Quand les Israéliens se comparent aux nazis

dimanche 11 janvier 2026

«  Shoah   », «  nazisme   » et «  judéonazisme   » comme figures de la parole en Israël depuis 1948.

Une loi visant à lutter contre les formes renouvelées de l’antisémitisme va prochainement être soumise au vote à l’Assemblée Nationale. Ainsi, selon l’exposé des motifs de la proposition de loi, «  la comparaison de l’État d’Israël au régime nazi serait de ce fait sanctionnée comme une banalisation outrancière de la Shoah  ». Sait-on en France que la comparaison entre les atrocités commises par le régime nazi à l’encontre des Juifs et celles que commet Israël à l’encontre des Palestiniens – fréquemment incriminée comme antisémite –, existe en Israël même depuis 1948 ? Ron Naiwel documente ici son histoire tourmentée et les dynamiques complexes et évolutives que produit son usage dans la société israélienne, de 1948 à nos jours.

L’histoire de la comparaison entre les violences infligées par Israël aux Palestiniens et celles infligées par le régime nazi aux Juifs mérite une étude plus approfondie que celle présentée ici. Si je me hâte de présenter les premiers résultats d’une recherche en cours, c’est parce que j’ai appris que l’Assemblé nationale s’apprête à examiner une proposition de loi « visant à lutter contre les formes renouvelées de l’antisémitisme », qui pourrait interdire cette comparaison et à pénaliser celles et ceux qui l’expriment.

Comme le montre François Dubuisson, professeur de droit international à l’Université libre de Bruxelles, la proposition offre une nouvelle interprétation de la contestation des crimes contre l’humanité commis par le régime nazi, un délit déjà reconnu par la loi. Selon le projet de loi, ladite contestation pourrait « consister en une négation, minoration, relativisation ou banalisation outrancière » et devrait être « punissable même si elle est présentée sous forme déguisée, dubitative, par voie d’insinuation ou de comparaison, d’analogie ou de rapprochement.  » Ainsi, selon l’exposé des motifs de la proposition de loi, « la comparaison de l’État d’Israël au régime nazi serait de ce fait sanctionnée comme une banalisation outrancière de la Shoah ».

Des juristes et des historiens ont souligné la gravité de l’atteinte à la liberté d’expression que constituerait la loi, et les impasses dangereuses qu’elle introduirait dans le travail universitaire et plus généralement dans l’élaboration collective de la pensée scientifique. Nous pouvons espérer que ces critiques seront prises en compte par les instances qui examineront le projet de loi et que celui-ci sera rejeté. Mais la chose n’est pas donnée, et il est possible que la publication d’un article comme celui-ci puisse poser problème.

En effet, la comparaison entre Israël et le régime nazi est au cœur de l’article. Il présente au lectorat français un dossier de textes qui mobilisent cette comparaison non pour nier ou banaliser la Shoah, mais pour alerter le public sur les crimes que l’État israélien commet contre les Palestiniens. L’objectif de l’article n’est pas de défendre la pertinence de la comparaison, mais de démontrer sa présence récurrente dans des discours israéliens depuis 1948 jusqu’à nos jours, afin d’informer le débat français.

La comparaison d’Israël avec le régime nazi est présente dans les discours des nombreux intellectuels et acteurs politiques occidentaux depuis 1948, mais cet article se focalise uniquement sur des discours internes à Israël, menés en hébreu par des Israéliens et entre des Israéliens, et généralement peu connus en France.

L’intérêt pour le public français est double. D’abord, l’article montre comment la comparaison a permis aux Israéliens d’aborder la dimension coloniale du projet sioniste dans lequel ils étaient engagés. Or l’idée qu’Israël est un pays colonial, qui a donc un potentiel génocidaire, est difficilement abordable en France. En effet, bien qu’elle soit débattue depuis au moins les années 1960, et qu’aujourd’hui, avec un gouvernement et une armée qui la soutiennent ouvertement, elle soit difficilement contestable, peu de « spécialistes  » d’Israël convoqués par les grands médias sont prêts à la défendre.

Le déni de la logique coloniale d’Israël permet d’entretenir l’idéal d’un État démocratique au détriment de la réalité – la Nakba continue du peuple palestinien. Le dossier présenté ici montre les tentatives des Israéliens pour surmonter ce déni à travers la comparaison de leur État avec l’Allemagne nazie.

Indirectement, cet article peut également permettre d’informer le débat concernant les faits coloniaux et génocidaires commis par l’État et l’armée français, et leur place dans le roman national français. Le scandale suscité récemment par les propos du journaliste Jean-Michel Aphatie concernant la dimension « nazie » des atrocités commises par la France en Algérie a montré que le déni du fait colonial, et surtout de sa dimension génocidaire, est pratiqué par une partie importante des médias français – aussi bien pour Israël que pour la France. Il a également souligné le potentiel de la comparaison avec le nazisme pour déstabiliser le mécanisme de refoulement et ramener la reconnaissance des crimes au sein de la parole publique.

Vers une histoire de la comparaison en Israël

Qu’il s’agisse de conférences publiques, d’articles ou de lettres publiées dans la presse israélienne depuis 1948, les actes commis par les institutions politiques et militaires israéliennes à l’encontre des « Arabes  » – c’est-à-dire de la population indigène palestinienne – ont été comparés aux actes perpétrés par les persécuteurs des Juifs à travers l’histoire, et tout particulièrement à ceux commis par les nazis. Depuis 1948, on trouve cette comparaison dans les propos des acteurs proéminents de l’appareil d’État, de journalistes et d’intellectuels, mais aussi de citoyennes et de citoyens ordinaires.

De manière générale, les acteurs qui ont établi ces comparaisons l’ont fait pour alerter l’opinion publique et les décideurs politiques (quand il s’agissait des discussions internes au gouvernement ou au parti Mapaï) sur la cruauté et l’injustice caractérisant le rapport institutionnel aux Palestiniens. Ils et elles s’appuyaient sur l’effet déstabilisant que la comparaison suscitait – sur son effet de « choc  », comme certains parmi eux l’ont expliqué – pour réveiller la conscience de leurs lecteurs et interlocuteurs.

Les nazis incarnaient, après tout, la quintessence de l’antisémitisme européen, son point d’aboutissement morbide. Leur violence génocidaire avait servi à donner la justification finale du projet du sionisme politique, en cultivant chez les Juifs le besoin d’une souveraineté territoriale et militarisée en Palestine. Dire que les sionistes pratiquaient des méthodes nazies revenait donc à créer une dissonance cognitive chez les tenants de l’idéologie dominante de la jeune société israélienne.

Aujourd’hui encore la comparaison est déstabilisante pour une large partie du public israélien. Il serait toutefois irresponsable de supposer que les effets déstabilisants en 1948 aient été identiques à ceux d’aujourd’hui. Dans la société israélienne, la Shoah n’occupait pas encore la place centrale qu’elle allait occuper après le procès d’Eichmann (1961), puis à la suite des guerres de 1967 et de 1973, lorsque s’est progressivement façonné le récit qui est transmis aujourd’hui aux élèves israéliens (on y revient plus loin). De même, démographiquement, économiquement, politiquement et militairement, la situation des Palestiniens sous domination israélienne a beaucoup évolué depuis 1948, et plus particulièrement depuis 1967, avec l’occupation de la Cisjordanie et de la bande de Gaza.

Autrement dit, la comparaison a une histoire qu’il est possible de périodiser. Dans ce qui suit, je présenterai des exemples de trois périodes : (1) les deux premières décennies qui ont suivi la Nakba de 1948 ; (2) la période comprise entre le début de l’intervention israélienne au Liban en 1982 et les accords d’Oslo en 1993 ; et (3) la période entre le début de la deuxième intifada (2000-2005) et aujourd’hui. Il s’agira uniquement d’exemples tirés de la presse et des publications sur les réseaux sociaux. J’espère compléter ce travail ultérieurement par l’analyse des sources poétiques et littéraires.

1948-1966 – Choquer pour alerter

Cette période est délimitée par l’existence du régime militaire imposé à la population arabe d’Israël, instauré par le gouvernement israélien en mai 1948 et maintenu jusqu’au 1er décembre 1966. Elle est marquée par la guerre de Sinaï en 1956, au cours de laquelle Israël occupe brièvement la bande de Gaza, y commet des violences contre les civils et des massacres, avant de s’en retirer sous pression américaine début 1957.

La première moitié de cette période est également caractérisée par ce que l’historien Benny Morris appelait « les guerres frontalières ». Ces opérations visaient principalement des réfugiés palestiniens cherchant à regagner leur maison, à cultiver leurs terres ou à rejoindre des membres de leur famille restés sous le contrôle du nouvel État israélien. Selon les documents conservés dans les archives que Morris a pu consulter, y compris celles de l’armée, depuis refermées, des soldats israéliens ont tué des milliers de Palestiniens non armés, en les qualifiant d’« infiltrés  » (mistanenim), un terme progressivement devenu interchangeable avec le mot « terroriste  ».

Ceux qui n’étaient pas tués étaient généralement capturés par l’armée, entassés dans des camions et renvoyés derrière les lignes du cessez-le-feu. Au-delà des soldats directement impliqués et des citoyens témoins de ces opérations, les autorités politiques et militaires étaient également informées et s’employaient à les dissimuler.

En règle générale, la presse israélienne ne rendait pas compte de ces pratiques, et se concentrait principalement sur les violences subies par des Israéliens de la part des « infiltrés  ». L’une des rares exceptions est l’hebdomadaire Ha-Olam Ha-Zeh, qui a publié en juin 1950 un article intitulé « Comment les infiltrés sont-ils expulsés ? », accompagné de photographies prises par un photographe ayant suivi une patrouille de l’armée.

L’auteur de l’article affirme la nécessité d’agir « contre les infiltrés » tout en dénonçant la cruauté avec laquelle ils sont traités. Les photographies montrent les expulsés entourés des soldats armés qui les menacent. Sur l’une d’elles apparaît un soldat visiblement rescapé d’Auschwitz, avec un numéro tatoué sur son arme. Le texte accompagnant l’image précise : « Regardez le numéro sur le bras du soldat gardien. Beaucoup parmi les olim [c’est-à-dire les réfugiés et les immigrés juifs en Palestine], qui ont traversé les sept cercles de l’enfer dans les camps de concentration en Europe, ne manifestent pas un rapport digne aux prisonniers de l’État  ».

Pour poursuivre votre lecture  :
https://lestempsquirestent.org/fr/n...

Source : LES TEMPS QUI RESTENT


Agenda

Array

<<

2026

 

<<

Février

 

Aujourd’hui

LuMaMeJeVeSaDi
      1
2345678
9101112131415
16171819202122
232425262728