Patrick Chamoiseau : « Gaza, crier encore »

samedi 4 octobre 2025

« Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie »

à l’enseigne de ces mots du poète Mahmoud Darwich, dix-sept écrivains expriment leur solidarité avec la Palestine dans un livre publié au Seuil, dont les droits d’auteur sont reversés à Médecins du Monde. Nous publions ici le texte de Patrick Chamoiseau.

Patrick Chamoiseau, le 3 octobre 2025

À quoi bon dénoncer ce qui se perpétue à Gaza ? Tout a été dit, redit, crié, projeté sur les murs et la cendre des consciences. Ce qui était en notre pouvoir – marches, pétitions, boycottages, poèmes, résolutions… – n’a fait que souligner combien le plus humain en nous est tombé inaudible.

Depuis les origines de ce fait colonial, et bien plus depuis le 7 octobre, les tocsins ont sonné. Des États ont déposé des plaintes. D’autres ont bredouillé un simili d’émoi. Les ONG ont hurlé sous la destruction méthodique des bombes. Médecins sans frontières, l’UNRWA, la LDH, Amnesty International, le CICR, l’ONU, et mille autres témoins, ont documenté l’horrible et l’impensable : frontières bloquées, famine organisée, civils ciblés, énergie, eau, électricité et hôpitaux détruits, écoles anéanties, secours persécutés…

Pour lire la suite : https://www.mediapart.fr/journal/international/031025/patrick-chamoiseau-gaza-crier-encore?utm_source=article_offert&utm_medium=email&utm_campaign=TRANSAC&utm_content=&utm_term=&xtor=EPR-1013-%5Barticle-offert%5D&M_BT=1028046793474

En mai 2024, la Cour pénale internationale a diligenté une enquête dissuasive. Les juges ont finalement émis des mandats infamants contre le Hamas et les responsables israéliens, dont Nétanyahou en personne, pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité...

Et pourtant…

Gaza continue d’être néantisée, pierre après pierre, tuerie après tuerie, civil après civil, enfant après enfant – comme s’il s’agissait d’effacer d’une même foudre le présent, le passé, l’avenir... et l’intraitable réel. Cette aberration perdure dans l’indifférence ou la complicité des puissances et pouvoirs. Dès lors, les consciences restées saines éprouvent cette sidération : la terre palestinienne devient le signe d’un effondrement total de ce qui fait l’humain. Un Gouffre. Terrible emblème d’un monde aussi triste qu’abîmé.
Quel monde ?

Celui d’un ordre capitaliste qui n’est pas le nôtre, et que nous combattons, mais qui, dans ses actuelles déliquescences, semble ne plus croire à ses propres pacotilles d’éthique ou de décence. Ce règne d’un imaginaire capitaliste unique n’a pas effacé des blocs géopolitiques concurrents. Maniant des restes d’idéologies et de crasses historiques, ils continuent d’activer leurs extensions antagonistes pour des accumulations financières immédiates. L’addiction aux profits opportunistes enlève au capitalisme régnant toute prise en compte d’un long terme durable ou d’un futur quelconque. L’unique valeur commune – la « paix marchande » – est mise à mal. L’horreur devient un bruit de fond.

Le spectre du génocide n’atteint plus l’émotion. L’assassinat devient un mode de négociation. L’outrance ou la brutalité s’érigent en stratégies. L’anéantissement nucléaire de l’autre (et de soi-même) se normalise en solution pratique. L’ONU est invalide. L’audience arc-boutée aux manettes est constituée de monstres portant des cravates rouges. Chaque crime contre la dignité humaine, contre l’État de droit, contre la Démocratie, contre l’intelligence, ne fait qu’exalter la manne publicitaire et l’hubris mercantile des médias industriels. Alors ? … Faut-il malgré tout crier dans ce vrac de fureur ? À quoi bon ?

S’habituer à l’inadmissible génère un silence assassin.

Ces questions nous signalent le péril. Ce qui menace maintenant, plus que le décompte ahurissant des morts, c’est l’accoutumance. Dans le passé récent du règne colo-capitaliste, la traite des Nègres avait duré près de trois siècles : on s’était habitué aux corps noirs enchaînés. En Afrique du Sud, l’apartheid avait pu maintenir son emprise sur des générations : des milliers d’âmes s’y étaient résignées. Les cheminées des camps nazis avaient longtemps empesté toute l’Europe : ceux qui respiraient cet air avaient cessé de s’émouvoir.

S’habituer à l’inadmissible génère un silence assassin. Pas seulement le silence des lâchetés, des égoïsmes, des soumissions aux logiques de force ou de profit. Ni celui des obscurantismes qui trouvent l’indigne praticable. Ni celui que l’on cache à soi-même comme aux autres en s’agitant sur des podiums.

C’est bien pire.

C’est le silence des tombeaux sans cadavres. L’endroit où des vivants se retranchent pour « continuer à vivre » en abdiquant de la vie. Awa !... Les Gouffres n’épargnent rien de leur propre univers. Bien avant leurs victimes, ils détruisent ceux qui les creusent, tout comme ceux qui les soutiennent ou qui s’en accommodent.

Alors, il ne faut pas se taire.

Refuser la dilution du mal dans la banalité.

L’unique silence admissible est celui qu’exige la remontée du souffle. Souvenons-nous de Miles Davis. Immobile, dos tourné, soudé à sa trompette, entre deux étrangetés sonores. Ce n’était pas du silence. Ce n’était pas du vide. C’était la stase d’une reprise dans laquelle l’artiste ruminait une tonale très pure, très sobre, improvisée, qui soudain allait bouleverser tout un ordre établi.

À la marge du son, Miles habitait sans cesse des paysages insus dont il briguait l’équation génésique. Sa musique (son cri) était consubstantielle de son existence même. C’est à ce prix qu’elle pouvait lui offrir le jaillissement de quelques formes inouïes.

L’invite est celle-ci : troubler le Gouffre par une énergie contraire. Refuser la dilution du mal dans la banalité. Ne pas désespérer. Comprendre que ces brutalités – de Gaza à l’Ukraine, du naufrage états-unien aux fermentations fascismorphes en Europe – ne peuvent se prévaloir d’aucun avenir convenable. Il n’y a là que du passé et de la régression. Des destructions qui jusqu’à l’apocalypse, s’acharnent à conjurer les devenirs qu’elles ne sauraient imaginer…

Il nous faut, tout au contraire, imaginer. Imaginer de toutes nos forces.

Cela commence par refuser, protester, accuser – non seulement pour maintenir une pleine proximité avec les victimes, ou pour gâcher la quiétude des bourreaux, mais aussi pour prendre soin de notre propre humanité. En face de l’effrayant du Gouffre, le refus proclamé est une hygiène de l’âme. Le « non », digne et sacré, est une bouffée éthique. Une assise esthétique. Crier permet d’être entendu par ceux qui, comme nous, crient la beauté de leur âme dans le royaume des ombres. Ils ont besoin de savoir qu’ils ne sont pas seuls. Qu’il subsiste d’improbables archipels de solidarité, de justice, de dignité, d’amour. Que dans ces résonances d’humanité, crépitent notre pouvoir d’exister, notre puissance de créer.

Imaginer, c’est comme crier !

Chaque cri : un son de grand large. Chaque cri : une jouvence des sensations, des émotions, des images, des idées... Chaque cri se faisant création. Chaque cri fréquentant la dorsale d’un rêve. Chaque cri fascinant l’inconnu d’un éclat de possibles. Ainsi, de reprise en reprise, nos cris finiront par esquisser un autre monde : économies plurielles, culturelles, communautaires, citoyennes, sociales, solidaires… post-capitalisme… nouvelles ingénieries démocratiques… force imaginante du Droit autour d’un « En-commun » devenu planétaire… conscience juridique instituée... éthique sacralisée, prenant soin des dignités humaines, veillant à nos lucidités, protégeant nos plus faibles… culture, culture, culture !...

De fait : produire ensemble une symphonie qui conjure les enclaves nationales, religieuses, machistes, patriarcales, technicistes ou racistes. Un hymne dans lequel les peuples se valent déjà, s’accomplissent mutuellement, châtient les crimes, désarment les monstres, accèdent aux berges relationnelles de la mondialité. Crier encore.

Patrick Chamoiseau, Avignon, juillet 2025


Agenda

Array

<<

2026

 

<<

Février

 

Aujourd’hui

LuMaMeJeVeSaDi
      1
2345678
9101112131415
16171819202122
232425262728