« Non je ne servirai pas » : reportage sur les Refuzniks en Israël

samedi 31 janvier 2026

Manifestation contre l’incarcération de la refuznik Daniel Schultz, à Tel-Aviv, le 23 octobre 2025. © Martin Barzilai

Le photographe Martin Barzilai suit les refuzniks depuis 2008, ces Israélien·nes qui refusent de servir l’armée. Il est reparti en Israël et en Cisjordanie avec Christophe Boltanski, ancien correspondant de Libération, afin de comprendre ce mouvement encore marginal mais en plein essor. Qui sont ces refuzniks  ? Forment-ils un groupe cohérent, capable de peser sur la société israélienne ? Et comment le traumatisme du 7 octobre et le génocide ont-ils influé sur leurs trajectoires ?

Jeunes gens refusant l’incorporation, réservistes brisés par la guerre, officiers décorés qui rendent les armes, thérapeutes rattrapés par la culpabilité des soldats… Depuis le choc des massacres du 7 octobre 2023 commis par le Hamas puis le génocide contre les Palestiniens, de plus en plus d’Israéliens et d’Israéliennes défient l’un des piliers de leur société : l’armée. Face aux exactions qu’ils disent avoir vues ou commises, ils opposent un mot longtemps impensable : non. Une brèche qui s’élargit

Ses camarades, réunis devant un immeuble Bauhaus du centre de Tel-Aviv, l’accueillent en héroïne. Tatouage discret à l’avant-bras, cheveux ras, lunettes épaisses, des bagues à chaque doigt, la jeune Daniel Schultz les salue d’un sourire crispé. À peine sortis de l’adolescence, parfois encore au lycée, ils sont une cinquantaine à l’entourer avec mégaphones et tambours. Elle les espérait plus nombreux. L’avant-veille, les yeux pétillants, elle nous prédisait une « grande manif ». À force de mener des actions communes, elle connaît presque tous leurs visages. En ce 23 octobre 2025, c’est pour elle qu’ils s’apprêtent à défiler dans une ville qui, en apparence, a retrouvé son insouciance d’avant-guerre. Intimidée ou inquiète, elle hésite à prendre la tête du cortège.

«  Je vais être incarcérée dimanche et je suis un peu stressée », dit-elle. À 19 ans, elle fait partie des nouveaux conscrits. Dans trois jours, elle doit se rendre au centre d’incorporation de Petah Tikva, au nord-est de Tel-Aviv. « Je vais leur dire que je refuse de faire mon service militaire, et ils m’enverront direct en prison », lâche-t-elle, résignée. La plupart des gens massés autour d’elle sont déjà passés par là, comme Yona, sa compagne, qui tient le micro. «  Elle vient d’être libérée, indique Daniel. Ils l’ont d’abord placée à l’isolement complet durant cinquante jours, car Yona est en transition de genre, et ils ne savaient pas où la mettre, puis l’ont transférée dans la partie réservée aux femmes. »

Manifestation contre l’incarcération de la jeune refuznik, Daniel Schultz. Les participants se font injurier par un militaire à vélo. Boulevard Rothschild, Tel-Aviv, le 23 octobre 2025.

Elles militent l’une et l’autre à Mesarvot – littéralement les « refusantes  » –, un réseau d’entraide à destination de celles et ceux qui décident de ne pas porter l’uniforme. Elles auraient pu être exemptées sans encourir de sanction, en prétextant, à l’instar de nombreux Israéliens, des motifs religieux, psychiatriques ou autres. « J’ai d’abord songé à invoquer une fragilité mentale, ce que font la plupart des gens. Par peur de ce qui m’attendait, ma famille m’y incitait, raconte Daniel. Mais j’ai compris que mon refus était politique. Je veux le rendre public et pouvoir dénoncer l’injustice subie par les Palestiniens. »

Le déclic : une École mixte juive et palestinienne

Avant ses premiers doutes, son père, un ex-pilote de l’armée, souhaitait qu’elle intègre les renseignements. « C’est la voie qui garantit les meilleures opportunités professionnelles », poursuit Daniel. Issue d’un milieu libéral, elle étudiait au lycée de Givat Haviva, l’un des rares établissements mixtes. Elle fait remonter son revirement à son année de première. « Dans ma classe, il y avait deux élèves qui venaient de Cisjordanie. C’était la première fois que je parlais à des Palestiniens. J’ai alors pris conscience que notre armée, qui se présente comme la plus morale du monde, n’était pour eux qu’une force d’oppression. »

Ces jeunes activistes s’élancent sur le boulevard Rothschild, réputé pour sa promenade ombragée, ses bars branchés et ses terrasses. On les sent nerveux. «  Nous ne tuerons ni ne mourrons pour les ­colonies », « Résiste à une armée génocidaire », « Stop à l’extermination  », lit-on sur leurs pancartes. Un homme plus âgé a tenu à les suivre. « J’ai deux filles qui seront bientôt confrontées au même dilemme », explique Ran, psychologue. En short, sac au dos, il déborde d’enthousiasme : « Les voir me redonne de l’espoir, proclame-t-il. Ces jeunes sont beaucoup plus conscients que je ne l’étais à leur âge. Ce qu’ils font demande un énorme courage. En Israël, l’armée, c’est une religion. Appeler à la déserter relève du sacrilège. »

À peine ont-ils fait trois pas que des cris fusent. «  Porcs ! », hurle un militaire à vélo électrique. Il lâche sa bécane, se jette sur eux. Deux policiers surgis à point nommé s’interposent. « Bande de putes ! », renchérit un motard. Une mère en robe fourreau, poussant son bébé dans un landau, esquisse un doigt d’honneur. « À mort ! », vocifère sa voisine. Une troisième les poursuit avec son iPhone. « Ce sont… » Elle cherche ses mots. « Des déchets ! » La trentaine, elle dit travailler dans la finance. «  Ils vivent ici, et ils traitent nos soldats d’assassins ? Qu’ils aillent à Gaza. Ils n’ont rien à faire ici  », s’écrie-t-elle. Un passant les menace du poing. Son épouse le retient par l’épaule. « Vous n’êtes qu’un tas de merde », s’époumone-t-il.

Évacuation de Ras al-Amud, quartier palestinien de Jérusalem-Est, le 21 juillet 2017. Un soldat israélien frappe un Palestinien en train de prier. Certains soldats ayant pris part ou assisté à des exactions de l’armée refusent de combattre. On les appellent refuzniks

Le petit groupe avance sans réagir, en évitant de croiser les regards. «  Ça va se calmer », promet Ran, toujours positif. Nous voici arrivés, selon lui, dans le « vrai Tel-Aviv », supposé plus tolérant. Espoir vite douché. Le cortège continue de déchaîner un torrent de haine. Des hommes déploient sur son passage l’étendard jaune et vert des Golani, brigade d’infanterie engagée à Gaza. Plus loin, un barbu en maillot de sport tourne autour des manifestants en leur criant les slogans favoris de l’extrême droite israélienne : « Occupation ! Déportation ! Colonisation ! » Les attaques se poursuivent d’un bout à l’autre du parcours.

L’objection : une tendance en hausse

« Que voulez-vous, nous sommes des traîtres », ironise l’avocate Noa Levy, rencontrée une semaine plus tard. Cofondatrice de Mesarvot, ancienne réfractaire, elle ne cesse de ferrailler avec la justice militaire. Elle reçoit dans les locaux du Hadash [alliance parlementaire judéo-arabe de la gauche radicale israélienne], dont elle assure aussi la vice-présidence. Un curieux cadre de travail pour une juriste, orné de tissus multicolores, d’une guitare et de portraits de Marx et d’Engels. Âgée de 41 ans, elle a défendu la plupart des insoumis du boulevard Rothschild. « Elle se bat comme une lionne », selon l’un d’eux.

Malgré le petit nombre des manifestants de Mesarvot et l’hostilité suscitée, Noa Levy affirme que les objecteurs de conscience reflètent un phénomène beaucoup plus vaste : « Au cours des deux dernières années, nous avons assisté à une vague de refus sans précédent. Ce fut l’un des principaux défis auxquels ce gouvernement a dû faire face. Si l’armée n’a pas pu occuper Gaza, c’est parce qu’elle manquait de soldats.  » Combien sont-ils ceux que l’on surnomme, ici, les « refuzniks  » ? « On ne le sait pas précisément. Les autorités militaires cachent les chiffres. Mais le nombre de gens qui s’adressent à nous a été multiplié par dix. On parle de milliers de personnes. »

Depuis le début de la guerre, l’avocate a conseillé des centaines d’objecteurs de conscience. « Ils appartiennent à toutes les franges de la société, assure-t-elle. Vous avez des religieux, des gens de droite, des pauvres comme des privilégiés. » Les peines encourues varient selon le profil de la personne, l’état de l’opinion, les besoins du moment ou l’humeur du commandant. « À l’heure actuelle, vous risquez de vingt à trente jours pour avoir désobéi aux ordres, et si vous persistez, on vous condamne à nouveau, et ainsi de suite. Au total, vous pouvez rester plus de six mois en prison. »

Sa cliente Daniel Schultz vient d’écoper de vingt jours derrière les barreaux. Mais l’exécution de la sentence a été suspendue, à titre exceptionnel, jusqu’à l’examen de sa demande d’objection de conscience. Pourquoi un tel traitement ? Me Levy l’ignore. «  Les sanctions sont erratiques. Il n’y a rien d’écrit. Avant le cessez-le-feu à Gaza [entré en vigueur le 10 octobre 2025], l’armée avait opté pour la manière forte. Depuis, elle ne sait pas trop quoi faire  », observe-t-elle.

« 

EN ISRAËL, L’ARMÉE, C’EST UNE RELIGION. APPELER À LA DÉSERTER RELÈVE DU SACRILÈGE »
Ran, psychologue

Tsahal, l’acronyme qui sert à désigner les forces de défense israéliennes, est bien plus qu’une armée. Elle constitue un rite de passage, une seconde famille, le fondement d’un pays en perpétuel état de guerre. Elle sert de tremplin professionnel et scelle des amitiés qui résistent au temps. S’en prendre au principal pilier d’une nation coûte cher. Invectives, menaces, opprobre, emprisonnement, parfois rupture avec les proches. Les refuzniks savaient à quoi ils s’exposaient. Pourtant, un jour, ils ont dit non.

L’éveil d’un scepticisme

Les refus, Itamar Greenberg les enchaîne. « Je n’ai jamais pu marcher en fermant les yeux. Des questions tournent en permanence dans ma tête  », analyse-t-il, avec son sérieux imperturbable. Âgé de 19 ans, trapu, cheveux mi-longs, visage joufflu, il ne tient pas en place. À peine arrivé dans un café de Tel-Aviv, il semble pressé d’en partir. Lors de la manif, il faisait partie des meneurs, stoppant les voitures à chaque carrefour afin de permettre à ses compagnons de traverser. À la fois attentif à autrui et perdu dans ses pensées, il court d’un monde à l’autre.

«  CE SONT… DES DÉCHETS ! ILS VIVENT ICI, ET ILS TRAITENT NOS SOLDATS D’ASSASSINS ? QU’ILS AILLENT À GAZA  »
Une opposante aux refuzniks

Il vient de Bnei Brak, une ville ultraorthodoxe. Ses parents haredim – littéralement « craignant-dieu » – pratiquent un judaïsme strict, fondé sur l’étude des textes sacrés. Son adolescence se déroule à huis clos, quasiment sans Internet ni écran. Il apprend à contourner les pare-feux informatiques et acquiert secrètement un smartphone. Avec son esprit logique rompu au pilpoul – méthode de débat et de raisonnement issu de ses études talmudiques –, il interroge les moindres principes qu’on lui inculque. À 15 ans, il arrête de prononcer la prière du matin : « Loué sois-Tu l’Éternel qui ne m’a pas fait femme. » Il s’interroge : « Comment peut-on dire une chose pareille alors qu’on nous enseigne l’égalité entre êtres humains ?  » Tollé à la yeshiva, son école religieuse.

Deux ans plus tard, second séisme : il ne croit plus en Dieu. À l’issue d’une longue réflexion, il décide de sortir de la communauté haredim. « Ce fut très difficile. Vous quittez un lieu fermé, coercitif, avec sa propre culture. » Coupé des siens, il cherche un ailleurs. « Je savais que la seule façon de me fondre dans la société laïque, c’était de faire l’armée.  » Il intègre un collège de préparation militaire et se destine à combattre dans une unité de cyberdéfense, la voie royale pour travailler dans la high tech.

Le 7 octobre 2023, en apprenant le massacre et l’enlèvement de centaines de personnes par le Hamas et d’autres groupes armés palestiniens [1 200 personnes tuées et 251 otages selon Amnesty International], il est en état de choc : « J’ai eu une crise d’angoisse comme quand j’étais enfant.  » Les semaines suivantes, il donne son sang, distribue de la nourriture aux habitants des localités meurtries, tente de comprendre. « Cela m’a contraint à en savoir davantage. » Il se plonge dans l’histoire du conflit israélo-palestinien et lit tout ce qu’il trouve sur le sujet.

Ne pas cautionner l’oppression

Soul Behar Tsalik, 19 ans, est écroué à Neve Tzedek en même temps qu’Itamar Greenberg, pour les mêmes infractions. Lui aussi subit la colère des autres prisonniers. « Les premiers jours étaient effrayants, se souvient-il. On m’a reconnu dès mon arrivée.
On m’a crié dessus. Un type a jeté sa fourchette sur moi. Un autre a essayé de me frapper. Et puis, ça s’est calmé. Je leur ai exposé mes motifs. J’en ai même convaincu certains.
 »

Rattrapé par le service militaire, Itamar tergiverse deux mois. « Lorsque j’ai été appelé, j’ai juste dit non. L’officier m’a demandé pourquoi. J’ai répondu que je ne voulais pas rejoindre l’armée de l’apartheid. » Il s’en étonne encore. « Je ne sais pas trop ce qui m’a pris. J’ai enregistré ma déclaration et je l’ai postée sur les réseaux sociaux. Je suis devenu ainsi un activiste. »

Expédié à la prison militaire de Neve Tzedek, près de Netanya, il se retrouve dans un cabanon en tôles exposé au vent et au froid. Ses codétenus découvrent vite pourquoi il est là. « Une nuit, ils ont hurlé que j’étais un terroriste, qu’ils allaient m’enculer. Ils voulaient me taper dessus.  » Les gardiens accourent, le placent deux jours au mitard, puis l’enferment dans l’aile la plus dure du pénitencier. « J’étais avec des violeurs, des dealers, des trafiquants d’armes. Je pense que c’était pour me punir.  » Au bout d’un mois, il comparaît à nouveau devant ses juges. « Pourquoi ne devrions-nous pas vous garder ? », l’interroge une colonelle. «  Je ne sais pas, lui répond-il. Ce choix vous appartient. Tout ce que je vous demande, c’est de mettre fin au génocide à Gaza.  » Condamné à cinq reprises, il cumule 197 jours sous les verrous. Un record.

Comme son ami Itamar, il ne remplit pas les critères – très restreints en Israël – pour être reconnu comme objecteur de conscience. « On doit prouver que l’on rejette n’importe quelle armée, précise cet étudiant en philosophie. Or je ne suis pas pacifiste. Je m’oppose aux mauvaises actions commises par Tsahal et je réclame la fin de l’occupation.  » Il a fait son choix à 16 ans. À l’époque, il participait aux manifestations organisées chaque semaine, rue Kaplan à Tel-Aviv, contre la réforme du système judiciaire. «  Les gens qui conspuaient Netanyahou ne parlaient que des menaces qu’il faisait courir aux libertés en Israël. Je me suis senti soudain en décalage, car il me paraissait évident que les Palestiniens étaient les premiers à subir le joug d’une dictature. »

Les refuzniks ne forment pas un bloc homogène. Aux jeunes qui refusent d’intégrer l’armée s’ajoutent des soldats aguerris aux nombreuses années de service. Ils obéissent à de multiples raisons, personnelles, morales ou idéologiques. Une poignée d’entre eux se déclarent comme tels, malgré les risques encourus. Beaucoup préfèrent échapper à l’armée en silence, sous divers prétextes. Certains prennent leur temps avant de se décider. D’autres basculent d’un coup. Ceux-là évoquent un événement, quelque chose qu’ils ont fait ou dont ils ont été témoins.

L’effroi comme déclencheur

Poursuivre votre lecture : https://www.amnesty.fr/chronique/re...

Source : AMNESTY INTERNATIONAL


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