Israël s’adapte moins bien que l’Arabie saoudite aux recompositions de l’ordre international

Même si les crimes internationaux de l’État hébreu n’ont pas provoqué de sanctions à leur hauteur, ses stratèges craignent de voir la cause israélienne « ringardisée » auprès de ses soutiens historiques. Riyad, puissance rivale du Golfe, parvient davantage à diversifier ses partenariats.
Amélie Ferey, 30 novembre 2025
Alors que le poids des alliés occidentaux des États-Unis dans le monde décline inexorablement, la politique étrangère brutale de Donald Trump, qui les traite parfois plus durement que d’autres partenaires, ajoute à leur déstabilisation. Aucun·e dirigeant·e européen·ne ne peut espérer aujourd’hui être accueilli·e avec la déférence et le faste qui ont marqué la visite du prince héritier saoudien, Mohammed ben Salmane (« MBS »), qui s’est achevée mercredi 19 novembre à la Maison-Blanche.
Les temps sont lointains durant lesquels l’administration Biden avait ouvertement impliqué MBS dans l’assassinat et le démembrement du journaliste Jamal Khashoggi, dans une ambassade saoudienne à Istanbul (Turquie), en 2018. Lors de cette visite en grande pompe, Riyad a annoncé un programme d’investissements faramineux de 1 000 milliards de dollars – une surenchère par rapport aux 600 milliards déjà annoncés –, soit environ 863 milliards d’euros, l’équivalent du PIB annuel du Royaume.
En contrepartie, les États-Unis et l’Arabie saoudite ont mis sur pied un partenariat stratégique structuré couvrant la défense, le nucléaire civil, les technologies avancées et incluant la possible vente d’avions de chasse F-35 et de plus de trois cents chars à Riyad. Le prince héritier a également manifesté un intérêt marqué pour l’intelligence artificielle et les technologies afférentes, dans la perspective de faire du Golfe un hub technologique de premier plan, conformément à la Saudi Vision 2030 portée par le Royaume.
© Illustration Simon Toupet / Mediapart
Ce rapprochement renforce la place de Riyad comme partenaire central des États-Unis au Moyen-Orient, à un niveau presque équivalent à celui d’Israël, sans que le premier ministre de ce pays ait été consulté. La récente visite du président syrien Ahmed al-Charaa à Washington, première du genre depuis 1946, a été menée dans la même logique d’exclusion du gouvernement Nétanyahou. Dès lors, les inquiétudes se font vives chez les stratèges israéliens : dans la recomposition géopolitique actuelle, qu’advient-il du rôle stratégique du pays ?
Sur le plan militaire, Israël a engrangé des succès significatifs ces deux dernières années : neutralisation des capacités opérationnelles du Hezbollah, démantèlement du Hamas, destruction de l’essentiel du potentiel militaire syrien après la chute de Bachar al-Assad, frappes qui ont dégradé l’infrastructure nucléaire iranienne et élimination de cadres houthis.
Israël toujours dépendant des États-Unis
Cette dynamique a nourri l’ambition d’une pax hebraica conçue par Nétanyahou comme l’aboutissement d’une stratégie régionale patiente visant à affaiblir considérablement l’influence iranienne dans la région et à assoir Israël comme un partenaire incontournable, y compris vis-à-vis du Golfe.
Cette puissance militaire s’accompagne toutefois d’une fragilité politique croissante, en raison du coût diplomatique des différentes offensives militaires. Israël n’a jamais été aussi dépendant des États-Unis, et ce alors que, historiquement, le pays a longtemps cherché à compenser son isolement régional sans jamais parvenir à véritablement diversifier son ancrage occidental.
Aujourd’hui encore, environ 25 % de ses exportations sont destinées à l’Union européenne, tandis que le reste se dirige essentiellement vers les États-Unis. Cette dépendance économique trouve un parallèle direct dans le domaine sécuritaire. Bien qu’Israël consacre une part importante de sa richesse nationale à la défense (8,8 %), la guerre déclenchée le 7-Octobre a démontré que ses capacités, si robustes soient-elles, ne suffisent pas à soutenir un conflit prolongé sans appui états-unien.
Les opérations militaires israéliennes n’auraient pu être menées sans les flux de munitions américaines, les kits de guidage pour les missiles, l’aide militaire exceptionnelle votée par Washington et, surtout, le soutien opérationnel permettant les frappes contre les installations nucléaires iraniennes.
La séquence enseigne donc une donnée stratégique fondamentale : le coût contemporain de la guerre est tel que même un acteur technologiquement avancé et lourdement militarisé ne peut mener seul une campagne de haute intensité. Les alliances constituent désormais une condition de survie stratégique.
Peur de la « ringardisation »
Or, la vulnérabilité que représente cette dépendance interroge aussi l’État israélien. Lors du premier mandat Trump, les accords d’Abraham (normalisant progressivement les relations avec d’autres pays arabes) ont constitué pour Nétanyahou une victoire majeure, confortée par les décisions du président états-unien de reconnaître pleinement la souveraineté israélienne sur Jérusalem et le Golan. Le pari israélien consistait à contourner durablement la question palestinienne – jusqu’à laisser le Qatar financer le Hamas, dans l’espoir d’un embourgeoisement du mouvement et donc d’une forme de pacification sociale.
Le mandat Trump II intervient dans un monde radicalement différent, avec la guerre en Ukraine, la guerre à Gaza et sur de multiples fronts, et une relation personnelle distendue entre Trump et Nétanyahou. En cause : l’absence de soutien du premier ministre israélien à l’attaque du Capitole en 2021, et la volonté affichée par le président états-unien de décrocher un prix Nobel de la paix. La pression exercée pour obtenir un cessez-le-feu à Gaza, compliquant sérieusement le projet israélien d’une réoccupation de l’enclave, en témoigne.
Contrairement à Trump I, la normalisation avec l’Arabie saoudite apparaît dans le contexte actuel hors de portée. Jérusalem refuse toute concession susceptible de nourrir la perspective d’un État palestinien – ligne confirmée par une loi votée à la Knesset et par les déclarations répétées du ministre de la défense, Israël Katz. Ben Salmane, lui, a été clair : aucune normalisation n’aura lieu sans un horizon politique crédible pour la Palestine.
Ces différents éléments nourrissent en Israël la peur d’une ringardisation stratégique. Pendant que le statut international d’Israël se fragilise, l’Arabie saoudite tire pleinement parti de la désoccidentalisation du monde. Le Royaume assume un multi-alignement sophistiqué : la Chine est son premier partenaire commercial, les États-Unis son garant sécuritaire, et le Pakistan son partenaire militaire historique. L’Arabie saoudite s’investit également sur le règlement international de conflit : l’Ukraine bien sûr, mais aussi Gaza et le Congo.
Menaces sur la suprématie israélienne
L’éventuelle acquisition de F-35 par l’Arabie saoudite cristallise les inquiétudes israéliennes. Israël dépend presque exclusivement de systèmes américains pour assurer sa suprématie aérienne, quand Riyad diversifie ses fournisseurs.
Le F-35 n’est pas un simple avion de chasse : il ouvre l’accès à un écosystème technologique, des réseaux de renseignement et des données sensibles, de même qu’il permet un entraînement de première qualité aux pilotes saoudiens. Israël craint que la proximité économique entre Riyad et Pékin facilite des transferts indirects de technologies critiques, spectre agité par le gouvernement dans les discussions avec les États-Unis pour contrer toute acquisition des F-35 par le Royaume.
Le risque pour Israël est de passer du rang d’allié stratégique incontournable à celui de simple partenaire tactique parmi d’autres.
À l’érosion de la supériorité militaire israélienne s’ajoute celle de la supériorité politique dont Tel-Aviv se targuait. Pendant des décennies, son statut autoproclamé de « seule démocratie du Moyen-Orient » justifiait un traitement préférentiel à Washington, parmi les démocrates comme parmi les républicains. Outre que la dégradation interne du régime est patente, cette logique ne structure plus l’approche des États-Unis.
Interrogé sur l’assassinat de Jamal Khashoggi, la réponse de Donald Trump est édifiante : « Vous parlez d’une personne extrêmement controversée. Beaucoup de gens n’aimaient pas ce monsieur dont vous parlez. Que vous l’aimiez ou pas, des choses se sont produites », a-t-il déclaré, avant de blanchir MBS, déclarant qu’« il n’était au courant de rien ». Le message est clair à l’adresse de celles et ceux qui ne l’auraient pas encore compris : les valeurs démocratiques et leur protection, même apparente, ne font pas partie des considérations stratégiques de Washington.
C’est cette évolution doctrinale, bien plus que la vente de F-35 en elle-même, qui alarme Israël : dans un monde où les alliances reposent sur les transactions et le rapport de force, son statut singulier d’allié privilégié des États-Unis pourrait à terme être plus rudement questionné outre-Atlantique.
Israël se découvre donc dans une situation paradoxale : militairement dominant, mais politiquement marginalisé, alors que l’Arabie saoudite consolide sa place dans un monde désoccidentalisé – ce qui ne diminue pas les défis considérables du Royaume, à savoir la nécessité de stabiliser la région afin de sécuriser son développement économique, touristique, technologique et diplomatique.
Cette nouvelle architecture régionale en train de se dessiner impose donc au gouvernement Nétanyahou de réévaluer son intégration régionale et mondiale. Le risque pour Israël est de passer du rang d’allié stratégique incontournable à celui de simple partenaire tactique parmi d’autres – et, peut-être, de donner des gages à l’Arabie saoudite en sortant d’une position inflexible sur l’autodétermination palestinienne. Dans le duel entre realpolitik et idéologie, aucune des approches n’a encore dit son dernier mot.
Amélie Ferey

