La nouvelle guerre d’Israël contre le Liban ne se limite pas au Hezbollah
Après avoir violé le « cessez-le-feu » 10 000 fois, Israël bombarde à nouveau le Liban, sa soif de guerre insatiable alimentant des ambitions toujours plus grandes.
Des véhicules militaires et des chars israéliens sont visibles le long de la frontière israélo-libanaise, dans le contexte de la guerre en cours contre l’Iran et le Hezbollah, le 8 mars 2026. (David Cohen/Flash90)
Je me suis réveillé le matin du 2 mars avec une douzaine de messages d’amis : des roquettes avaient été lancées du Liban vers Israël.
La nouvelle m’a pris par surprise. J’étais alors persuadé que le Hezbollah ne prendrait pas le risque de donner à Israël le prétexte qu’il attendait depuis longtemps pour reprendre son offensive de grande envergure contre le Liban. Mais il l’a fait, et ce qui a suivi a été à la fois parfaitement prévisible et pire que tout ce que j’avais osé imaginer.
L’ampleur de la riposte israélienne allait apparaître presque immédiatement. Le 4 mars, l’armée israélienne ordonna l’évacuation de tout le territoire situé au sud du fleuve Litani, semblable à la « zone de sécurité » qu’elle occupait entre 1982 et 2000, au sein de laquelle le Hezbollah avait fait son apparition.
Le lendemain, un autre ordre d’évacuation radicale fut donné : celui de Dahiyeh, la banlieue sud de Beyrouth. C’est là, durant la guerre de 2006, que l’armée israélienne a mis au point sa tristement célèbre « doctrine Dahiyeh », une pratique de destruction massive d’infrastructures civiles visant à dresser la population contre son gouvernement. Depuis, d’autres ordres d’évacuation ont été émis pour certaines parties de la vallée de la Bekaa et d’autres zones.
Au moment où j’écris ces lignes, une amie à Beyrouth, Lara*, est assise dans sa baignoire, l’endroit le plus éloigné des fenêtres de son appartement. Elle habite près de Dahiyeh ; sa maison se trouve quasiment à la limite de la zone d’évacuation délimitée par l’armée israélienne. On sait que des bombes israéliennes tombent au-delà de ces lignes, mais Lara n’a nulle part où aller.
Une autre amie, Mona, qui vit à l’étranger, est rivée à son téléphone depuis une semaine ; sa sœur est bloquée avec ses deux enfants à Saïda, au nord du Litani, toujours sous les bombardements. Une troisième amie, Sarah, éprouve un étrange sentiment de culpabilité : son appartement se trouve près d’une ambassade occidentale et, de ce fait, elle espère être moins exposée aux attaques. Elle consacre donc ses journées à organiser des collectes de fonds.
De la fumée s’élève au-dessus du village de Kfar Kila, dans le sud du Liban, après des frappes aériennes israéliennes, le 3 mars 2026. (Ayal Margolin/Flash90)
Au moment de la rédaction de ce rapport, les attaques israéliennes au Liban ont fait 570 morts, plus de 1 400 blessés et près de 800 000 déplacés. Human Rights Watch a signalé qu’après une interruption de plus d’un an, l’armée de l’air israélienne utilise à nouveau illégalement des munitions au phosphore blanc au-dessus de zones résidentielles. Mais aussi dramatique que soit cette escalade, de nombreux Libanais la pressentaient depuis des mois.
Un équilibre fragile
Cette nouvelle phase du conflit survient plus d’un an après le cessez-le-feu entre Israël et le Hezbollah, entré en vigueur le 27 novembre 2024 et que, selon la Force intérimaire des Nations Unies au Liban (FINUL), Israël a violé au moins 10 000 fois. Ces violations étaient si fréquentes que j’ai décrit les cessez-le-feu israéliens comme suit : « Vous cessez, nous tirons . »
Avec le temps, le cessez-le-feu a instauré une sorte de théâtre de mort et de destruction normalisé. La population a appris quelles zones étaient relativement « sûres » et lesquelles ne l’étaient pas. Malgré des frappes israéliennes sporadiques en dehors des cibles habituelles, la guerre a acquis une prévisibilité cynique qui, pour une population désespérée, en est presque venue à ressembler à une forme de stabilité.
Il a suffi d’un seul tir de roquette du Hezbollah la semaine dernière pour faire s’effondrer ce fragile équilibre. Pourtant, nombreux étaient ceux, au Liban, qui soupçonnaient que cette escalade était inévitable, quoi que fasse ou ne fasse pas le Hezbollah ; Israël n’attendait qu’un prétexte.
Les responsables politiques israéliens, quant à eux, n’ont guère contribué à dissiper ces soupçons. Avant même le 7 octobre, des représentants de l’État proféraient ouvertement des menaces contre le Liban : en août 2023, le ministre de la Défense de l’époque, Yoav Gallant – recherché par la Cour pénale internationale pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité depuis novembre 2024 – a menacé de renvoyer le Liban « à l’âge de pierre ». Ces menaces se sont intensifiées après le début du génocide israélien à Gaza, le ministre des Affaires de la Diaspora, Amichai Chikli, déclarant en septembre 2024 que le Liban « ne répond pas à la définition d’un État » et qualifiant l’ensemble de la population chiite du pays d’« hostile ».
Cette fois, les déclarations sont ouvertement génocidaires. La semaine dernière, le ministre des Finances, Bezalel Smotrich, a averti que « très bientôt, Dahiyeh ressemblera à Khan Younis », faisant référence à la ville du sud de Gaza que les frappes aériennes et les bulldozers israéliens ont pratiquement rasée.
Le 11 mars, Tzvi Sukkot, député du parti de Smotrich, a déclaré : « Nous devons conquérir des territoires au Sud-Liban, détruire les villages et annexer ces territoires à l’État d’Israël. » Le même jour, Gadi Eisenkot , ancien chef d’état-major de l’armée israélienne et figure de proue de l’« opposition » israélienne anti-Netanyahu, a tweeté : « La doctrine Dahiyeh n’a jamais été aussi pertinente qu’aujourd’hui et elle doit être mise en œuvre. »
Des soldats israéliens sont aperçus du côté israélien de la frontière avec le Liban, suite au cessez-le-feu entre Israël et le Hezbollah, le 27 novembre 2024. (David Cohen/Flash90)
Ces déclarations s’accompagnent d’actions de plus en plus audacieuses de la part du mouvement de colonisation israélien. Pour les Libanais qui observent les événements de l’autre côté de la frontière, l’idée que des parties de leur pays puissent un jour être annexées ou colonisées par Israël ne relève plus d’un discours marginal.
Quelques semaines avant cette escalade, des colons israéliens — dont des enfants — ont franchi la frontière pour se rendre au Sud-Liban sous protection militaire israélienne, y ont planté des arbres, puis sont retournés en Israël, réitérant ainsi une opération qu’ils avaient déjà tentée en décembre 2024. Plus tôt cette année, des avions israéliens ont pulvérisé du glyphosate , un produit chimique utilisé pour détruire la végétation, sur des terres agricoles du Sud-Liban.
Pour de nombreux Libanais ayant vu des images de colons israéliens en Cisjordanie détruisant des oliviers palestiniens et tuant même du bétail , les parallèles sont difficiles à ignorer. Les pratiques longtemps associées à l’expansion des colonies en territoire palestinien semblent se propager vers le nord.
Lorsque l’armée israélienne a émis la première d’une série d’avis d’évacuation forcée la semaine dernière, nombreux étaient ceux qui, au Liban, avaient déjà conclu que cette vague de combats serait différente.
La seule défense du Sud-Liban
Le Hezbollah fait actuellement face aux critiques d’une grande partie de l’opinion publique libanaise suite à sa décision de rejoindre la guerre après l’assassinat du guide suprême iranien Ali Khamenei. Cependant, cette réaction négative ne doit pas être confondue avec le début de la désintégration du parti. La source fondamentale de son soutien demeure inchangée : le Sud-Liban ne dispose d’aucun moyen conventionnel de se défendre contre Israël.
En théorie, ce rôle incombe à l’armée libanaise. Mais en pratique, elle n’a pas les moyens de faire face à Israël, principalement en raison de la politique étrangère américaine, de longue date et profondément asymétrique, à l’égard du Liban et d’Israël.
L’armée libanaise est largement dépendante des financements américains. Depuis octobre 2025 seulement, elle a reçu environ 190 millions de dollars d’aide après que le gouvernement libanais se soit engagé à désarmer le Hezbollah. Pourtant, ce soutien ne représente qu’une infime partie de l’aide militaire qu’Israël reçoit chaque année des États-Unis, sans parler du retard technologique en matière d’infrastructures de défense, notamment de systèmes d’interception de missiles.
Lorsque le Hezbollah lance des roquettes vers Israël, celles-ci sont souvent interceptées par le Dôme de fer, système de défense antimissile américain. En revanche, lorsqu’Israël bombarde le Liban avec des armes américaines, il n’existe aucune protection comparable ; les États-Unis se sont longtemps abstenus de fournir des armements sophistiqués au Liban, partant du principe, paradoxalement, que ces armes pourraient tomber entre les mains du Hezbollah.
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Source : +972
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