« L’affaire Abdallah », un mensonge et une ingérence américaine en France

samedi 28 mars 2026

Après plus de quatre décennies de détention, le militant libanais pro-palestinien Georges Abdallah a été libéré le 25 juillet 2025. Un documentaire retrace l’histoire de cette détention hors norme, des mensonges qui l’ont entourée et des pressions exercées sur la France. Entretien avec son réalisateur Pierre Carles.

Georges Abdallah, dans sa cellule en France. Image extraite du documentaire de Pierre Carles. © C-P Productions

RFI : Votre documentaire raconte l’intégralité de « L’affaire Georges Abdallah » des années 1980 à aujourd’hui. Combien de temps avez-vous travaillé sur le sujet et quelles ont été les embûches que vous avez pu rencontrer ?

Pierre Carles : On a mis sept ans pour le faire, entre 2018 et 2025, la préparation, le tournage, le montage, sachant que le Covid a un peu interrompu les choses en 2020 et 2021.

Ce qu’il faut surtout déjouer pour faire ce genre de film indépendant, non désiré par le système parce que documenter une injustice commise à l’égard de quelqu’un qui est étiqueté terroriste, du moins par le pouvoir politique, la justice et les grands médias, c’est la censure économique. Parce que pour un film enquête, il faut un certain nombre de moyens. Il faut travailler en équipe, il faut rechercher des archives etc, et ça demande du temps et des moyens.

Quand les chaînes de télévision ne veulent pas de ce genre de film (Arte, Netflix, France Télévisions), il faut se débrouiller pour trouver des moyens pour réaliser une œuvre pour un lieu qui reste encore un endroit d’indépendance : les salles de cinéma et notamment les salles de cinéma indépendantes.

Certains ont estimé que c’était une histoire trop franco-française, ce qui est quand même un argument totalement fallacieux car c’est une histoire qui concerne les États-Unis et les ingérences américaines dans l’Hexagone, une histoire qui se déroule sur fond de guerre israélo-palestinienne puisque Abdallah est un militant communiste libanais pro-palestinien, avec une durée de détention hors norme totalement exceptionnelle, non seulement en France, mais en Europe. On ne connaît pas de prisonnier qui, pour des faits à caractère politique, ait fait quarante ans et neuf mois de prison. C’est simplement que les chaînes n’ont pas envie de documenter une injustice commise à l’égard de quelqu’un que les grands médias qualifient de terroriste. Voilà mon hypothèse.

Journalistes, politiques, avocats, militaires, etc. sont interrogés dans votre film. Tous doutent très tôt de la culpabilité de Georges Abdallah, mais à l’époque, personne ne le dit. Pourquoi cet acharnement dans l’omerta ?

Les attentats de 2001 sur les tours du World Trade Center ont changé les choses. La figure du terroriste arabe est apparue et dès lors il y a eu un amalgame avec toute personne impliquée dans des combats radicaux, dans la lutte armée, même dans la lutte armée à caractère non terroriste, comme c’est le cas des Farl (le groupe armé d’Abdallah) qui n’a commis que des assassinats ciblés contre des militaires et des diplomates de pays qui avaient envahi le sud du Liban, c’est-à-dire Israël avec l’appui des États-Unis.

Je pense donc qu’il y a un véritable racisme anti-arabe qui s’est mis en place à ce moment là, notamment à l’égard de gens pratiquant la lutte armée pour des raisons qu’ils estimaient totalement légitimes, sans pour autant verser dans le terrorisme, ce qui est le cas des Farl. On a fait l’amalgame, on a considéré que tous ces gens-là étaient des terroristes et Georges Abdallah dans le lot.

Une grande part de responsabilité de cette situation revient au pouvoir politique, mais également aux médias durant vingt ans. À partir de 2003, moment où Georges Abdallah est vraiment libérable et qu’il aurait dû être libéré, sa détention commence à devenir hors norme, et cela dure jusqu’en 2023. Pendant vingt ans, donc, il va y avoir une sorte d’omerta médiatique sur cette histoire. Elle n’est pas documentée. La fake news de 1986, c’est à dire le fait qu’on ait attribué à Abdallah et ses frères des attentats qu’ils n’ont pas commis, qui relevaient du contentieux franco-iranien, n’a pas été documentée avant que je fasse cette enquête. Vous ne verrez pas une seule fois un article racontant qu’il y a eu une fake news de cette ampleur en 1986, avec le journal Le Monde en première ligne, et les autres qui ont suivi, les chaînes de télévision, les journaux.

En 2024, le plafond de verre médiatique se brise. Avant cela, seule une journaliste de RFI réalise, en octobre 2022, un reportage sur le sujet. C’est alors la première fois dans des médias dits non militants qu’on entend parler de cette affaire. Puis en 2024, Benoît Collombat, qui dirige aujourd’hui la cellule investigation de Radio France, réalise une enquête très sérieuse sur l’affaire Abdallah suite à une bande dessinée que moi même j’ai réalisée peu de temps avant chez Delcourt, Dans les oubliettes de la République* ( là aussi chez un éditeur non militant qui a eu le courage de me commander une version bande-dessinée de cette enquête). Ensuite, la grande presse va embrayer. Mais elle a attendu qu’on lui donne l’autorisation, en quelque sorte. Voilà pourquoi cette affaire est passée aux oubliettes pendant vingt ans.

Image extraite du film de Pierre Carles sur l’affaire Georges Abdallah. © C-P Productions

Le malaise est palpable quand vous interrogez Laurent Fabius et François Hollande, mais aussi Éric Dupond-Moretti. Les pressions américaines sur la France pour ne pas libérer Georges Abdallah ont toujours été plus fortes que la vérité pour les politiques français ?

Il faut différencier. En ce qui concerne Laurent Fabius, clairement, c’est une demande de Hillary Clinton. C’est documenté par Wikileaks. Même chose pour François Hollande. Il a tranché en faveur de Manuel Valls, lui même alerté par Laurent Fabius en janvier 2013 pour saboter la libération de Georges Abdallah qui avait été pourtant actée par le tribunal de l’application des peines, mais conditionnée à une mesure d’expulsion qui devait être signée par le ministre de l’Intérieur. Là, clairement, c’est ce que raconte Christiane Taubira dans le film, il y a eu une ingérence américaine.

Alors certes, les Américains peuvent demander des choses, mais là ça a été accepté, et c’est ça le problème : l’exécutif français s’est plié aux injonctions américaines. Et pas n’importe qui, un ancien président de la République, François Hollande, quelqu’un qui était ministre des Affaires étrangères à l’époque, Laurent Fabius, et qui va devenir président du Conseil constitutionnel, ce qui n’est pas rien ; et un ancien ministre de l’Intérieur devenu Premier ministre, Manuel Valls. Là, clairement, c’est du pro-atlantisme. En janvier 2013, on est inféodé aux États-Unis d’Amérique.

On parle aujourd’hui des ingérences des Américains dans les affaires européennes avec le Groenland, Trump etc., mais ce n’est donc pas nouveau. À l’époque, on est sous Obama. Les Américains sont toujours intervenus et ont toujours pensé qu’ils avaient le droit d’intervenir, qu’ils étaient légitimes pour intervenir dans les affaires étrangères, et c’est très clairement ce qui s’est passé en France en 2013. Mais il y avait déjà eu de nombreuses pressions auparavant. C’est un manque de souveraineté lamentable de la part de la France et qui est documenté dans cette histoire.

Ensuite, pour des gens comme Dupond-Moretti, c’est autre chose. Il aurait pu demander à Emmanuel Macron une grâce présidentielle. C’était absolument possible : lorsqu’une situation est totalement inextricable, que quelqu’un va rester en prison pour une durée totalement exceptionnelle et hors norme, comme c’était le cas d’Abdallah, le garde des Sceaux propose au président de la République une grâce présidentielle. Cela s’était produit sous François Hollande, quand Philippe El-Shennawy - un braqueur qui en était à 38 ans de prison, dans une durée de détention hors norme par rapport aux faits commis, aux faits pour lesquels il avait été condamné-, sur proposition de Christiane Taubira, avait été gracié par François Hollande. Là, on se retrouvait dans une situation très similaire avec celle de Georges Abdallah. Mais je pense qu’il y a alors un manque de courage politique, à la fois de Dupond-Moretti et d’Emmanuel Macron : une grâce présidentielle à l’égard de quelqu’un étiqueté terroriste. Ils n’ont pas eu le courage.

En même temps, il y a quand même une ironie du sort : à l’époque où Macron, interpellé par des militants au Liban et à d’autres endroits, refuse cette grâce présidentielle, il envoie Missak Manouchian au Panthéon. Lui et Georges Abdallah ont exactement le même profil. Manouchian est un communiste résistant, internationaliste arménien qui va se battre pour la France et son groupe va tuer des soldats de l’occupation allemande sur le sol français. Abdallah est un militant communiste internationaliste libanais qui se bat pour les Palestiniens et dont le groupe armé va assassiner des militaires qui ont envahi son pays. On est dans un cas de figure absolument identique de résistance, d’action de résistance. D’un côté, vous en avez un qui part au Panthéon et de l’autre côté, vous en avez un autre, Abdallah, qui a failli se voir infliger une peine de mort lente, c’est-à-dire mourir en prison dans un pays qui est censé avoir aboli la peine de mort.

  • "Nous sommes préoccupés par cette libération, nous pensons qu’il ne devrait pas être libéré"

Dans votre film, Maître Chalenset, avocat de Georges Abdallah, raconte une citation faite au tribunal en 2025 du Général de Gaulle sur la guerre des Six jours. Le mot terrorisme fait peur, alors que le mot résistance évoque le courage. La résistance qualifiée de terrorisme, c’est une idée que vous avez voulu mettre en avant, comme les maquis de la Seconde Guerre mondiale désignés « terroristes  » par les nazis ?

C’est le deuxième film où j’essaie de déconstruire cette figure du diable, du terrorisme tel qu’il est parfois abusivement fabriqué par les grands médias. J’avais fait un film sur l’histoire des guérilleros et guérillas des FARC, qui sont sortis du maquis en 2016 en Colombie et qui ont été eux aussi qualifiés de terroristes, mais aussi de narcoterroristes, ce qui est encore pire. Ils étaient des résistants, des paysans qui se sont révoltés contre les inégalités de distribution des terres en Colombie, avec des gros propriétaires qui ne voulaient rien partager et qui leur envoyaient des milices privées pour les assassiner. Et ils se sont défendus.

C’est la même chose pour l’affaire Abdallah, les résistants libanais qui se sont battus contre l’occupation de leur pays par une puissance étrangère, Israël, dans les années 1982, 1983, 1984 se sont vus qualifiés de terroristes pour disqualifier leur lutte de résistance. La résistance est toujours « en réaction à ». On réagit à des situations d’oppression, de domination, d’exploitation et parfois, on peut aller jusqu’à des actions radicales et prendre les armes contre l’oppresseur. C’est ce qui s’est passé pendant la Seconde Guerre mondiale en France lorsque des gens ont pris les armes contre l’oppresseur allemand. C’est la même chose au Liban, avec ce qu’a fait le groupe de Georges Abdallah et les Fractions armées révolutionnaires libanaises. C’est clairement une situation de résistance. Le problème, c’est cette étiquette infamante terroriste. Je ne dis pas qu’il n’y a pas des groupes terroristes, il y en a : Al-Qaïda, l’État islamique etc. Je ne nie pas le fait qu’il puisse y avoir des groupes armés qui pratiquent le terrorisme, mais ce n’est absolument pas le cas pour les Farl, et Georges Abdallah a énormément pâti de ce qualificatif.

Est-ce que Georges Abdallah a visionné votre documentaire ?

Il ne l’a pas encore vu. Il peut le voir en français, mais on souhaiterait qu’il soit vu au Liban en arabe. Mais il y a des des gens qui l’ont vu en France lors des avant premières et qui lui ont raconté ce qu’il y avait dans le film. On espère qu’il le verra d’ici l’été. Mais je l’ai beaucoup visité en prison, je l’ai même filmé, comme on le voit dans le film. Donc je l’ai informé de ce que j’étais en train de faire et il est au courant de cette enquête, bien entendu.

Affiche du film « L’affaire Abdallah »

https://www.assopalestine13.org/spi...

Vous êtes connu, entre autres, pour vos travaux sur la fabrique médiatique du mensonge. Comment regardez-vous l’époque actuelle qui n’a pas inventé le principe de fake news mais l’a propulsé au point que plus personne ne croit rien ?

Je me pose beaucoup de questions parce que si le statut de vérité de l’image est bousculé comme il l’est actuellement avec l’intelligence artificielle, ça laisse la place effectivement à un niveau de désinformation qu’on n’a jamais connu dans l’histoire de l’humanité. Je suis donc très inquiet. Moi, je continue d’essayer de faire des films « à l’ancienne », des films où on « prouve que ». C’est ce qu’on a fait avec l’affaire Abdallah. On a rencontré un maximum de personnes et retrouvé un maximum d’archives pour documenter cette histoire de détention anormale.

Je ne sais pas comment ça va se passer dans l’avenir, mais c’est vrai qu’il y a une inquiétude par rapport au statut de vérité des témoignages : on peut maintenant fabriquer des faux témoignages, et bientôt des faux témoignages de manière quasiment indétectable. J’ignore comment on va s’en sortir avec tout cela.

Bande annonce du film 1:30 mn https://youtu.be/OdOeC4l-9Rw

* « Dans les oubliettes de la République, Georges Ibrahim Abdallah », Pierre Carles, Malo Kefriden, éditions Delcourt 2024

Source : RFI
https://www.rfi.fr/fr/france/202603...


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