Nouvelle flottille pour Gaza : une jeunesse qui s’engage pour « ne pas laisser pourrir la colère »

mardi 7 avril 2026

À Marseille, la flottille Thousand Madleens to Gaza prépare 19 bateaux, pour un départ samedi 4 avril. À l’approche du jour J, une centaine de militants s’activent pour un projet qu’ils voient comme un geste de solidarité, pour ne pas « laisser ce monde aux fascistes ».

Sur le port de L’Estaque, celui des quartiers nord de Marseille, une centaine de militant·es ont investi des hangars rouillés, grignotés par le sel. Ils et elles les ont nettoyés pour les transformer en lieux de vie et de travail. Sur le quai sont amarrés dix-neuf voiliers d’une dizaine de mètres chacun, qui vont accueillir six à huit personnes. Leurs mats tintent sans arrêt sous le mistral.

Ce samedi 4 avril, la flottille Thousand Madleens to Gaza lèvera l’ancre. En Méditerranée, elle unira ses forces à la Global Sumud Flotilla qui doit partir le 12 avril de Barcelone avec cent bateaux. Ensemble, ces flottilles seront deux fois plus grandes que celles qui ont déjà fait le voyage, divisées en trois convois, à l’automne dernier.

Source : Mediapart le 3 avril 2026
Photo : Le Poing
https://www.mediapart.fr/journal/france/030426/nouvelle-flottille-pour-gaza-une-jeunesse-qui-s-engage-pour-ne-pas-laisser-pourrir-la-colere

Le 1er octobre 2025, un voilier était parvenu à quelques milles des côtes gazaouies avant d’être intercepté par l’armée israélienne, et ses passagers et passagères avaient été emprisonné·es pendant une longue semaine. « Cette fois, on va briser le blocus israélien. J’y crois », dit Manon, 31 ans, skippeuse. « Nomade », elle n’est « pas très militante en général ». Elle s’est rendue à une réunion organisée par le collectif pour mobiliser des marins. « J’ai donné mon numéro direct, avant que la réunion commence. J’ai tout de suite su que j’étais prête à prendre ce risque. Je préfère faire que dire. Et je ne veux pas laisser ce monde aux fascistes. Ils prennent de la force, ils nous serrent la gorge, petit à petit. »

Les Thousand Madleens se sont installé·es ici il y a quatre semaines environ. « Nos bateaux étaient dispersés dans plusieurs ports en France. Il fallait les regrouper. Marseille était une évidence », raconte Némo*, sur le voilier qu’il va skipper. Les militant·es ont contacté le commandement du grand port maritime de Marseille, propriétaire des lieux. « Ils n’ont pas répondu, on s’est installés. Ici, c’est la loi de la mer qui s’exerce, et la solidarité est un devoir », dit Némo.

Ce syndicaliste encarté Solidaires dans la marine marchande est un des rares « darons » du collectif, avec ses « trente ans d’engagement militant dans les milieux autonomes et anarchistes ». «  Je ne suis pas un professionnel de la cause palestinienne, précise-t-il. Pour moi, c’est une lutte anticapitaliste, une lutte des classes. »

Le collectif fonctionne de manière aussi horizontale que possible. Des réunions se tiennent le matin et en début d’après-midi pour organiser la journée de travail. Chacun·e peut prendre la parole. Tino*, l’un des porte-parole, décrit «  plein de cercles » qui se sont formés selon les compétences : «  la navigation, le juridique, la logistique, l’électricité, les soins, la communication, les relations internationales, etc.  ».

Crowdfunding et collecte de dons

La flottille a réuni un budget de 500 000 euros : « 20 % viennent de fondations, comme la fondation Danielle-Mitterrand, détaille Tino. 80 % sont des dons, recueillis via le crowdfunding sur Internet, mais aussi grâce à des collectes organisées par les différents groupes locaux du Thousand Madleens to Gaza. En Bretagne, ils ont vendu des crêpes. À Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), un gars a vendu des petits drapeaux palestiniens à chaque marché, pendant six mois. Il a récolté 13 000 euros. Cela nous oblige à avoir la gestion la plus rigoureuse de l’argent. »

Celui qui se fait appeler « D. E. S. » s’occupe de la logistique à L’Estaque. Il est arrivé il y a huit jours de Poitiers (Vienne), où il a monté un groupe Thousand Madleens to Gaza l’été dernier. Lui aussi est un primo-militant : « J’étais tellement frustré de ne pouvoir rien faire. J’ai entendu Rima Hassan parler de la flottille. On a monté un groupe à Poitiers et organisé plein d’événements pour lever des fonds : des concerts, un off au festival de la BD d’Angoulême. » Il sait faire : son travail est de manager des artistes. Un de ses amis de Poitiers sera sur un des bateaux. Lui n’est pas prêt : « On sait comment les Israéliens traitent les personnes racisées. J’ai deux enfants. »

Pour donner un coup de main ou faire des dons, des personnes passent, habitant·es de L’Estaque ou de plus loin, informé·es par Facebook ou WhatsApp de ce qui se joue ici. Fatima vient de Gignac-la Nerthe, à 10 kilomètres au nord. Elle a été surprise par les lieux : il faut passer par un trou dans un mur pour rejoindre le grand hangar aux airs de squat. « Je m’attendais à quelque chose de plus officiel », dit-elle.

À bien y regarder, en réalité, l’ordre règne. Il y a une cuisine, quelques tables, et surtout du matériel donné ou acheté, en cours de tri : un paquet de gilets de sauvetage, des vêtements de seconde main, des médicaments. Fatima et son amie ont participé au tri pour constituer une pharmacie complète dans chaque bateau.

Se sentir « utiles »

L’infirmière Coraline et le kinésithérapeute Amine préparent des kits de seringues de Valium. Ils font le compte de ce qu’il manque : « des antidiarrhéiques, de la Biafine, des produits ophtalmologiques  ». Amine, qui vient de Marseille, va faire jouer son réseau pour collecter des dons de médicaments. Coraline est en vacances, elle vient de Toulouse (Haute-Garonne), et consacre deux jours à la flottille. Tous deux n’ont eu aucun engagement militant auparavant.

« On est là pour ne pas laisser pourrir la colère à l’intérieur de nous », résume Coraline. « On se sent un peu utiles dans ce monde où on ne peut pas faire grand-chose, complète Amine. L’attention s’est déplacée vers la guerre en Iran, mais le massacre continue. Israël a rétabli la peine de mort pour les Palestiniens, c’est dingue…  »

Dans un autre hangar, une réunion se tient en plus petit groupe, celui des personnes les plus investies. Les journalistes sont tenu·es à l’écart. S’y discute la stratégie politique de Thousand Madleens to Gaza, entre toutes les organisations participantes.

« Ici, c’est la gauche poubelle, rigole Théo*, tout le monde s’est politisé différemment. » Deux bateaux ont été achetés par La campagne française, un regroupement de syndicats et de partis politiques : Solidaires, la CGT du Nord et de Seine-Saint-Denis, Attac, la FSU, la CNT, La France insoumise, l’Association France Palestine solidarité, l’Union juive française pour la paix (UJFP), le MRAP, des anarchistes, etc.

Il y aura six à huit personnes par bateau : deux à trois skippers ou skippeuses, un medic, quatre à cinq personnes de la société civile avec diverses compétences. L’une d’entre elles doit donner de la visibilité médiatique à la flottille. Le nom des personnalités qui participeront à la flottille est tenu secret.

Chaque bateau est équipé d’une antenne Starlink, le réseau satellitaire d’Elon Musk, qui assure un accès à un Internet haut débit même au milieu de la Méditerranée. Ils ont aussi un traqueur GPS et un système vidéo qui marchera vingt-quatre heures sur vingt-quatre. « Notre protection est d’être visibles et de ne pas être isolés quand on va subir la répression israélienne », explique Némo. Des caméras filmeront les militaires israéliens quand ils arraisonneront les bateaux de la flottille.

Des réseaux militants qui se croisent

Dans un coin du hangar, ils sont quelques-uns affairés sur leurs ordinateurs. Ils s’occupent des réseaux sociaux de la flottille, écrivent La Gazette de L’Estaque, qui raconte jour après jour ce qui s’est passé la veille. « C’est aussi un travail d’archivage, de mémoire de ce mouvement », explique Azur*. Lui milite pour la Palestine « depuis le 7 octobre » 2023 et l’attaque du Hamas contre Israël, qui a donné lieu à la riposte que l’on sait.

Ses engagements sont plus larges : « On fait partie de cette génération qui s’est mobilisée pour le climat, derrière Greta [Thunberg]. Puis on a rejoint les luttes antiracistes, anticapitalistes, féministes. On vient de réseaux autonomes qui se croisent, se connaissent.  » Dans les préparatifs pour la flottille, il est bluffé par « le mélange entre des gens qui viennent de réseaux militants et ceux qui apportent des compétences techniques. Le chantier fonctionne très bien, c’est incroyable  ».


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