L’Algérie française, une histoire de plus en plus difficile à aborder “à l’heure de la tentation réactionnaire”

Alors que la fin des années 1990 laissait espérer une libération de la parole sur les actions françaises en Algérie, l’historienne Sylvie Thénault constate un inquiétant retour en arrière, lié à la montée de l’extrême droite.
Entretien par Valérie Lehoux, publié le 13 mars 2025 à 10h50
L’opération Bigeard de l’armée française, en mars 1956, contre des troupes dites « rebelles », au sud de Constantine. Photo Reporters Associes/Gamma-Rapho
Polémique à n’en plus finir après les propos de Jean-Michel Aphatie sur RTL, dénonçant la violence de la conquête française de l’Algérie (comparée à « des centaines » d’Oradour-sur-Glane). Tollé après la déprogrammation d’un documentaire sur l’usage d’armes chimiques par la France pendant la guerre d’indépendance sur France 5 – même si le film, Algérie, sections armes spéciales, est visible par tous et mis en avant sur le site de la chaîne. Soixante-trois ans après l’indépendance, l’histoire de la colonisation algérienne suscite toujours de très vives crispations dans le débat public. Et même bien plus que dans les années 2000, comme l’explique l’une des meilleures historiennes de la question, Sylvie Thénault.
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Tout ce bruit médiatique et politique vous étonne-t-il ?
Au cours de ma carrière, j’ai toujours eu le sentiment d’un écart – grand écart parfois – entre les acquis de la recherche sur l’Algérie française et le débat public, qui est traversé de craintes, de réticences à aborder certains sujets. On n’a pas cette frilosité-là dans le domaine de la recherche. En l’occurrence, il est tout à fait légitime pour les historiens de travailler sur les violences coloniales, et d’écrire sur elles. Cela fait partie de notre métier. D’ailleurs, ces questions de violences sont très documentées dans l’historiographie. Et toutes les violences le sont, autant celles de l’armée française que celles du FLN. Autant les violences exercées sur les Algériens que celles exercées sur les Français d’Algérie. Par rapport aux nombreux acquis de la recherche, les polémiques actuelles sont donc étonnantes, pour ce qu’elles montrent du retard du débat public. Je ne peux que le regretter, et même le prendre comme une sorte de remise en cause car, dans ma pratique, j’ai essayé d’écrire des ouvrages de synthèse – par exemple, l’année dernière, j’ai coordonné avec des collègues un Dictionnaire de la guerre d’Algérie (1).
Vous avez soutenu votre thèse en 1999. Le climat était-il le même ?
Pas du tout. Il y a vingt-cinq ans, on parlait beaucoup de la torture en Algérie, notamment avec les « révélations » du général Paul Aussaresses. Les historiens savaient déjà ce qu’Aussaresses écrivait – que l’armée française avait torturé en Algérie –, et qui faisait la une des journaux. Mais pour le grand public, c’était neuf : émergeait publiquement une vision critique de la façon dont s’était comportée l’armée en Algérie entre 1954 et 1962. Or on a beaucoup dit à l’époque que cela avait libéré la parole de certains anciens combattants, d’ex-jeunes du contingent, qui n’avaient pas osé s’exprimer jusque-là parce qu’ils portaient en eux une forme de honte ou de culpabilité. Le fait qu’un discours critique soit enfin autorisé sur la place publique avait pu les soulager d’un poids psychologique.
À ce moment-là, on avait en tête que la société française était mûre pour affronter son passé avec toutes ses facettes, y compris les plus sombres.
Elle avait affronté Vichy, elle se devait d’affronter la guerre d’Algérie… Régnait aussi l’idée que travailler sur le passé permettrait de mieux construire l’avenir, de faire émerger une France plus juste, plus ouverte, avec moins de racisme, moins d’antisémitisme, davantage de respect des droits de l’homme. Cela témoignait d’un lien à la nation capable d’une distance critique, et qui ne se résumait pas à un lien d’allégeance. Aujourd’hui, je sens un net recul par rapport à cela : la tentation réactionnaire de vouloir restreindre l’histoire à une sorte de roman national où l’on gomme tout ce qui pourrait donner lieu à une critique de la nation française. C’est dangereux sur le plan de la citoyenneté et sur le plan politique.
Plus l’extrême droite se développe dans le paysage politique, plus circulent des versions invraisemblables du passé en Algérie.
Comment l’expliquez-vous ?
En histoire des sciences, on sait qu’une vérité scientifique ne devient réellement une vérité que quand elle est admise socialement – et c’est valable même dans le domaine des sciences dures. Aujourd’hui, en histoire, sont contestées des vérités démontrées par la recherche, et par des chercheurs qui, à titre personnel, peuvent avoir des ancrages politiques divers, mais qui tous s’accordent sur des méthodes rigoureuses et sur un socle commun de connaissances. On dirait que ce socle explose dans le débat public. Le rapport de la société à la vérité doit être questionné… Au-delà, je constate que plus l’extrême droite se développe dans le paysage politique, plus circulent des versions invraisemblables du passé en Algérie. Pourquoi ? J’avancerai une explication assez simple. Quand la guerre est déclenchée en 1954, la classe politique dans son ensemble considère que l’Algérie, c’est la France. Tout le monde défend l’Algérie française. Puis progressivement, au cours des huit années de guerre, une évolution a lieu, vers l’acceptation de l’idée d’indépendance. Y compris par ceux qui n’en ont pas envie, mais qui reconnaissent peu à peu qu’il n’y a pas d’autre choix – que les événements prennent ce chemin-là. En 1962, quand le pays devient effectivement indépendant, il n’y a plus que l’extrême droite qui défende encore l’Algérie française. Le fait qu’aujourd’hui cette extrême droite irrigue non seulement la culture politique, mais la société française, permet aux argumentaires classiques de défense de l’Algérie française de se redéployer. Aux yeux des historiens, ce sont des argumentaires très datés.
À l’heure des réseaux sociaux se joue peut-être aussi le fait que les opinions prétendent valoir autant que les faits…
Plus encore que sur des opinions, j’ai l’impression que les gens s’appuient sur des assertions de « bon sens ». Or, en recherche historique, ce que le sens commun trouve logique ne correspond parfois pas du tout aux faits qui se sont déroulés. L’Algérie française était une forme bien particulière de colonie : une colonie de peuplement, où vivaient un million de Français en 1954. Un million, c’est beaucoup… mais c’est peu au regard des huit millions d’Algériens qui y vivaient aussi. Pour perdurer, une colonie de peuplement ne peut reposer que sur une série d’inégalités structurantes, notamment lors des élections. Si vous vous situez dans une perspective d’égalité, la colonie disparaît d’elle-même à cause du déséquilibre démographique… In fine, de par ses inégalités structurantes, ce type de colonie génère une violence particulière. Quand je dis cela, je ne suis évidemment pas en train de vous dire que les Français d’Algérie, un par un, sont responsables des violences coloniales. Pourtant, dans le débat public, chaque fois qu’on aborde le sujet, on vous répond que les Français d’Algérie, aussi, ont souffert… ce n’est pas le débat. Et on ne saurait faire de l’histoire sans s’autoriser à ouvrir tous les dossiers. Mais ce qui est en jeu ici, c’est d’essayer de comprendre la spécificité de cette histoire. Je regrette beaucoup qu’il soit en ce moment si difficile de le faire.
Dictionnaire de la guerre d’Algérie, sous la direction de Tramor Quemeneur, Ouanassa Siari Tengour et Sylvie Thénault, éd. Bouquins, 2023.

