Philippe Lazzarini, chef de l’UNRWA : « C’est absolument obscène ...

mercredi 10 septembre 2025

... qu’il puisse y avoir une opération militaire de cette envergure tout en cherchant à déplacer l’entièreté de la population de Gaza »

Le directeur de l’agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens estime, dans un entretien au « Monde », que les Etats disposent d’une « panoplie extrêmement large » pour « stopper toutes les atrocités commises » dans l’enclave.

Propos recueillis par Luc Bronner (Jérusalem, correspondant),
Publié le 8 septembre

Photo source Wikipédia. Philippe Lazzarini est commissaire général de l’agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA), une organisation créée en 1949, qui intervient à Gaza, en Cisjordanie, en Jordanie, au Liban et en Syrie. Dans l’enclave palestinienne, plus de 10 000 employés palestiniens de l’agence assurent des missions humanitaires, d’éducation et de santé.

Depuis l’attaque terroriste menée par le Hamas le 7 octobre 2023, les relations avec Israël se sont dégradées, l’Etat hébreu accusant l’UNRWA de complicité avec le mouvement palestinien, ce que des enquêtes internes de l’Organisation des Nations unies (ONU) ont démenti. M. Lazzarini, qui n’est plus autorisé par Israël à se rendre à Jérusalem, a répondu au Monde par visioconférence.

Pour lire la suite : ttps ://www.lemonde.fr/international/article/2025/09/08/gaza-cette-indifference-cette-inaction-cette-passivite-ressemblent-de-plus-en-plus-a-une-complicite-tacite_6639760_3210.html

Quelle est la situation dans la ville de Gaza, alors que l’offensive de l’armée israélienne s’intensifie ?

Il y a une atmosphère d’incrédulité, de panique, de peur, d’angoisse. Les gens de Gaza ne savent pas vraiment ce qu’ils veulent faire ou ne pas faire parce que, de toute manière, les ordres d’évacuation sur des zones dites « humanitaires » ne signifient évidemment pas grand-chose pour eux ; ils ont l’impression, où qu’ils soient, qu’il n’y a aucun endroit sûr. Il y a aussi la peur des habitants de se dire : si on s’en va, on ne reviendra pas. C’est un peu toujours cette angoisse, héritée de la première Nakba [le déplacement forcé de 700 000 Palestiniens à la création de l’État d’Israël en 1948] : on est partis, on ne revient jamais.

Pour le reste, c’est absolument obscène qu’il puisse y avoir une opération militaire de cette envergure tout en cherchant à déplacer l’entièreté de la population de Gaza, qui est déjà fortement affaiblie.

La situation humanitaire de la ville de Gaza et du nord de l’enclave palestinienne était déjà particulièrement dégradée. Quel impact l’offensive militaire aura-t-elle ?

Il n’y a absolument aucun doute que cela va aggraver la situation. Les gens à Gaza sont déjà extraordinairement vulnérables. L’état de famine a été déclaré. On a vu cette situation nutritionnelle se dégrader depuis des mois. Le nord de la bande de Gaza est la partie où il a été le plus difficile d’acheminer l’aide humanitaire. C’est la raison pour laquelle je dois dire que nous sommes confrontés à une famine complètement fabriquée, qui aurait pu être évitée. C’est certainement la famine qui est la plus simple à résoudre. Il suffit d’une volonté politique.

On avait démontré, en février et en mars, pendant le cessez-le-feu, que la communauté humanitaire était capable de renverser la tendance à l’aggravation de la situation nutritionnelle. Mais tout s’est dégradé à nouveau à partir du moment où ce cessez-le-feu est tombé [en mars] et qu’un siège très serré a été imposé.

C’est aussi le moment où le système de la communauté humanitaire de l’ONU sur place a été remplacé par cette plateforme de la Gaza Humanitarian Foundation [GHF, une organisation privée soutenue par les Etats-Unis et désignée par Israël pour coordonner l’aide dans le territoire palestinien]. On est alors passé de plus de 400 sites de distribution alimentaire à quatre seulement, gérés par la GHF. Et c’est enfin à ce moment-là que l’UNRWA, la véritable colonne vertébrale de l’aide humanitaire, a été empêchée d’amener tout approvisionnement. Aujourd’hui, par exemple, nous avons à disposition des stocks qui nous permettraient de couvrir tous les besoins de la population de Gaza pour les trois prochains mois.

La réaction de la communauté internationale est-elle à la hauteur de ce qui se passe aujourd’hui à Gaza depuis maintenant près de deux ans ?

Bien sûr que non. Certes, la communauté internationale a conscience de ce qui se passe dans l’enclave. Depuis quelques mois, il y a de plus en plus de condamnations. Il y a une communauté internationale qui est choquée, qui condamne, mais ça ne s’est pas encore traduit par des actes. Elle n’a pas réussi à influencer les acteurs sur place, n’a pas réussi à empêcher qu’une famine s’installe malgré toutes les alertes des opérateurs humanitaires. Elle n’a pas réussi à stopper toutes les atrocités qui sont commises, tous ces déplacements forcés de la population, des comportements qui, de plus en plus, sont décrits comme étant génocidaires, y compris par des Israéliens. Et ce malgré les injonctions de la Cour internationale de justice, en janvier 2024, qui avait demandé que des mesures soient prises pour éviter que l’on arrive à une situation dite « de génocide ».

Je pense qu’il y a un risque qu’on finisse par s’habituer à cette horreur, qu’on s’accoutume au fait qu’il y ait, selon moi, une famine délibérée et fabriquée. Cette indifférence, cette inaction, cette passivité ressemblent de plus en plus à une complicité tacite par rapport à ce qui se passe dans la bande de Gaza.

Quelles seraient les actions efficaces ?

Les États membres de l’ONU connaissent les modes d’action efficaces. Il y a une panoplie extrêmement large. Elle est mobilisée dans de nombreux conflits. Mais pour l’instant, on n’a rien vu de tel dans le cas de Gaza. Dans la région ou dans le Sud plus global, cela contribue à renforcer ce sentiment qu’en réalité, le droit international, les conventions de Genève ou les droits de l’homme ne sont pas forcément universels et qu’ils sont de plus en plus appliqués à géométrie variable.


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