On meurt à petit feu » : Israël asphyxie financièrement l’Autorité palestinienne

mercredi 12 août 2026

Depuis le 7-Octobre, les permis des travailleurs palestiniens pour Israël ont été largement supprimés. Les droits de douane que récoltent les autorités israéliennes pour le compte des Palestiniens ne leur sont plus reversés depuis des mois. L’Autorité palestinienne, en grave difficulté financière, met en garde contre son effondrement.

Clothilde Mraffko, le 7 août 2026

Kalandia, Ramallah, Qusra (Cisjordanie occupée).– Deux silhouettes surgissent d’un bout de parking plongé dans l’obscurité, les yeux baissés pour ne pas recevoir en pleine figure la lumière crue des projecteurs qui éclairent le checkpoint de Kalandia, en lisière de Jérusalem. Il est 22 heures passées, quelques rares piétons pressent le pas dans les escaliers puis sur le pont de béton qui surplombe le point de passage pour les voitures gardé par des soldats et agents de sécurité israéliens lourdement armés.

Les deux hommes poussent un lourd tourniquet d’acier à la sortie du pont. Ils sont palestiniens et rentrent dans leurs foyers après une journée de labeur de l’autre côté du mur. Ils bipent une carte électronique sur un lecteur accroché au mur. « Si on ne le fait pas, demain, notre permis de travail est révoqué », glisse l’un d’eux.

Les deux ouvriers sont peu diserts. Ils font partie des rares Palestinien·nes à posséder une autorisation pour travailler en Israël – le salaire minimum y est quatre fois plus élevé qu’en Cisjordanie. Leur permis n’est valable que pendant leurs heures de travail. Et seulement pour la colonie israélienne d’Atarot, la plus grande zone industrielle de Jérusalem, illégale aux yeux du droit international.

Mur de séparation et ancien check-point à l’abandon à Jérusalem-Est, le 6 novembre 2025. © Photo Valentine Vermeil / Divergence

« Je n’ai pas le droit d’aller au-delà du deuxième rond-point après le checkpoint [de Kalandia], précise le plus bavard des deux. Je ne peux pas visiter la vieille ville de Jérusalem ou la mosquée Al-Aqsa », à une demi-heure de voiture de là. Les silhouettes passent un dernier tourniquet d’acier, se saluent d’un geste de la main puis disparaissent dans l’un des minibus qui attendent au pied du checkpoint.

Pour lire la suite : https://www.mediapart.fr/journal/international/070826/meurt-petit-feu-israel-asphyxie-financierement-l-autorite-palestinienne?utm_source=article_offert&utm_medium=email&utm_campaign=TRANSAC&utm_content=&utm_term=&xtor=EPR-1013-%5Barticle-offert%5D&M_BT=9777123807459

« Avant octobre 2023, près de 200 000 Palestiniens étaient employés en Israël et dans les colonies, contre 44 000 aujourd’hui, parmi lesquels seuls quelque 14 000 possèdent un permis », rapportait une étude de l’Organisation internationale du travail en mai. La plupart d’entre eux travaillaient dans le secteur du bâtiment ; le gouvernement israélien a engagé une vaste campagne pour recruter à leur place des travailleurs émigrés, d’Inde ou du Cambodge notamment.

Crise économique majeure
Beaucoup de Palestinien·nes continuent de traverser illégalement, faute de perspectives en Cisjordanie. Plus de 50 d’entre eux ont été tués depuis le 7-Octobre en tentant de se rendre de l’autre côté, « vers l’intérieur », comme ils disent pour parler d’Israël.

Le 31 mai, Imad Ishtayeh a été abattu par un soldat israélien sur l’échelle qu’il descendait pour franchir le mur, dans les environs de Jérusalem. D’autres Palestiniens se sont portés à son secours, mais le tir dans la cuisse lui a été fatal. Le jeune homme, originaire d’un village près de Naplouse, dans le nord de la Cisjordanie, tenait une boucherie avant la guerre, mais avait dû fermer face aux difficultés économiques. Il avait 27 ans.

Ces trois dernières années, Israël a mis en place une série de mesures qui étouffent peu à peu le territoire palestinien qu’il occupe illégalement depuis 1967. La prédation israélienne des terres et l’expulsion forcée de plus de 40 000 Palestinien·nes depuis le 7-Octobre sous la violence des colons ou lors d’opérations militaires ont privé de nombreuses familles de leurs moyens de subsistance, notamment en leur empêchant l’accès à leurs terrains et leurs champs.

À cela s’ajoute l’enclavement des communautés palestiniennes, des grandes villes de Cisjordanie aux plus petits hameaux. Les routes ont été coupées, contraignant beaucoup de travailleurs à de coûteux détours et vidant les artères commerçantes de leurs acheteurs. Le Bureau des affaires humanitaires de l’ONU recensait plus de 900 obstacles aux mouvements des Palestinien·nes au printemps 2026.

Il s’agit d’une politique savamment étudiée : le but, c’est de nous pousser à émigrer. Iyad Hassan, professeur

Surtout, Israël ne reverse plus les droits de douane que l’État prélève pour le compte de l’Autorité palestinienne – cette dernière n’ayant pas le contrôle des frontières. Le ministre des finances palestinien, Estephan Salameh, faisait le compte dans une interview en juin : « Le montant accumulé des déductions israéliennes et du gel de nos recettes s’élève désormais à 5,7 milliards de dollars (4,9 milliards d’euros), ce qui représente presque le montant de notre budget annuel. »

Son homologue israélien, le suprémaciste juif Bezalel Smotrich, est à la manœuvre. En septembre 2025, il affirmait sur le réseau social X vouloir agir « en utilisant tous les moyens à [s]a disposition pour empêcher le danger que représente un État palestinien, notamment en provoquant l’effondrement de l’Autorité palestinienne » par « un étranglement économique ».

Les institutions palestiniennes sont lourdement endettées, elles ne parviennent plus à payer leurs fournisseurs. Depuis le début 2026, plus de 11 000 interventions chirurgicales ont été repoussées et certains médicaments ne sont plus disponibles, notamment des traitements contre le cancer. Les quelque 100 000 fonctionnaires de Cisjordanie – et 90 000 à Gaza – ne reçoivent plus que la moitié de leur salaire depuis des mois.

Une pauvreté galopante
Dans le jardin des Hassan, à Qusra, dans le centre de la Cisjordanie, les poules trottent à l’ombre, fuyant la chaleur écrasante de la mi-journée. « Heureusement que nous avons les poules, au moins on mange des œufs frais tous les jours ! », sourit amèrement Maysoun, la mère. L’infirmière de 40 ans reçoit un peu plus de 180 dollars par mois de salaire (156 euros). « Je paie 20 shekels par trajet pour me rendre au centre médical où je travaille, à Beita [une ville voisine au sud de Naplouse – ndlr]. Aller-retour, 40 shekels (environ 11 euros) », détaille-t-elle. La soignante, mère de quatre garçons, ne va plus travailler que deux jours par semaine.

Son mari, Iyad, est professeur de géographie. Depuis le début des vacances scolaires, il a déserté la maison : il récolte des fruits et légumes dans la vallée du Jourdain. Un travail harassant, sous la chaleur étouffante des serres dans cette région où les températures explosent en été, le tout pour un peu moins d’une trentaine d’euros par jour. « Et le pire, c’est que beaucoup rêveraient de pouvoir travailler comme je le fais ! », s’exclame-t-il, joint par téléphone. Voilà plus de cinq ans que son salaire d’enseignant est irrégulier.

Depuis un an, il n’en touche que 50 %, soit un peu plus de 620 euros par mois. Il n’arrive plus à couvrir les besoins de la famille ; son fils aîné, à l’université, travaille aussi en parallèle pour payer ses études. « On s’offre des fruits quand on reçoit le salaire ou quand il y a des promotions. La viande rouge, c’est très difficile, on en mange seulement aux grandes occasions. On ne sort plus », résume le père de 46 ans.

Lui ne va plus au lycée que trois jours par semaine. L’an dernier, le gouvernement avait même été contraint de retarder la rentrée des classes. « Malheureusement, l’éducation se dégrade », constate le professeur, alors que ce domaine faisait la fierté des Palestinien·nes dont le taux d’alphabétisation est l’un des plus élevés au monde.

Entre 2023 et 2024, la pauvreté à court terme en Cisjordanie est passée de 12 à 28 %, selon un rapport de la Banque mondiale. « On meurt à petit feu, reprend Iyad Hassan. Malheureusement, il s’agit d’une politique savamment étudiée : le but, c’est de nous pousser à émigrer. » La famille possédait des champs à Qusra, un peu plus de 1 hectare d’oliviers qui lui rapportaient de 30 000 à 40 000 shekels par an. « Tout est perdu. Les colons s’en sont emparés, et au printemps 2026, j’ai appris qu’ils avaient tout détruit et planté des vignes à la place », souffle le professeur.

Cette pauvreté galopante « n’est pas tant visible » au premier abord, note Joost Hiltermann, directeur du programme Moyen-Orient au sein de l’International Crisis Group (ICG) qui a enquêté en Cisjordanie sur le sujet. C’est le commerçant « qui importait des vêtements de bonne qualité et qui maintenant commande les produits les moins chers parce que les gens ne peuvent pas se payer » le reste, décrit-il, ou « les familles [qui] retardent certains achats »…

Dépendance de l’économie palestinienne
Mais face aux sanctions israéliennes et « tant que Smotrich est au pouvoir », constate l’analyste, l’Autorité palestinienne n’a guère de solution. « L’économie palestinienne est devenue presque complètement dépendante du shekel », elle est donc soumise aux décisions économiques et aux politiques israéliennes.

Depuis les accords d’Oslo, explique Taher Labadi, chercheur en économie politique et enseignant à l’université de Bir Zeit, en Cisjordanie, « plutôt que d’être dans un constat qu’on est dans une situation coloniale et qu’il faut essayer de créer des marges d’autonomie » pour les Palestinien·nes, « toutes les politiques prônées par la Banque mondiale, par les bailleurs de fonds, européens ou autres, et reprises par l’Autorité palestinienne ont été au contraire de renforcer l’intégration avec l’économie israélienne. Plus on avait de travailleurs palestiniens qui travaillaient en Israël, mieux c’était, plus on importait et exportait depuis et vers Israël, mieux c’était ».

L’apogée de ces politiques a été atteint notamment sous le mandat du premier ministre Salam Fayyad, ancien employé du Fonds monétaire international, entre 2007 et 2013.

L’économie palestinienne résiste cependant aux attaques israéliennes – pour l’instant. « Il y a des gens aisés en Cisjordanie et cette richesse est redistribuée dans les familles étendues », ce qui permet une certaine résilience, observe Joost Hiltermann de l’ICG. Surtout, l’Autorité palestinienne tente de faire pression sur ses partenaires internationaux – et notamment l’Union européenne, son premier bailleur – en brandissant la menace de son possible effondrement, poursuit l’analyste.

Nul ne peut prédire les conséquences de la disparition du pouvoir à Ramallah, or tous, « l’appareil sécuritaire israélien », les États-Unis ou l’Europe, « veulent conserver un peu de stabilité en Cisjordanie », note-t-il. Cependant, « quels que soient les leviers dont disposent les Européens, ils ne les utilisent pas », ajoute-t-il.

Hors Autorité palestinienne, des initiatives existent en Cisjordanie, à la marge, qui mettent en œuvre des propositions pour sortir de la dépendance économique à l’occupant israélien, rappelle Taher Labadi. Mais « les Israéliens font tout pour empêcher » de tels modèles, affirme le chercheur, et « il y a de moins en moins d’espace et de marges en Cisjordanie ».

Israël, au contraire, tente ces derniers temps de construire des relations économiques sans l’Autorité palestinienne. Selon le chercheur, les autorités israéliennes ont ainsi recommencé à approcher directement des hommes d’affaires et de grandes familles à Hébron.

Clothilde Mraffko


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