L’éternité d’un figuier de Barbarie - Pourquoi as-tu laissé le cheval seul ?

Le monument du cheval du camp des réfugiés de Jenin, construit à partir des morceaux de véhicules détruits par les chenilles des char israéliens lors de l’invasion d’avril 2002
En 1995, Mahmoud Darwich a publié son dix-huitième recueil de poèmes, titré “Pourquoi as-tu laissé le cheval seul ?”.
Ce recueil est considéré comme une œuvre épique et autobiographique. Son titre vient du vers le plus célèbre de ce livre et de toute l’œuvre de Darwich : “Pourquoi as-tu laissé le cheval seul ?” tiré du poème “L’éternité d’un figuier de barbarie”.
Le poème se base sur un dialogue entre un enfant et son père, pendant leur déplacement au moment de la Nakba, laissant leur maison derrière. Le poème inspiré des souvenirs de Darwich de sa propre enfance, lorsqu’il a été expulsé avec sa famille à l’âge de sept ans de leur village galiléen, Al Birwa, à neuf kilomètres de Saint-Jean d’Acre vers le Liban.
Le poème surpasse le simple souvenir ou l’autobiographie. Dans le récit de la mémoire personnelle, le poème tisse le récit de la mémoire collective de la Palestine. Il parle du “janissaire” ottoman, des “anglais”, de “Bonaparte”, et des noces de Cana. Le voyage de l’exode devient un acte de passage d’un testament de la mémoire dans un moment historique fondateur, ce qui fait du poème un texte épique et de référence.
Au coeur du poème, se trouve la maison, qui devient, par sa perte, un symbole de l’enracinement dans le lieu et de la promesse du retour. Désormais, la maison devient l’ancre d’une identité qui s’accroche par la mémoire. Le vers central, en forme d’une question faite par l’enfant “Pourquoi as-tu laissé le cheval seul ?” et la réponse que le père lui donne est une citation culte, qui fait de ce poème un des textes les plus célèbres de Mahmoud Darwich.
Nous vous présentons ici notre ré-adaptation de la traduction par Elias Sanbar du poème “L’éternité d’un figuier de Barbarie”, du recueil “Pourquoi as-tu laissé le cheval seul ?” :
“L’éternité d’un figuier de Barbarie” du recueil “Pourquoi as-tu laissé le cheval seul ?”
Mahmoud Darwich, 1995
– Où me mènes-tu père ?
– En direction du vent, mon enfant
A la sortie de la plaine où les soldats de Bonaparte édifièrent une butte
Pour épier les ombres sur les vieux remparts de Saint-Jean-D’Acre
Un père dit à son fils : N’aie pas peur
N’aie pas peur du sifflement des balles
Adhère à la tourbe et tu seras sauf. Nous survivrons
Gravirons une montagne au nord, et rentrerons
Lorsque les soldats reviendront à leurs parents au lointain
- Qui habitera notre maison après nous, père ?
- Elle restera telle que nous l’avons laissée mon enfant
Il palpa sa clé comme s’il palpait ses membres et s’apaisa
Franchissant une barrière de ronces, il dit
Souviens-toi mon fils. Ici, les Anglais crucifièrent ton père deux nuits durant sur les épines d’un figuier de Barbarie
Mais jamais ton père n’avoua. Tu grandiras
Et raconteras à ceux qui hériteront des fusils
Le dit du sang versé sur le fer
Pourquoi as-tu laissé le cheval seul ?
- Qu’il apaise la solitude de la maison, mon enfant. Car les maisons meurent quand partent leurs habitants
L’éternité ouvre ses portes de loin aux passants de la nuit
Les loups des landes aboient à une lune apeurée
Et un père dit à son fils :
Sois fort comme ton grand-père
Grimpe à mes côtés la dernière colline des chênes
Et souviens-toi. Ici le janissaire est tombé de sa mule de guerre
Tiens bon avec moi et nous reviendrons chez nous
- Quand donc, mon père ?
– Dans un jour ou deux, mon fils
Derrière eux, un lendemain étourdi mâchait le vent dans les longues nuits hivernales
Et les hommes de Josué bin Noun édifiaient leur citadelle
Des pierres de leur maison
Haletants sur la route du Cana, il dit : Ici
Passa un jour Notre Seigneur. Ici
Il changea l’eau en vin puis parla longuement de l’amour
Souviens-toi des châteaux croisés
Anéantis par l’herbe d’avril, après le départ des soldats
Source : HARA 36
https://hara36.substack.com/p/leter...

