L’armateur danois Maersk crée la polémique au Maroc

Le groupe danois est à nouveau accusé d’avoir transporté des pièces d’avion militaire vers Israël. Au Maroc, où l’un des cargos a fait escale, des manifestations ont éclaté à Casablanca et à Tanger. Maersk dément avoir fourni le ministère de la défense israélien.
Camélia Echchihab, 1 mai 2025
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Casablanca (Maroc).– Au Maroc, l’armateur danois A. P. Møller-Mærsk est dans la tourmente. Des manifestations citoyennes ont exhorté les autorités à refuser l’accostage de certains de ses navires, accusés de transporter du matériel militaire vers Israël. En outre, des médias marocains et des organisations militantes ont rapporté au moins huit démissions au sein des équipes à Tanger d’APM Terminals, filiale de Maersk.
L’affaire a éclaté avec l’enquête des médias d’investigation Declassified UK et The Ditch, publiée début avril. Selon leurs révélations, le Nexoe Maersk et le Maersk Detroit avaient prévu de transporter des pièces d’avion militaire F-35 en provenance des États-Unis vers le port israélien de Haïfa, en passant notamment par le Maroc.
Le Nexoe Maersk avait déjà suscité des interrogations lors de son escale en France, à Fos-sur-Mer, le 13 avril. La CGT avait alors pu consulter le manifeste du navire… sans rien y trouver de suspect. Mais selon l’enquête, ce n’est pas à ce stade de sa course que le navire devait transporter du matériel militaire : il devait le charger quelques jours plus tard au Maroc, où il a été accueilli par une foule de keffiehs et de drapeaux palestiniens.
Les protestations ont été massives, aux alentours des ports de Casablanca ainsi qu’à Tanger, et émaillées par des violences. Le Nexoe Maersk a été retardé de trente-neuf heures au large de Casablanca, selon la branche locale du mouvement international Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS), qui a piloté la mobilisation au Maroc, aux côtés du Front de soutien à la Palestine et contre la normalisation. À Tanger également, il y a eu du retard : celui-ci s’expliquerait par de nombreuses « défections » au sein des équipes portuaires, selon les activistes.
Le 4 avril, Declassified UK et The Ditch ont révélé, sur la base de documents « exclusifs », la provenance et la destination de certains conteneurs transportés entre le 5 avril et le 1er mai par Maersk. Selon cette enquête, le Maersk Detroit a chargé une cargaison en provenance de la Air Force Plant 4, une usine texane qui fabrique des composants de F-35 pour le compte de Lockheed Martin, le principal contracteur du consortium international qui produit cet avion militaire.
Cette cargaison devait voyager jusqu’au port de Tanger Med, où elle devait être déchargée, puis récupérée par un autre navire, le Nexoe Maersk, direction Israël… Enfin, elle devait être transportée par le biais d’une autre compagnie, par la route, pour atteindre sa destination finale : Nevatim, base aérienne israélienne.
Selon une note rédigée par le Palestinian Youth Movement et consultée par Mediapart, il y aurait à Nevatim une unité de maintenance dédiée à ces jets, avec une équipe locale employée par Lockheed Martin. Les composants livrés ne sont pas forcément « à usage militaire direct », mais participent à « la chaîne logistique globale » de la flotte.
Concernant les cargaisons du Nexoe et du Detroit épinglées par l’enquête, Maersk a répondu que les bateaux transportent bien des pièces de F-35, « mais pour d’autres pays participant au programme » lié à l’avion. Israël fait cependant « régulièrement » partie des pays desservis dans ce cadre, a admis Maersk.
Contacté par Mediapart, le groupe danois rappelle avoir déjà expliqué que les cargaisons à bord de ces navires n’étaient pas destinées au ministère de la défense israélien, contrairement aux « fausses allégations faites par les activistes et malheureusement reprises par certains médias ».
Accueil très tendu
Ces révélations ont été relayées, au Maroc, par le Front de soutien à la Palestine et contre la normalisation, qui mobilise de vastes foules depuis l’embrasement du conflit à Gaza après le 7 octobre 2023. L’un de ses buts est de fustiger les accords d’Abraham. Signés fin 2020, ceux-ci ont permis au Maroc de normaliser ses relations avec Israël, sous l’égide des États-Unis qui, en échange, ont reconnu la marocanité du Sahara occidental.
Alors, à Tanger comme à Casablanca, le Nexoe Maersk a reçu un accueil très tendu. « À Tanger, le 21 avril, la manifestation était si importante que les gens ont fini par forcer les barrages de la police, et atteindre le port de Tanger Ville, où se trouve le siège de la direction des ports », raconte Sion Assidon, un des initiateurs du mouvement BDS Maroc.
Quant aux affrontements que l’on voit sur les vidéos, Sion Assidon confirme : « La violence des forces de police lors de nos manifestations est à géométrie variable, en fonction des villes, du sujet... Mais cette fois, les gens ont reçu des coups. La police était très décidée à nous disperser. »
La firme danoise représente pour le Maroc des intérêts économiques majeurs. On a récemment appris que le port de Tanger Med avait été choisi par Maersk, à la place de celui d’Algésiras qui lui fait face côté espagnol, pour sa route maritime connectant l’Inde et les États-Unis.
En novembre 2024, les autorités marocaines s’étaient crispées autour d’une affaire similaire. Ismail Lghazaoui, membre de BDS Maroc, avait été arrêté et condamné à un an de prison ferme pour « incitation à commettre des crimes et des délits » à la suite de plusieurs actions, dont une vidéo dénonçant l’accostage du Maersk Denver, refusé par l’Espagne.
Sa peine a finalement été réduite en appel à quatre mois (dont deux de sursis, et une amende) après une mobilisation internationale en sa faveur. Mais depuis, le Front de soutien à la Palestine et contre la normalisation – dont fait partie BDS Maroc – dénonce un nombre croissant de poursuites judiciaires à l’encontre de ses militants. « Il y a une criminalisation du soutien à la Palestine », affirme Sion Assidon.
L’appel des syndicats
Maersk pensait trouver, au port de Tanger Med, un plan B à la suite de sa déconvenue espagnole de l’hiver précédent.
Mais la crise s’est déplacée de l’autre côté du détroit de Gibraltar. Selon le média danois Ekstra Bladet, le directeur général de Maersk, Vincent Clerc, s’est déplacé en personne au Maroc, fin 2024. « Merci d’avoir répondu présent et d’avoir aidé l’entreprise en lien avec les challenges rencontrés par nos navires en Espagne, c’est très apprécié », peut-on lire dans une communication interne diffusée par le journal danois.
Pour Maersk, il s’agissait d’une visite prévue de longue date, sans lien avec l’actualité… mais pour les dockers tangérois, interrogés par Ekstra Bladet, le but de la visite était très clair : exhorter le staff mécontent à travailler dans ces conditions.
Nouvelle crise, encore plus forte, ce mois d’avril. Plusieurs syndicats ont même appelé les dockers à boycotter le Nexoe Maersk. Mais à Tanger, peu d’informations ont fuité sur l’ampleur de la rébellion des dockers.
Selon le mouvement BDS Maroc, le Nexoe Maersk comme le Maersk Detroit ont été retardés à Tanger à cause de « défections importantes » dans les équipes d’APM Terminals, la filiale de Maersk qui gère son quai réservé au sein du port de Tanger Med. « Selon les informations dont nous disposons, soit des gens ont démissionné, soit ils ont refusé de travailler, car leur conscience morale entrait en contradiction avec leur conscience professionnelle », indique Sion Assidon.
Le média marocain Hespress a rapporté qu’au moins huit travailleurs d’APM Terminals auraient démissionné, dénonçant « des ruses et des tromperies » de leur employeur pour brouiller les pistes sur « la nature et la destination des conteneurs ». Des travailleurs ont aussi rapporté à TheVoice.ma qu’ils ont subi des « pressions » et du « harcèlement » de leur hiérarchie à la suite de leur refus de coopérer.
Contacté par Mediapart, Maersk « rejette fermement les allégations selon lesquelles des employés des terminaux opérés par APM Terminals au Maroc auraient subi des pressions pour performer des opérations sur les vaisseaux mentionnés par les médias et faussement accusés de transporter des pièces de F-35 vers Israël ».
Le groupe danois indique également qu’il est « incorrect de dire que Maersk ou APM Terminals a subi une “vague de démissions” résultant de ces fausses allégations. Nous sommes en dialogue continu avec nos employés et nous leur avons fourni toutes les clarifications nécessaires pour qu’ils puissent être confiants sur le fait que l’entreprise agit en ligne avec ses valeurs et ses pratiques commerciales responsables ».
En provenance directe de Tanger, le Nexoe Maersk est arrivé au port de Haïfa le 30 avril. Il est attendu à Port-Saïd en Égypte le 1er mai.
Camélia Echchihab
