“Palestine 36”, un film sur la révolte d’un peuple qui, encore et toujours, “refuse d’être effacé”

jeudi 15 janvier 2026

Une fresque palestinienne sur l’histoire de la Palestine : le nouveau film d’Annemarie Jacir, qui sort en France le 14 janvier, est un événement dans le monde arabe. Le récit qu’il déroule sur la révolte de 1936-1939 entre en résonance poignante avec l’actualité à Gaza et en Cisjordanie, relève la critique palestinienne Ola Al-Sheikh sur le site “Raseef-22.

Dans cette scène de “Palestine 36”, des soldats britanniques utilisent un jeune Palestinien comme bouclier humain. Le film d’Annemarie Jacir recèle bien des échos avec l’actualité à Gaza et en Cisjordanie, pas toujours prémédités. Le jour où Annemarie Jacir a tourné cette scène de fiction à Naplouse, des soldats israéliens ont été filmés en train d’attacher, dans la réalité, un Palestinien sur le capot de leur véhicule à Jénine, une autre ville de Cisjordanie. Photo Haut et Court

Avec chaque nouveau film, Annemarie Jacir enlève une couche de la poussière qui recouvre la mémoire palestinienne, pour dire haut et fort qu’il y a des histoires qui méritent d’être racontées.

Son dernier film en date, Palestine 36, dont le casting comprend [l’actrice franco-palestinienne] Hiam Abbass, [le Palestinien d’Israël] Saleh Bakri, [le Tunisien] Dhafer L’Abidine, [le Palestinien de Jordanie] Kamel El Basha, [la Libano-Américaine] Yasmine Al Massri, [la Libanaise] Yumna Marwan et [la Britannique] Billy Howle, n’est pas seulement une plongée dans le passé du mandat britannique. C’est également un reflet renvoyé aux Palestiniens d’aujourd’hui, comme si les années qui passent n’étaient que le retour cyclique d’une même blessure.

Des conflits intérieurs

L’histoire se concentre sur celle de villageois ordinaires [et fictifs] à l’époque du mandat britannique sur la Palestine [de 1922 à 1948, alors que la création de l’État d’Israël et la Nakba n’ont pas encore eu lieu, mais que de plus en plus de colons juifs affluent]. Un père, paysan, cherche à protéger sa terre et sa famille. Son épouse s’efforce d’assurer la cohésion de la famille. Un adolescent est déchiré entre l’envie de mener une vie normale et celle de rejoindre la fronde [des Palestiniens contre l’immigration juive, qui va déboucher sur la révolte arabe de 1936-1939, réprimée par les Britanniques].

Extrait à voir (1:32) https://youtu.be/7azScdJHB_A

Leur quotidien est envahi par un conflit intérieur : doivent-ils rester pour conserver leurs terres ou céder aux pressions pour les faire partir ? Car il y a des tensions croissantes avec les Britanniques, représentés tantôt par des fonctionnaires, tantôt par des soldats [dont certains sont des personnages historiques].

Ainsi, le film reflète l’imbrication entre les réalités humaines du quotidien d’un côté, les enjeux des luttes du pouvoir et des événements historiques de l’autre. Il permet au spectateur de partager ces réalités et de les ressentir comme une expérience personnelle.

D’une grande sensibilité

Annemarie Jacir a toujours été habile à saisir les petits détails pour traduire sa sensibilité humaine. Mais ici, elle élargit son champ et fait cohabiter le politique et l’intime, la douleur personnelle et la mémoire collective.

Entre les villages grouillant de vie dans la simplicité de leur cadre naturel, et les villes nées de la pression coloniale et de l’immigration [juive] croissante, le film se présente comme un document visuel pour rendre leur dû à ces années [de la décennie 1930]. Non pas comme un chapitre d’un livre d’histoire, mais en tant que moment fondateur d’une douleur qui se perpétue jusqu’à nos jours.

Le langage visuel d’Annemarie Jacir se met en place avec une lenteur calculée, comme si elle demandait au spectateur de faire connaissance avec les lieux aussi intimement qu’avec un vieil ami : les vastes champs, les villages de pierre, les marchés autrefois pleins de vie avant d’être anéantis. Les détails ne servent pas que de décor. Ils sont constitutifs d’une mémoire qui attendait quelqu’un pour leur redonner vie.

Les camaïeux de couleurs pâles de terre et de verdure évoquent les archives des années 1930 [qui, colorisées sur décision de la réalisatrice, entrecoupent le long-métrage]. Le spectateur se sent envahi d’une nostalgie pour un passé perdu et se rappelle que la Palestine a été un jour un endroit normal, avant de se transformer en objet d’affrontement.

Attention à chaque détail

La lumière aussi sert le propos. L’éclairage est souvent naturel, et notamment à l’aube et au crépuscule, quand elle est changeante et fugace. Elle devient alors une métaphore de cette époque de transformations, avec des ténèbres politiques qui tendent à envahir la scène alors que l’éclat de la vie essaie de s’accrocher à travers les gestes de l’intime. La caméra suit ainsi le mouvement d’une main en train de semer des graines, ou d’essuyer subrepticement une larme. Le scénario ne vise pas à expliquer l’histoire ; il la fait ressentir. Le spectateur n’a pas besoin de connaître au préalable l’histoire avec un grand H pour être en empathie avec les personnages.

Tout cela est magnifié par une bande-son où le silence fait partie intégrante du récit. Laissant place aux sons de la nature : le bruit des pas sur la terre, le beuglement des bêtes, le sifflement du vent dans les champs, le vacarme du train anglais qui n’est pas un simple moyen de transport, mais le rappel permanent de la présence coloniale et de sa capacité à imposer son rythme. Les silences sont tout aussi éloquents. Et quand intervient la musique, elle est triste, discrète, comme l’écho lointain d’une blessure qui n’est pas refermée.

Hiam Abbass dans “Palestine 36”. Photo Haut et Court

Le montage est fait de telle sorte que le rythme est d’abord lent, permettant au spectateur de plonger dans les lieux. Puis il s’accélère avec la montée des événements politiques. Il veille également à préserver un équilibre précis entre scènes collectives pour dessiner les contours de l’époque et scènes intimes qui nous ramènent aux aspects humains. Les personnages ne se réduisent ainsi pas à des symboles politiques.

Une histoire qui perdure

La mère [Hanan, jouée par Hiam Abbas] n’est pas simplement une victime, mais la mémoire vivante des histoires qui permettent de préserver la famille de la misère. Et l’adolescent [Yusuf, incarné par Karim Daoud Anaya] est déchiré entre [l’attrait] de la révolte et le rêve d’une vie stable… comme tant d’autres continuent aujourd’hui de l’éprouver.

Le mérite de Palestine 36 réside dans le fait qu’il ne reconstitue pas le passé comme de l’histoire ancienne, mais montre la permanence de cette histoire. Quand on sait ce qui se passe à Gaza et en Cisjordanie, on se rend compte que les structures coloniales ont seulement changé de forme, mais pas dans leur essence. Ainsi, le film nous dit que nous ne sommes pas seulement les enfants de notre époque, mais le prolongement d’histoires vieilles d’un siècle qui continuent de s’écrire sous le feu et sous les affres de l’occupation.

Regarder ce film n’est donc pas seulement un acte culturel. Il constitue également un pont entre la grande révolte de 1936 et le sang qui coule actuellement à Gaza, entre deux époques, celle du passé avec une mémoire qui refuse d’être oubliée, et celle du présent d’un peuple qui refuse d’être effacé.

Courrier international est partenaire de ce film.

Source : COURRIER INTERNATIONAL
https://www.courrierinternational.c...


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