux États-Unis, au Canada, en Allemagne ou au Royaume-Uni, qui abritent les populations les plus importantes.

Dans certains pays, les personnes nées en Israël et leurs familles représentent plus de 20% de la population juive nationale. « On peut dire qu’un véritable tournant culturel et démographique est en cours, analyse Daniel Staetsky, l’auteur du rapport, interrogé par le quotidien britannique The Guardian. Il s’agit peut-être de la fin d’une époque. Les fondateurs de l’État d’Israël n’auraient jamais imaginé que ce serait Israël qui revitaliserait les communautés juives européennes et non l’inverse. »

Un renversement encore minime, au regard de l’immense majorité d’Israéliens et Israéliennes qui restent toujours au pays. Mais dont les changements démographiques internes et les divisions politiques questionnent plus que jamais l’identité, à terme, d’un État hébreu fortement déstabilisé.


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