Israël instrumentalise la cause druze, dans une Syrie secouée par les violences confessionnelles

jeudi 8 mai 2025

La Syrie après Assad Analyse

Des violences confessionnelles dans des quartiers à majorité druze, en Syrie, ont fait plus de cent morts la semaine dernière. Invoquant la défense des minorités, Israël a lancé une vague de bombardements massifs contre le pays en pleine transition.

Leila Aad, 5 mai 2025

Beyrouth (Liban).– Pendant deux jours, Nora*, une habitante du quartier à majorité druze de Jaramana, dans la banlieue de Damas (Syrie), est restée terrée chez elle, dans l’attente que le feu des mitrailleuses se taise. « Ce que j’ai ressenti, c’était plus fort que la peur », explique-t-elle à Mediapart par téléphone. « On pensait que c’était fini pour nous, qu’on allait subir le même sort que les habitants de la côte syrienne », ajoute-t-elle, en référence aux massacres des populations alaouites perpétrés en mars par des factions islamistes affiliées à la nouvelle armée syrienne.

De violents heurts ont éclaté lundi 28 avril à Jaramana, opposant des hommes armés sunnites à des miliciens druzes, à la suite de la diffusion en ligne d’un message audio attribué à un dignitaire druze, Marwan Kiwan, dans lequel on entend un homme blasphémer le nom du prophète Mohammed. Le cheikh druze a nié être à l’origine de l’enregistrement, et l’enquête préliminaire du ministère de l’intérieur syrien semble conforter l’hypothèse d’un enregistrement falsifié.

Mais le mal était déjà fait. Le message audio, devenu viral, a déclenché une vague d’appels à la vengeance contre la communauté druze, une minorité religieuse affiliée à l’islam, présente au Liban, en Syrie et en Israël. Des groupes d’hommes armés sunnites, encagoulés, sont venus de localités voisines pour en découdre avec les populations druzes, d’abord à Jaramana, où ils ont été confrontés à la résistance d’hommes armés druzes déployés aux postes de sécurité de la ville pour en empêcher l’accès.

Nora, terrorisée, raconte avoir senti sa maison trembler sous les tirs de mortiers et de mitraillettes durant les heurts.

Le lendemain, les affrontements se sont propagés à Sahnaya, un autre quartier druze à 15 kilomètres de la capitale. Des miliciens druzes de toute la Syrie ont été appelés en renfort, et la violence s’est emballée, impliquant aussi les forces gouvernementales qui ont essayé d’intervenir. Mercredi, quarante-deux combattants druzes mobilisés depuis la ville de Soueïda, dans le sud du pays, ont été tués dans une embuscade. L’attaque n’a pas été revendiquée.

« L’État aurait dû nous protéger »

Au total, outre ces 42 combattants, les violences ont fait 109 morts, dont 30 membres des services de sécurité générale, 26 combattants druzes et 11 civils, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme. Le maire de Sahnaya et son fils ont été tués pendant les combats.

Les autorités syriennes, dirigées par le président intérimaire Ahmed al-Charaa, leader du groupe armé islamiste Hayat Tahrir Al-Cham (HTC), qui a renversé Bachar al-Assad, ont exhorté au calme, réaffirmant leur « engagement ferme à protéger toutes les composantes du peuple syrien sans exception, y compris les membres de la communauté druze », tout en attribuant l’attaque à des éléments « hors la loi ».

Pour Nora, c’est trop peu, trop tard. Elle accuse le nouveau gouvernement syrien d’avoir fermé les yeux sur les auteurs des violences et de protéger les groupes armés sunnites extrémistes qui seraient impliqués dans les violences.

« L’État aurait dû nous protéger, mais il ne l’a pas fait. Comment expliquer que ces hommes soient entrés aussi facilement dans nos quartiers ? L’État n’a-t-il pas les armes et les hommes pour les arrêter ? Pourquoi n’ont-ils rien fait ? », s’interroge-t-elle.

« J’ai perdu toute confiance dans le gouvernement depuis les massacres des alaouites sur la côte », ajoute-t-elle. Des centaines de civil·es alaouites ont été tué·es en mars lors d’une vague de tueries motivée par une volonté de vengeance contre la communauté alaouite, une minorité religieuse à laquelle appartient le dictateur déchu Bachar al-Assad, considérée par certains comme complice des crimes du régime en raison seulement de son affiliation confessionnelle.

Jeudi 1er mai, le cheikh Hikmat al-Hijri, un influent chef religieux druze en Syrie, a dénoncé une « campagne génocidaire » visant des « civils à leur domicile ». « Nous ne faisons plus confiance à une entité qui prétend être un gouvernement, a-t-il lancé. Un gouvernement ne tue pas son peuple en recourant à ses propres milices extrémistes, puis en prétendant, après les massacres, que ce sont des éléments incontrôlés. »

Depuis, le calme est revenu dans les quartiers druzes : un accord de cessez-le-feu a été signé, et l’armée syrienne s’est déployée à Sahnaya pour « rétablir l’ordre ». « La situation est calme maintenant, confie Nora. Mais on a tous peur pour l’avenir. »

Bombardements israéliens

Ajoutant au chaos ambiant, Israël, qui invoque la défense de la cause druze, a bombardé plusieurs fois la Syrie la semaine dernière, tout en menaçant les autorités syriennes d’intensifier son offensive si les violences confessionnelles continuaient. Au son des balles échangées entre forces de sécurité et milices druzes et sunnites s’ajoute désormais le rugissement des avions israéliens dans le ciel syrien.

Vendredi, Israël a bombardé à côté du palais présidentiel d’Ahmed al-Charaa, une attaque qualifiée de « message clair envoyé au régime syrien ». « Nous ne permettrons pas que des forces [syriennes] soient dépêchées au sud de Damas ou menacent de quelque manière que ce soit la communauté druze », ont affirmé le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, et son ministre de la défense, Israël Katz.

Dans la journée de vendredi, l’agence de presse officielle syrienne, Sana, a annoncé qu’une attaque israélienne à Soueïda avait tué quatre combattants druzes. Quelques heures plus tard, dans la nuit de vendredi à samedi, Israël a lancé une vague de bombardements massifs contre la Syrie, affirmant avoir visé un « site militaire, des canons antiaériens et des infrastructures de missiles sol-air ».

« L’armée israélienne est déployée dans le sud de la Syrie et est prête à empêcher l’entrée de forces hostiles dans la zone des villages druzes », a-t-elle ajouté dans un communiqué publié samedi 3 mai. Israël a exprimé une profonde méfiance à l’égard des nouvelles autorités syriennes, bien qu’elles aient ouvertement déclaré qu’elles ne souhaitaient pas la confrontation directe avec leur voisin.

"Israël n’a aucun intérêt à voir la Syrie se relever économiquement, son objectif est de semer la discorde [...] et de maintenir ses voisins dans une position de faiblesse."Benjamin Fève, consultant

Depuis la chute du régime de Bachar al-Assad en décembre, Israël a pris le contrôle de territoires dans le sud-ouest de la Syrie, détruit la majorité des dépôts d’armes stratégiques de l’armée syrienne, et exigé la démilitarisation complète des régions situées au sud de Damas.

« La recherche d’alliés locaux, par exemple au sein de la communauté druze autonome, pourrait servir de tampon contre les menaces perçues venant de Damas et de groupes armés arabes sunnites, potentiellement plus hostiles à Israël », explique Benjamin Fève, consultant au cabinet d’analyse Karam Shaar Advisory Limited.

Mais, continue-t-il, l’argument de la défense des minorités avancé par Israël pour justifier ses attaques contre la Syrie ne serait qu’un prétexte pour déstabiliser la Syrie, et créer davantage de chaos. Un chaos qu’il pourrait contrôler, contrairement à un État arabe fort qui prospérerait à ses frontières. « Israël n’a aucun intérêt à voir la Syrie se relever économiquement, son objectif est de semer la discorde au sein de la Syrie et de maintenir ses voisins dans une position de faiblesse », explique-t-il.

Des voix divergentes

Dans les quartiers druzes, certain·es résident·es, comme Nora, sont bien conscient·es de l’instrumentalisation de la cause de minorités : « Israël, c’est des paroles vides. Ils ne veulent protéger qu’eux-mêmes. Regardez : ils ont tué quatre Druzes dans leurs attaques, et ils prétendent nous défendre ? Nous, on ne leur demande pas de nous aider, on veut juste que l’État nous protège. »

La position des dignitaires druzes concernant Israël et le nouveau gouvernement syrien n’est pas unanime. Si le cheikh Hikmat al-Hijri, l’un des trois chefs spirituels de la minorité druze en Syrie, a réclamé une intervention internationale dans la foulée des violences et maintient une ligne dure contre le nouveau pouvoir, les deux autres ont adopté une position plus modérée et dénoncent les frappes israéliennes en Syrie.

« Il y a des factions druzes prêtes à dialoguer avec le gouvernement et à rendre leurs armes. D’ailleurs, par le passé, des réunions et des accords sécuritaires ont été signés entre les autorités et certaines factions druzes prêtes à intégrer les structures de l’État », poursuit Benjamin Fève.

Nora reconnaît qu’Israël a des soutiens au sein de la population druze : « Ce n’est pas parce qu’ils ont confiance en Israël, c’est plus par désespoir, parce qu’ils ne croient plus en la capacité du gouvernement de les protéger, et qu’ils ne voient pas d’autres options. »

Les derniers heurts rappellent les défis que pose l’unification de la Syrie, un pays profondément fracturé après quatorze années de guerre civile, où une myriade de groupes armés imposent encore leur loi.

Le nouveau gouvernement de Damas, dirigé par les islamistes du HTC, les leaders de la rébellion qui a renversé le régime d’Assad, mais aussi par des personnalités technocrates et modérées, a promis une gouvernance inclusive, sans toutefois sembler en mesure de contrôler les factions armées les plus extrémistes.

« Pour mettre fin au cycle de violence, il faut entamer un véritable processus de justice transitionnelle. Il y a d’ailleurs eu des avancées : le gouvernement a lancé une commission d’enquête sur le massacre de la côte, et une autre devrait voir le jour concernant les récentes violences, explique Benjamin Fève. Il faut aussi amorcer un processus de désarmement des factions, et que l’État réaffirme son monopole de la force. »

Pour les minorités, après les vagues de violences confessionnelles, la confiance sera difficile à restaurer. « Comment peut-on rendre nos armes alors qu’on vit dans la menace permanente ? Ces violences nous ont plus que jamais confortés dans la nécessité de rester armés, non pas parce qu’on veut créer une division au sein de la Syrie, mais pour nous défendre en tant que minorité, car personne d’autre ne le fera », affirme Nora.


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