La liberté de Nasser Abu Srour, accroché à son mur

mercredi 28 janvier 2026

Arrêté en 1993, l’écrivain explore ses 32 années dans les prisons israéliennes dans un livre, « Je suis ma liberté », récompensé par l’Institut du monde arabe. Aujourd’hui exilé de force en Égypte, il raconte « l’état sauvage » dans lequel survivent les détenus palestiniens.

Clothilde Mraffko, le 25 janvier 2026

Jérusalem.– Nasser Abu Srour est méticuleux. Au bout de quelques minutes de conversation, sentant que le rythme est allé trop vite, il fait mine de rembobiner et recommence : « Bonjour, comment ça va aujourd’hui ? » Toute la vie de l’écrivain palestinien, âgé de 56 ans, a été contrainte par des murs. Il est né à l’ombre de celui du camp de réfugié·es d’Aïda, à Bethléem, dans le sud de la Cisjordanie, où ses parents ont échoué après avoir été chassés de chez eux lors de la Nakba, l’exode forcé de centaines de milliers de Palestinien·nes à la création d’Israël, en 1948.

Il a ensuite passé trente-deux ans derrière ceux, en béton, de différentes prisons israéliennes où il a été enfermé à partir de 1993, finissant par se fondre dans ce compagnon gris. De ces expériences d’isolement, Nasser Abu Srour a gardé un grand sens du détail ; il traque l’infiniment petit et les traces de vie qui se glissent dans les interstices de l’enfermement.

L’écrivain a été libéré le 13 octobre 2025, avec 2 000 autres Palestinien·nes, dans le cadre d’un échange de prisonniers après l’accord de cessez-le-feu entre Israël et le Hamas – depuis, plus de 450 Palestiniens ont été tués ainsi que trois soldats israéliens.

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La liberté de Nasser Abu Srour s’accompagne d’une lourde sentence : il ne remettra plus les pieds en Palestine, les autorités israéliennes l’exilent de force en Égypte. L’écrivain traîne depuis la désagréable impression que tout lui échappe. Les siens l’ont submergé de cadeaux, iPhone dernier cri ou Apple Watch qu’il ne sait pas encore utiliser. Il a remporté en novembre le prix de la littérature arabe de l’Institut du monde arabe pour son livre Je suis ma liberté, traduit de l’arabe par Stéphanie Dujols et publié chez Gallimard il y a un an. Il enchaîne les interviews, malgré ses envies de s’isoler. Depuis qu’il est dehors, il n’a pas écrit une seule ligne.

« Il fallait me donner le temps de respirer, de savoir où je suis. Qu’est-ce qu’un arbre ? Laissez-moi voir les détails », dit-il lors d’un entretien réalisé par vidéo depuis Le Caire. Une première image de la liberté lui saute aux yeux après avoir franchi la frontière égyptienne : « Les fenêtres du bus étaient immenses, peut-être les plus grandes que j’ai vues de ma vie – plus vastes qu’au camp, celles de la prison étaient toute petites. Il y avait quelque chose de bleu en haut. Oh mon Dieu, voilà le ciel ! »

Trente ans d’histoire palestinienne

Nasser Abu Srour parle vite. Il se livre avec sarcasme, se moquant de leur condition, la sienne et celle de ses compagnons palestiniens exilés de force, passés en quelques heures de leurs geôles insalubres à un hôtel cinq étoiles de la capitale égyptienne : « Il y avait une piscine, c’était une première pour moi, j’ai découvert le concept. Et il y avait des filles à moitié nues à la piscine ! Je sortais de ma cellule, moi... Je suis entré dans la chambre. Elle était plus vaste que notre maison dans le camp... »

Une semaine après, un article dans le Daily Mail britannique dénonce « l’hôtel Hamas » où sont logés cent cinquante anciens détenus palestiniens exilés. Le piège se referme. À nouveau, l’ancien prisonnier est déplacé contre son gré, à un horaire et un endroit qu’il n’a pas choisis : « J’étais revenu à la prison et encore, là-bas, au moins, il y avait moins de détails et je savais qui j’étais. » Il décide alors de louer un appartement.

Airpod à l’oreille, Nasser Abu Srour s’interrompt, regarde fixement l’écran de ses petits yeux noirs derrière des lunettes carrées et demande avec un sourire malicieux : « Ça vous dérange si je fume ? » Il rit dans sa barbe poivre et sel, allume une cigarette, inhale longuement.

Le Palestinien a mis longtemps à se décider à écrire – plus de vingt ans après son arrestation. Il avait esquissé des premiers textes à l’adolescence, étudié la littérature anglaise, sa famille le poussait à reprendre. Lui ne se sentait pas prêt. « Laissez-moi mûrir », répétait-il. Il a écrit Je suis ma liberté en quelques mois. Il lui a fallu deux ans, avec la complicité décisive de sa nièce Chazha, pour sortir les bouts de textes et les assembler.

Dans sa cellule, Nasser Abu Srour s’accroche à son mur. Il s’est totalement résigné à la condition carcérale.

Sur trois cents pages, le Palestinien raconte le camp de son enfance à Bethléem, « la Ville de la Paix alors qu’elle n’en a jamais connu que l’absence » ; l’époque de la première Intifada où, écrit-il, « nous étions des dieux menteurs qui croyions à nos mensonges. Nous croyions que la Palestine était encore possible […] Pas un jour nous n’avons abandonné notre cause – sinon nous n’aurions plus été que de simples humains. » Puis survient le matin de l’arrestation, « bien avant l’heure », en 1993, le « métal froid » sur la tempe qui fige « le lieu et le temps ».

Nasser Abu Srour est accusé du meurtre d’un officier des renseignements israéliens. Il est torturé. « Pendant l’interrogatoire, tu es l’odeur de ta sueur, le goût de ta défaite, la proie de tes doutes. Tu es une vieille copie d’un document au bas duquel est griffonnée ta signature tremblotante », constate-t-il dans le livre.

Dans sa cellule, il s’accroche à son mur. Il s’est totalement résigné à la condition carcérale. Il y est le témoin des bouleversements qui secouent la Palestine : la trahison des dirigeants qui ont signé les accords d’Oslo et les prisonniers qui se déchirent à ce sujet, la première vague de libérations qui le laisse seul dans sa geôle, l’arrivée de nouveaux détenus religieux qui « dormaient sur des oreillers de certitude. Aucune insomnie ne venait perturber leurs prières de l’aube ».

D’autres libérations ont lieu, notamment en 2013, sous l’impulsion des négociations initiées par le président des États-Unis, Barack Obama. Nasser Abu Srour reste accroché à son mur. L’année suivante, il rencontre N., une avocate – l’une des rares personnes du monde extérieur avec lesquelles il peut entrer en contact. Ils s’aiment. L’écrivain oublie son mur et les femmes fantasmées qu’il invitait le soir pour tromper sa solitude.

« L’état sauvage »

« Notre relation était très limitée », raconte l’amoureuse, Nadia Daqqa, un large sourire éclairant son visage rond et chaleureux. Elle fait pivoter un peu sa tasse de thé, les yeux baissés, dans un café palestinien de Jérusalem. Beaucoup ont tenté de la dissuader de poursuivre cet amour : Nasser Abu Srour était condamné à perpétuité.

Elle-même est la nièce d’un autre prisonnier palestinien devenu célèbre pour ses écrits en détention, Walid Daqqa, mort d’un cancer derrière les barreaux en 2024. Bien sûr, elle a douté. Et aujourd’hui encore, la joie de savoir son fiancé libre est teintée de l’angoisse d’un choix inextricable : elle doit quitter la Palestine si elle veut vivre avec lui.

« Ce ne sont pas seulement les prisonniers qui sont éloignés mais une partie de leurs familles. Ces dernières sont divisées. Ce n’est pas nouveau », note l’avocate. Si loin, concède-t-elle, Nasser Abu Srour échappe au moins « au danger d’être arrêté à nouveau. Ils sont entre deux mondes, vont-ils rester en Égypte ? Où ? » Dans son livre, l’écrivain retranscrit nombre des lettres de Nadia Daqqa. Avant sa libération, elle ne l’avait vu qu’une seule fois sans une vitre en verre entre eux – lorsqu’il a dû subir une opération.

La deuxième fois, c’est au Caire, à l’aéroport, en octobre. « Tous autour de moi ont imaginé des scénarios comme dans les films hollywoodiens, il fallait que j’achète des roses..., ricane Nasser Abu Srour dont le corps s’agite un peu plus devant la caméra. Quand elle a surgi, j’étais là, avec mon bouquet de roses, comme un idiot, et j’étais stressé, je ne savais pas quoi faire, elle a couru dans ma direction et moi je suis resté tel un rocher, droit, immobile. » Quand ils se sont embrassés, l’amoureux lui a demandé, inquiet, comment c’était – « je n’avais pas embrassé depuis plus de trente ans ! ».

"Les gens devaient se faire violence pour ne pas finir par se bouffer entre eux." Nasser Abu Srour

Son visage s’assombrit. Il a achevé son livre bien avant les massacres du 7-Octobre et le génocide à Gaza. Il a connu des conditions difficiles en prison, mais avant 2023, les détenus pouvaient lire, recevoir des visites de leurs familles, et Nasser Abu Srour a même terminé son master en prison. Après le 7-Octobre, Israël impose aux prisonniers palestiniens ce que l’écrivain a baptisé « l’état sauvage » – la vie réduite à la survie biologique, sans dignité ni espoir.

« Pendant deux ans, nous n’étions pas des êtres humains, résume-t-il. Je suis resté un an sans miroir. Je n’ai pas vu mon visage, je ne savais pas si j’avais des rides ou si j’étais encore beau. » Avant la guerre, il s’était construit une place en prison. Dans cet « état sauvage », le collectif a disparu, « il faut être le plus fort. Et comme vous voyez, je n’ai pas de muscles, dit-il. Ce sont des réussites individuelles, chacun survit à sa façon ». La faim, surtout, les rend fous : « Les gens devaient se faire violence pour ne pas finir par se bouffer entre eux. »

Au moins une centaine de Palestiniens sont morts en détention depuis deux ans. Les tortures y ont été largement documentées. « Ils nous ont tout enlevé, ils nous punissaient sans raison, poursuit Nasser Abu Srour. À n’importe quelle heure du jour et de la nuit, ils pouvaient entrer dans la cellule et briser tous ceux qui s’y trouvaient, [y compris en balançant] des portes sur les têtes ! » Il se souvient d’un prisonnier en phase terminale qui avait attrapé la gale, « on voyait l’intérieur de ses chairs », forcé d’être porté sur un matelas pour la promenade, les gardes ayant refusé qu’il reste dans la cellule. « Il est mort quatre jours plus tard », souffle l’écrivain.

Les détenus palestiniens « sont des prisonniers de guerre », martèle Nadia Daqqa. Le monde « ne nous voit pas », soupire Nasser Abu Srour. Il rappelle que le droit international autorise la résistance armée contre une occupation – à condition notamment de ne pas s’en prendre à des civils.

« On s’est réjoui de ce droit, on y a cru. Quand on a combattu, on a été criminalisés », constate-t-il. Lui revendique l’écriture comme un acte de résistance. « Les Israéliens, je les ai combattus mais je ne les hais pas », insiste-t-il. Et de rappeler, amer, l’horreur du génocide à Gaza et les conditions dans lesquelles a été négociée sa libération et celle de milliers de détenus palestiniens : « Cette guerre n’avait pas pour but de libérer les prisonniers. C’est Israël qui a tué les dizaines de milliers de martyrs, pas moi. »

Clothilde Mraffko


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