Milad Daqqa, l’enfant de la résistance

samedi 18 juillet 2026

Milad Daqqa, l’enfant de la résistance

Depuis 2012, au moins 122 enfants palestiniens ont été conçus dans les territoires occupés à partir de sperme sorti en cachette des prisons israéliennes. C’est le cas de Milad, née en 2020 et fille de Walid Daqqa, mort en détention en 2024. Premier volet de notre série consacrée à ces naissances derrière les barreaux.

Rachida El Azzouzi, le 16 juillet 2026

Cisjordanie occupée.– Sur le mur du salon, un dessin parmi des dizaines d’autres captive le regard : une fille sur une balançoire accrochée à un arbre, vue de dos. À côté, les mots de son père : « Milad, chaque fois que je regarde ta photo, j’ai le sentiment de naître à nouveau. Tu es l’histoire que j’ai écrite sur les murs de ma cellule. » Ce jour de mai, elle arrive de l’école en courant, saute sur son chien, file jouer sur la terrasse qui surplombe les collines de Cisjordanie occupée. Milad a 6 ans.

Quand elle se promène avec sa mère, on la regarde souvent avec fierté. On lui dit qu’elle est « une victoire », le signe que le peuple palestinien parviendra toujours à défier l’occupant. Elle ne comprend pas encore très bien ce que ça veut dire, ni le symbole qu’elle représente. Mais il lui arrive de répondre en entonnant l’hymne national palestinien dans un grand éclat de rire.

Milad a été conçue clandestinement. Les autorités israéliennes avaient tout fait pour l’empêcher. Elle est une transgression, l’emblème, pour sa famille, d’une résistance intime, biologique, invisible, qui se joue derrière les barreaux des prisons israéliennes.

Dessin représentant Milad accompagné des mots de son père Walid Daqqa. Mai 2026, Cisjordanie occupée. © Photo Rachida El Azzouzi / Mediapart

La preuve que des Palestiniens condamnés à de longues peines ont trouvé une faille dans la structure même de leur geôle pour donner la vie coûte que coûte, concevoir des enfants avec leurs femmes par procréation médicalement assistée, en faisant sortir clandestinement leur sperme dans des tubes de dentifrice, des stylos, des emballages de chips ou de gâteaux.

Des objets du quotidien, anodins, qui passent les obstacles, les fouilles, les portiques de sécurité, dans les mains d’un codétenu libéré, d’une personne venue en visite. Ils arrivent, au terme d’un trajet improbable, dans les centres de fertilité de Cisjordanie, de Gaza, de Jérusalem, où des médecins prennent la relève pour réaliser des fécondations in vitro (FIV), faire se rencontrer les spermatozoïdes des maris et les ovules des épouses afin qu’ils forment des embryons qui seront transférés dans les utérus.

Pour lire la suite : https://www.mediapart.fr/journal/international/160726/milad-daqqa-l-enfant-de-la-resistance?utm_source=article_offert&utm_medium=email&utm_campaign=TRANSAC&utm_content=&utm_term=&xtor=EPR-1013-%5Barticle-offert%5D&M_BT=21598519925523

Un père en prison depuis 1986

Milad est la fille de Walid Daqqa, le plus ancien prisonnier palestinien, mort en prison en avril 2024 après trente-huit ans de détention. L’homme n’était plus celui entré là en mars 1986, condamné à perpétuité pour avoir appartenu à une cellule armée du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP, marxiste) responsable de l’enlèvement et du meurtre du soldat israélien Moshe Tamam deux ans plus tôt. Il était devenu écrivain, intellectuel, penseur de la résistance non violente.

Walid Daqqa a toujours nié avoir dirigé ce groupe : il n’était ni sur les lieux du kidnapping ni sur ceux de l’assassinat. Il a passé ses années de détention à espérer une clémence, à tenter de réhabiliter son nom. En vain.

Il aurait dû mourir à l’air libre, près de ses proches : sa peine avait été ramenée à trente-sept ans en 2012, et il devait être libéré en 2023. Mais la justice israélienne l’a condamné en 2018 à deux années supplémentaires pour avoir tenté d’introduire des téléphones portables en prison par l’entremise d’un député palestinien de la Knesset (le Parlement israélien) venu lui rendre visite et pris en flagrant délit.

Milad a touché son père en tout et pour tout deux fois : en novembre 2022 et en septembre 2023. Cinq minutes d’étreinte à chaque fois. Pas plus. Elle ne savait pas encore que ce serait tout. Après le 7 octobre 2023, les visites ont été suspendues.

Qui prendrait ce qui reste de ma vie contre un instant dans les petits bras de mon enfant ?
Walid Daqqa, père de Milad Daqqa

Son père est mort six mois plus tard des suites de plusieurs maladies, notamment un cancer de la moelle osseuse diagnostiqué en décembre 2022. D’une absence de soins, accuse sa famille, qui a appris son hospitalisation et sa mort dans les médias : il était descendu à 32 kilos avant de remonter péniblement à 60, marchant seul, sans oxygène, lors de la dernière visite, le 27 septembre 2023. Faute de médicaments, la dégradation avait été rapide.

Ses demandes de libération anticipée pour raison médicale ont toutes été rejetées. « Qui prendrait ce qui reste de ma vie contre un instant dans les petits bras de mon enfant ? », répétait-il jusqu’à son dernier souffle.

Comme Milad, des dizaines d’enfants sont nés du même geste clandestin en Cisjordanie, à Gaza, à Jérusalem. Au moins 122, selon Amani Sarahna, porte-parole de la Société des prisonniers palestiniens, qui défend leurs droits et qui avait réuni il y a quelques années une trentaine de ces enfants et leurs mères pour une fête : « C’était merveilleux à voir. »

Ils n’incarnent pas seulement « un acte héroïque de résistance » tel que les présentent leurs parents. Ils sont avant tout la réponse désespérée à une transgression documentée du droit international : les prisonniers palestiniens – y compris ceux qui ont la nationalité israélienne comme Walid Daqqa – n’ont pas les mêmes droits que les prisonniers juifs. Les premiers sont interdits de visites conjugales, contrairement aux seconds.

Un droit confisqué

La chercheuse palestinienne Nadera Shalhoub-Kevorkian, renommée pour ses travaux sur la colonisation de l’intime, documente cette asymétrie comme une forme de violence d’État : le contrôle de qui peut se reproduire, et dans quelles conditions.

Sur le papier, la règle est égale pour tous. Dans les faits, elle ne l’est pas. L’inégalité se niche dans les conditions de son application. « Le service pénitentiaire israélien classe les détenus en deux catégories : “criminels” et “sécuritaires”, explique à Mediapart l’avocate palestinienne-israélienne Abeer Baker, qui a défendu Walid Daqqa. Cette seconde catégorie, définie par directive administrative interne et non par la loi, désigne en réalité quasi exclusivement les prisonniers palestiniens et leur impose des restrictions drastiques : interdiction de visites au contact, de téléphone, de permissions de sortie ou de libération anticipée. »

Photo de Walid et Sanaa Daqqa, le jour de leur mariage à la prison d’Ashkelon. Mai 2026, Cisjordanie occupée. © Photo Rachida El Azzouzi / Mediapart

Des dérogations existent, mais elles ne profitent en pratique qu’aux prisonniers juifs, poursuit Abeer Baker : « Pour en bénéficier, il faut prouver n’avoir aucun lien avec une organisation “hostile” à l’État, or aucune organisation juive violente n’est ainsi répertoriée, contrairement aux partis et mouvements palestiniens. Les prisonniers juifs, déjà très rarement considérés comme “prisonniers de sécurité”, remplissent donc la condition sans effort, quand les Palestiniens en sont structurellement et automatiquement exclus, même lorsqu’ils ont depuis longtemps rompu avec leur faction. »

La discrimination s’applique, selon Abeer Baker, quelle que soit la religion du détenu de sécurité, à partir du moment où il est non juif : « J’ai représenté des Druzes du Golan, des chrétiens et des musulmans de Haïfa. Tous ont subi la même politique discriminatoire. Ils sont visés en tant qu’Arabes. » Contactée par Mediapart, l’administration pénitentiaire israélienne n’a pas donné suite à notre demande d’entretien, ni répondu à nos questions, malgré nos relances.

La reproduction palestinienne est perçue par Israël comme une menace au plus haut niveau.

Concevoir un enfant, malgré les barbelés, c’est reprendre ce que l’enfermement cherche à confisquer au plus profond de l’intimité. Encore faut-il que ça marche : que le sperme arrive vivant, que les tentatives aboutissent, après des mois, parfois des années d’échecs.

Et pour les femmes qui attendent loin de leur mari, l’espoir ne se vit pas seulement dans le secret d’une clinique de procréation médicalement assistée (PMA) : il se vit aussi sous le regard d’une communauté entière qui fait de leur maternité une victoire collective, et de leur ventre un symbole, comme si, à chaque fois, il était celui de tout un peuple.

Ces naissances, derrière lesquelles se tient une chaîne de complicités silencieuses – médecins, cliniques, religieux – sans lesquelles rien n’aurait été possible, sont autant un acte d’amour qu’un acte politique. En Israël, la démographie est une obsession d’État : il s’agit d’atteindre ou de consolider « une majorité juive ». La reproduction palestinienne y est perçue comme une menace au plus haut niveau et son entrave est une politique assumée.

Du côté palestinien, chaque naissance est une arme du peuple, un pied enfoncé davantage dans la terre. On appelle ces enfants « les ambassadeurs de la liberté », et « la ruse » dont ils sont le fruit, « le sperme de la liberté ». Walid Daqqa nommait cela « le travail de la vie contre la fabrication de la mort ». Il a beaucoup écrit depuis sa cellule sur le contrôle carcéral jusque dans l’intime, la façon dont la prison israélienne cherche, selon lui, à déconstruire l’esprit, l’identité et les liens affectifs des détenus et de leurs proches.

Neuf ans avant que Milad vienne au monde, il imaginait déjà sa naissance. Le 26 mars 2011, au premier jour de sa vingt-sixième année de captivité, il écrivait en secret à un enfant qui n’existait pas encore. « J’écris à un enfant, pas encore né. » Il lui racontait ses rêves et la réalité de l’emprisonnement : « Aujourd’hui, je termine ma vingt-cinquième année en prison : 9 131 jours. » Il donnait à cet enfant imaginaire le prénom Milad qui signifie naissance, en arabe. Milad Walid Daqqa : soit littéralement « la naissance de Walid Daqqa ». En nommant l’enfant, il refusait de disparaître.

Coup de foudre

Quand les gens lui disent que leur fille est « un miracle », son épouse, Sanaa Salama-Daqqa, laisse dire ou coupe net : « Mais non. Nous sommes des gens normaux qui voulions un enfant, et nous l’avons eu. C’était simplement notre droit fondamental, en tant que couple palestinien. »

Elle nous reçoit dans le salon de son appartement tapissé de dessins et de portraits de Milad. Sur l’un d’eux, Milad dessine « baba » (papa) pendant la dernière campagne de libération, peu avant sa mort. Autour d’un jus d’orange pressée et d’un maqlouba, le plat national palestinien, sa mère déploie l’histoire d’une obstination qui s’étire dans le temps. Un combat de plusieurs décennies.

« Tout naît d’un coup de foudre, dit-elle, à la fin des années 1990. » Sanaa Salama-Daqqa a 26 ans. Née en 1970 à Lod (Al-Lydd en arabe), près de Tel-Aviv, où cohabitent Palestinien·nes et Israélien·nes, elle travaille comme bénévole dans une ONG israélienne de soutien aux prisonniers palestiniens, dirigée par des Palestinien·nes qui ont, comme elle, la nationalité israélienne. Elle traduit des rapports médicaux de l’hébreu vers l’arabe, s’occupe des recours, des appels, des requêtes. Le directeur lui donne une liste de personnes à visiter en prison.

La relation commence de manière professionnelle. Puis devient amoureuse. « Il avait quelque chose de très libre dans sa façon de penser », confie-t-elle. Walid Daqqa a alors 35 ans. Il a la nationalité israélienne comme elle, vient de Baqa Al-Gharbiyye, au nord d’Israël, coupée par le mur de séparation de sa ville sœur en Cisjordanie, Baqa Ash-Sharqiyya.

Ils se marient le 10 août 1999, selon la coutume musulmane, à la prison d’Ashkelon. Walid Daqqa avait obtenu de l’administration pénitentiaire le droit à trois heures de fête, mais aussi que les gardiens soient en civil et que les portraits de personnalités israéliennes aux murs, dont Theodor Herzl, le père fondateur du sionisme politique, soient remplacés par des photos de fleurs. Il y avait de la musique, un caméraman, un cheikh, la famille, des codétenus.

Ce mariage-là serait impossible aujourd’hui. C’était 1999, la période post-Oslo, entre les deux Intifada, une parenthèse dans l’histoire, une brèche que personne ne savait encore éphémère. « Les autorités ont ensuite regretté d’avoir dit oui », se souvient Sanaa Salama-Daqqa en tendant l’album du mariage.

Quand on a accepté [leurs conditions], les autorités israéliennes se sont rétractées d’un coup. Sanaa Salama-Daqqa, épouse de Walid Daqqa

Milad adore le feuilleter. Elle égrène les noms des présents, ses grands-parents, ses oncles, ses tantes, qui posent devant la table chargée de raisins et de mets palestiniens, embrasse les images sur lesquelles figurent son père, en costume beige, et sa mère, en robe blanc et noir, enlacés, souriants, heureux, dans cette prison qui ressemblait ce jour-là à autre chose qu’une prison.

Dès 2002, le couple entame une bataille judiciaire pour avoir un enfant. Au fil des années, il impose un argument : Yigal Amir, le jeune suprémaciste, célébré par l’extrême droite israélienne, qui a assassiné le premier ministre Yitzhak Rabin en 1995 lors d’un rassemblement pour la paix, condamné pour meurtre à motivation idéologique et classé prisonnier « de sécurité », a pu bénéficier de droits refusés à des Palestiniens incarcérés depuis des décennies pour des actes comparables, voire moins graves.

Le Shin Bet, le service de sécurité intérieure israélien, lui refusait toute visite conjugale, le jugeant trop dangereux pour bénéficier d’un contact sans surveillance avec sa femme. Yigal Amir s’est donc tourné vers une alternative : il a demandé à faire sortir un échantillon de sperme afin de permettre à son épouse de concevoir par insémination artificielle.

En mars 2006, le service pénitentiaire a accédé à sa requête. Deux anciens députés de la Knesset, Neta Dobrin et Ronen Tzur, ont alors saisi la Cour suprême pour faire annuler la décision, arguant notamment qu’Yigal Amir, qui n’a jamais exprimé de regret, ne doit pas transmettre ses convictions à des enfants.

Celle-ci les a déboutés, affirmant qu’Yigal Amir, comme tout prisonnier, conserve des droits humains fondamentaux qui ne lui ont pas été retirés avec sa liberté. Sept mois plus tard, le Shin Bet a finalement levé son opposition aux visites conjugales.

Le 24 octobre 2006, Yigal Amir a bénéficié d’une rencontre de dix heures avec sa femme, la première d’une longue série, à laquelle se sont ajoutés un téléphone quotidien et des parloirs sans vitre. Un an plus tard, son fils Yinon est né de manière naturelle. D’autres détenus juifs ont bénéficié de ce même régime, tel Ami Popper, qui a tué en 1990 sept ouvriers palestiniens à un arrêt de bus à Rishon Lezion, en Israël, et a obtenu des visites conjugales grâce auxquelles il a eu plusieurs enfants.

Walid Daqqa et sa femme demandent à jouir des mêmes droits, rappellent qu’ils sont citoyens israéliens, que Walid vote depuis la prison pour un parti représenté à la Knesset, qu’il n’appartient plus à une organisation classée comme terroriste. Ils n’obtiendront jamais gain de cause.

La justice israélienne a bien fini, à force d’assignations, par autoriser Walid Daqqa à transmettre une paillette de sperme à sa femme par l’intermédiaire de l’administration pénitentiaire. « C’était violent, mais on s’y est résolus, décrit Sanaa Salama-Daqqa. Quand on a accepté, les autorités israéliennes se sont rétractées d’un coup. »

Le prix à payer

En octobre 2011, le couple espère encore une autre issue : le nom de Walid Daqqa figure sur la liste des 477 prisonniers palestiniens devant être libérés en échange du soldat israélien Gilad Shalit. Mais le 18 octobre, les retrouvailles n’ont pas lieu, Walid Daqqa n’est pas libéré.

Ce soir-là, quelque chose se ferme. Il ne reste plus qu’une option, celle qui circule à voix basse dans les geôles depuis une dizaine d’années. Depuis qu’à la prison de Hadarim, Abbas al-Sayed, un haut responsable du Hamas, condamné à plusieurs peines de perpétuité, avait réuni un petit groupe de détenus et évoqué cette idée : faire sortir clandestinement leur sperme pour contourner l’interdiction des visites conjugales.

Sanaa Salama-Daqqa ne dira jamais comment le sperme de son mari a quitté la prison. « Il y a mille et une façons de s’y prendre, dit-elle seulement. La contrebande de sperme, comme celle de livres, de poèmes, d’écrits, c’est sacré. » Il est transporté vers un centre de fertilité. D’abord à Ramallah, sans succès. Puis chez un médecin palestinien en Israël. La FIV produira douze embryons. Les tentatives s’enchaînent. Elles échouent. En 2019, ça fonctionne. Sanaa Salama-Daqqa a 49 ans, un âge où le taux d’échec est statistiquement le plus élevé en médecine reproductive.

Elle annonce sa grossesse à son époux lors d’une visite. Les surveillants sont sidérés. Elle leur répond : « Je n’ai rien commis d’illégal. J’ai fait un bébé avec mon mari. » La riposte ne se fait pas attendre : Walid Daqqa est placé à l’isolement, interdit de visites familiales.

Il est si heureux de devenir bientôt père qu’il trouve néanmoins le moyen d’appeler sans cesse son épouse : il veut tout savoir, sa tension artérielle, ce qu’elle mange, si elle boit assez d’eau, dort, se repose. « C’était beaucoup trop, sourit-elle. Au point que je lui ai dit : ça suffit, je vais demander au directeur de te transférer dans un quartier encore plus isolé. C’était une blague, bien sûr. Je n’ai pas pu le voir pendant six mois. »

Les autorités israéliennes refusent de reconnaître Milad, sa filiation paternelle.

Milad naît par césarienne le 3 février 2020, à l’hôpital Saint-Joseph de Nazareth, à Jérusalem-Est, un établissement tenu par des religieuses, avec un personnel majoritairement palestinien et multiconfessionnel. Le choix est délibéré : « Je devais me protéger, ainsi que notre bébé, explique Sanaa Salama-Daqqa. Nous étions la cible d’une campagne de haine dans les médias israéliens. »

Pour informer son mari, placé de nouveau à l’isolement quelques jours avant l’accouchement, elle appelle Palestine TV, la seule chaîne que les prisonniers peuvent regarder. Walid Daqqa apprend ainsi la naissance de sa fille à la télévision, depuis sa cellule. « C’est comme si on avait remporté une victoire contre l’État d’Israël », dit son épouse.

Il n’est pas le premier à l’apprendre ainsi. La télévision ou la radio locale : ce sont les seuls canaux qui traversent les murs, à même de proclamer l’heureuse nouvelle aux maris.

Mais la bataille n’est pas terminée. Les autorités israéliennes refusent de reconnaître administrativement Milad, sa filiation paternelle, une forme de violence institutionnelle, selon les défenseurs des droits des détenus, aux conséquences très concrètes.

Là où nombre de familles abandonnent et finissent par s’accommoder que leur enfant, tel un fantôme, n’existe pas aux yeux de l’État qui occupe et contrôle leur territoire, Sanaa Salama-Daqqa s’obstine. Elle intente de nouveaux recours, un test ADN est imposé, ils gagnent. Leur fille est enfin reconnue. Elle peut avoir une carte d’identité, la nationalité israélienne. Elle n’est pas « invisible », « illégale », à la merci d’un vide juridique.

Dernière visite
Walid Daqqa voit pour la première fois Milad quand elle a un an et demi, en 2021 : derrière une vitre, quarante-cinq minutes, sans contact physique. « Milad marchait depuis peu. Il avait demandé qu’on lui mette une robe blanche avec un ruban rouge, et qu’on la laisse entrer seule, pour voir si elle le reconnaîtrait grâce aux photos qu’elle avait de lui, se remémore Sanaa Salama-Daqqa, émue. Quand Milad est entrée, il s’est mis à pleurer. Tous les prisonniers dans la salle aussi. »

Les visites s’enchaînent, quand elles sont autorisées, toujours derrière une vitre. Ce n’est qu’en novembre 2022 – Milad a presque trois ans – que Walid Daqqa la serre dans ses bras pour la première fois. Puis une deuxième et dernière fois en septembre 2023, peu avant le 7-Octobre. Tous, là-bas, l’appellent « notre fille ». Les médias israéliens ne connaissent pas son visage, Sanaa Salama-Daqqa y veille : « Ils peuvent être très violents. »

Depuis la mort de son mari, elle mène un autre combat judiciaire : que son corps, toujours retenu à l’hôpital médico-légal d’Abou Kabir, à Jaffa, ne finisse pas dans ce qu’on appelle « le cimetière des numéros », ces fosses où Israël enterre les Palestiniens morts en détention, les réduisant à un chiffre, à l’anonymat. Une forme de contrôle qui s’exerce jusque dans la mort, privant la famille d’un deuil intime.

En mai 2025, Sanaa Salama-Daqqa a été arrêtée avec Milad près du Théâtre national palestinien de Jérusalem, après une visite à la mosquée Al-Aqsa et à l’église du Saint-Sépulcre. Elle a passé douze jours derrière les barreaux de la prison pour femmes Al-Damon pour « incitation à la haine contre Israël », une accusation qu’elle réfute. « Je subis la répression uniquement parce que je suis la femme de Walid Daqqa et que nous avons défié un État puissant en réussissant à avoir un enfant », affirme-t-elle.

Milad a été recueillie par sa tante qui habite tout près. Cet après-midi de mai, la fille de celle-ci passe une tête. Elle veut partir étudier à l’étranger puis revenir « évidemment » en Palestine. Elle discute d’une vidéo virale, postée sur les réseaux sociaux par AJ+, le média en ligne de la chaîne qatarie Al Jazeera, dans laquelle une préadolescente s’enthousiasme, face caméra, d’être « une ambassadrice de la liberté », la fille d’un Palestinien emprisonné qui a sorti clandestinement son sperme. La collégienne explose de fierté, assume d’avoir été ainsi conçue.

Milad n’en est pas encore là. Le soir, quand elle aperçoit une étoile dans le ciel, elle dit : « C’est Baba ! »

Rachida El Azzouzi

Boîte noire

Cette enquête documente une discrimination, appliquée au corps, à la famille, à la filiation, et les moyens clandestins qu’elle a produits pour être contournée. Elle ne vise pas à effacer les crimes pour lesquels les personnes qui témoignent directement ou indirectement ont été condamnées.

Contactés par Mediapart, le service pénitentiaire et le ministère de la justice israéliens n’ont pas donné suite à nos demandes d’entretien, ni répondu à nos questions, malgré nos relances.


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