Raphaël Pitti, médecin : « À Gaza, c’est notre humanité qui recule »

jeudi 12 juin 2025

La dernière mission à Gaza de Raphaël Pitti, médecin humanitaire, remonte à janvier 2024. Depuis, il n’a pas pu y retourner.

Entretien, recueilli par Alice Le Dréau, publié le 7 juin 2025
Olivier Toussaint pour « La Croix L’Hebdo »

Médecin militaire, médecin humanitaire, Raphaël Pitti intervient depuis plus de trente ans en terrain difficile et en zone de conflit. Témoin des horreurs de la guerre, en Syrie, en Ukraine ou à Gaza, il alerte sur la déshumanisation que cette violence engendre et raconte l’impuissance à laquelle peuvent être confrontés les humanitaires, tout en poursuivant leurs missions.

Depuis plusieurs semaines, vous alertez sur la situation humanitaire à Gaza, où
votre association Husome (Humanité solidarité médecine) dispose de plusieurs centres de soin.
Pourquoi cette interpellation ?

Raphaël Pitti : Parce que ce qui se passe à Gaza est une abomination. Tous les jours, nous sommes en lien avec notre médecin cheffe de mission : elle nous rapporte une situation extrêmement grave, en particulier pour les plus jeunes qui sont en état de dénutrition. Gaza est confronté à un risque aigu de famine. Il n’y a plus de nourriture, plus de médicaments, plus de gazole, plus d’électricité. Les usines de désalinisation ne fonctionnent plus, alors les gens se lavent avec de l’eau salée. Jusqu’à récemment, notre association distribuait 17 000 litres d’eau par jour, mais ça ne comble pas les besoins.

Depuis le 2 mars, Israël ne laisse plus rentrer d’aide humanitaire. Ma dernière mission à Gaza remonte à janvier 2024. Depuis, j’ai demandé à trois reprises à pouvoir y retourner. Les autorités israéliennes refusent. Notre équipe elle-même n’a plus que quelques jours de réserves alimentaires. Et après ? Que va t-il se passer ? À Gaza, l’humanité recule et nous en Occident, nous assistons à cela, impuissants.

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Jusqu’ici vous parliez de massacre, pour décrire la situation. Désormais, vous utilisez sciemment le mot de génocide qui ne fait pas consensus. Pourquoi ?

Ce que fait subir Israël à Gaza concentre aujourd’hui tous les éléments juridiques définissant le génocide selon le droit international : c’est-à-dire la volonté délibérée de détruire une population en l’affamant, en la privant de soins et en la soumettant à des déplacements forcés.

L’horreur du 7 Octobre ne peut plus justifier les exactions israéliennes. La proportionnalité de la réponse par rapport aux attaques du Hamas est largement dépassée. Pour essayer de me faire comprendre de vos lecteurs, je passerai par une analogie : Gaza, actuellement, ressemble au ghetto de Varsovie. Séparés du reste de l’humanité, les gens essayent de s’organiser entre eux pour survivre, mais jusqu’à quand ?

Vous racontez qu’il y a un avant et un après-Gaza dans votre vie d’humanitaire…

J’ai été médecin militaire. J’ai opéré à Djibouti, au Liban, en ex-Yougoslavie, en Irak. J’ai effectué des missions humanitaires en Syrie, en Ukraine. Mais je n’ai jamais connu de situation aussi chaotique qu’à Gaza. En janvier 2024, lorsque je m’y suis rendu en mission, 3 000 personnes, qui venaient de fuir les bombardements au nord de la bande de Gaza, s’étaient réfugiées dans l’hôpital, 25 000 autres vivaient dans des abris de fortune autour, construits avec des tentes, des tapis. Déjà, à l’époque, la grande difficulté était de trouver de la nourriture, car l’hôpital ne proposait qu’un repas par jour, une barquette de riz. Or, toute cette population avait des besoins de santé primaires : des appendicites, des problèmes urinaires, des maux de ventre…

"À Gaza, on manquait de tout. J’ai un peu perdu pied. J’ai hurlé et je suis parti. Je ne m’étais jamais senti aussi inutile."

Faute de dispensaires de médecine générale, les malades étaient agglutinés aux urgences. Des enfants jouaient au milieu de la pagaille, les gens pétrissaient le pain dans les couloirs. C’était impossible de travailler, de se coordonner. Et on manquait de tout. Le directeur de l’hôpital errait comme un zombie. Et pendant ce temps-là, les blessés et les morts arrivaient dans des ambulances, par centaines chaque jour. Je n’avais jamais vu ça. J’ai un peu perdu pied. J’ai hurlé et je suis parti. Je ne m’étais jamais senti aussi inutile.

Est-ce pour être utile que vous êtes devenu médecin ?

Oui parce qu’être médecin, c’est être gardien de la vie. En revanche, vous n’avez jamais de garantie que vous allez réussir, même si vous mettez tous les moyens pour y parvenir.

Est-ce aussi pour être utile que vous êtes devenus conseiller municipal de Metz ?
Quand le maire de l’époque m’a proposé de me présenter aux élections, en 2014, j’y ai vu le prolongement de mon engagement humanitaire, oui. Je suis aujourd’hui adjoint en charge de l’accueil des réfugiés, un sujet qui pour moi dépasse les clivages de partis. Je sais que certaines personnes ont du mal à me situer politiquement : j’ai été appelé par un maire socialiste, je travaille aujourd’hui avec un maire LR dont je vote certaines décisions, je me suis présenté aux législatives en 2024 sous l’étiquette Nouveau front populaire. En 2017, Emmanuel Macron m’avait séduit par son discours au-delà des clivages.

Moi ce qui m’importe c’est l’intérêt général. Pour le croyant que je suis, la doctrine sociale de l’Église est un moteur intellectuel. Il ne peut y avoir de politique qui ne prenne en compte l’homme. Et la mesure de toute politique doit se faire à partir du plus pauvre, du plus vulnérable, pas du plus riche.

Au départ, vous étiez donc anesthésiste-réanimateur et médecin militaire, chez les commandos marine. Comment se retrouve-t-on à faire de l’humanitaire ?

C’est sœur Marthe, une religieuse et infirmière avec laquelle je travaillais dans un dispensaire, lors d’une affectation à Djibouti, qui m’a lancé un jour, « Monsieur Pitti, il faudrait vraiment que vous vous lanciez dans l’humanitaire ». Nous étions en 1978, j’étais jeune capitaine, tout juste diplômé en médecine. Bien évidemment, la phrase m’avait marqué, mais en tant que médecin militaire, les différents terrains où j’ai pu me rendre ensuite, au Tchad, en Irak, dans les Balkans m’ont permis de soigner à la fois les soldats et les populations, car les postes médicaux du Service de santé aux armées ont la particularité d’être aussi ouverts aux civils. Donc j’y trouvais mon compte, si je puis dire.

C’est après avoir pris ma retraite de l’armée, en 2004, à la suite d’un désaccord avec ma hiérarchie qui voulait m’orienter vers la voie administrative, que j’ai effectué mes premières vraies missions, à Lampedusa notamment, avec l’Ordre de Malte. Chef du service de réanimation à l’hôpital de Nancy, je partais pendant mes congés.

Le grand point de bascule a lieu en 2012, le jour où vous entendez, à la radio, un médecin franco-syrien témoigner des conditions de travail des soignants en Syrie, c’est cela ?
Il racontait les tortures, les menaces, les bombardements. J’ai ressenti un besoin impérieux d’aider, de m’impliquer. Je me suis rendu plus d’une trentaine de fois en Syrie, depuis.

Quelles sont les spécificités de la médecine humanitaire en zone de conflit ?
C’est une médecine d’urgence et de catastrophe, les deux à la fois. Vous avez trois types de catastrophes : les naturelles, les technologiques et celles d’origine humaine, comme les mouvements de foule, le terrorisme, la guerre… La difficulté, avec la guerre, est que la situation est sans cesse aléatoire et évolutive dans le temps. Vous vous croyez en sécurité et puis ça bombarde.

Vous pensiez avoir la possibilité d’être ravitaillé, sauf que d’un seul coup, vous ne pouvez plus l’être. Vous avez des blessés que vous pensiez pouvoir évacuer pour en recevoir d’autres, et puis finalement non car ce serait trop risqué, donc vous les gardez. Mais que faire, alors que d’autres continuent à arriver, que vous n’avez plus suffisamment d’oxygène, que vous êtes vous-même bombardé ?

Les humanitaires sont donc des cibles désormais ?
Ah, mais ce n’est pas nouveau ! Cela fait vingt ans que les hôpitaux ne sont plus des lieux sacralisés et sont directement ciblés lors des combats, au mépris du droit humanitaire et du droit international d’ailleurs. C’est la stratégie adoptée par la Russie en Syrie, lorsqu’elle soutenait le régime de Bachar Al Assad, sa stratégie en Ukraine, actuellement. La stratégie adoptée par Israël à Gaza également : cibler les lieux de vie (les marchés, les centres-villes, les écoles), les lieux qui peuvent être des refuges, car les structures de soin sont un peu perçues comme le dernier rempart, et bombarder jour et nuit pour terroriser la population.

Donc pour les soignants, il faut être prêt à se mettre à l’abri, s’habituer à dormir tout habillé pour pouvoir se lever et fuir en pleine nuit si besoin, ce que fait notre équipe à Gaza en ce moment. Tout médecin humanitaire doit apprendre à travailler dans cette situation de risque et d’incertitude.

Quelles sont les autres spécificités ?
Dans le cas de la chirurgie, par exemple. La chirurgie de guerre n’est pas une chirurgie qui traite, mais une chirurgie du « damage control », qui vise à limiter les dégâts, à bloquer l’évolutivité des lésions qui peuvent engager le pronostic vital. On ne soigne pas l’hémorragie, on la stoppe, on ne traite pas l’artère, on la répare, tout de suite. Je force un peu le trait, bien évidemment, mais c’est une médecine qui ne réfléchit pas. On agit d’abord. Selon des procédures. En s’extrayant de l’environnement. Autour ça tire, ça crie, pourtant vous devez rester concentré sur votre tâche. C’est pour cela qu’il faut former des soignants, sur place, pour qu’ils apprennent à travailler dans ces conditions. En Syrie, depuis 2012, en Ukraine, depuis 2022, nous avons formé plus de 8 000 médecins et infirmiers à la médecine de guerre.

Les dates de Raphaël Pitti
1950 : naissance à Oran.
1978 : diplôme de médecine. Médecin pour les commandos marine.
2004 : quitte l’armée. Premières missions humanitaires.
2014 : élu conseiller municipal à la mairie de Metz. Délégué à l’urgence sociale, humanitaire et
sanitaire.
2017 : crée son association qui forme en Syrie les personnels soignants à la médecine de guerre et met en place des programmes d’accès à la santé primaire pour les populations.
2018 : publie Va où l’humanité te porte (Éd. Tallandier, 304 p., 18,50 €).
2024 : mission à Gaza.
2024 : se présente aux élections législatives sous l’étiquette Nouveau Front populaire, dans la 5e circonscription des Hauts-de-Seine, à la demande de Raphaël Glucksmann, fondateur du mouvement Place publique dont il est membre.

Parmi les procédures dont vous parlez, il y a le tri des patients. Comment éthiquement vit-on le fait de devoir choisir qui doit être pris en charge et qui peut attendre ?

La procédure est courante en médecine : aux urgences, en réanimation, les professionnels de santé hiérarchisent entre les patients. Elle est amplifiée en zone de guerre. Sur quelle base, selon quel principe, décider de qui va vivre et de qui va mourir ? Le premier principe : trier en fonction des moyens à disposition. Moins ils sont nombreux, moins on pourra prendre les blessés les plus graves.

Parce que les plus graves vont impacter tout le reste. Or, s’il n’y a qu’un seul bloc opératoire, qu’un seul chirurgien, et que l’on décide de prendre en charge un blessé qui est éventré, éviscéré, qu’il faut amputer… Il va y en avoir pour sept à huit heures d’opération. L’opérer serait un gaspillage de ressources. Il est donc classé morituri ou urgence dépassée.

« Sur un terrain de guerre, la mort peut frapper tout le monde, à égalité. On ne dit plus “à demain”, car on ne sait jamais si l’on va passer la nuit. »
Soit l’exact inverse du triage qui se pratique aux urgences, à l’hôpital où les cas les plus graves seront prioritaires et c’est extrêmement difficile à vivre pour un médecin. Bien sûr, nous sauvons des gens, mais en face, combien de personnes les belligérants sont-ils prêts à tuer ? En Syrie, il y a eu 500 000 morts en quatorze ans de guerre. Et nous, les humanitaires, combien avons-nous sauvé de blessés ?
Si peu. Si peu.

Est-ce que certains morts vous hantent ?
Il y a cette petite fille, à Djibouti, que je n’ai pas réussi à sauver après un attentat (Silence). Et puis je rêve beaucoup, depuis ma mission à Gaza. Des rêves qui rendent mes nuits extrêmement difficiles.
Sur un terrain de guerre, la mort n’est pas injuste car elle peut frapper tout le monde, à égalité. On ne dit plus « à demain » , car on ne sait jamais si l’on va passer la nuit.

Dans votre livre, paru en 2018, vous racontez cette scène, où vous acceptez la possibilité de mourir sur le terrain…
Oui, cela s’est passé en 1991, pendant la première guerre du Golfe. Nous étions à la veille de l’invasion terrestre de l’Irak par les troupes de l’armée de coalition dont faisait partie la France. Nous pouvions mourir le lendemain. J’étais très en colère, très ! Parce que mourir dans le désert, pour une histoire de pétrole, c’était difficile à accepter. Parce que mes enfants étaient encore petits. Et puis à une heure du matin, un garde m’a réveillé pour me donner un comprimé, comme à tout le monde, un antidote au gaz sarin, en cas d’attaque par arme technologique. J’allais me recoucher, et, là, il s’est passé quelque chose d’assez extraordinaire : une espèce de calme m’a envahi. Une sérénité intérieure. Je me suis demandé de quoi j’avais peur, au fond. D’un seul coup, la mort ne m’apparaissait plus comme quelque chose de difficile, mais comme une continuité de la vie, un passage. Et je me suis endormi totalement apaisé. Une conviction que j’ai encore, aujourd’hui.

Vous parlez d’intériorité. Vous portez une croix en bracelet autour du poignet, vous revendiquez votre foi chrétienne. J’ai cru comprendre que la prière avait une grande importance dans votre vie…
Je me lève tôt, vers 4 heures du matin. C’est le moment idéal. La prière me porte parce qu’elle est un espace intérieur. Parce qu’elle me permet de trouver la paix en moi-même. Pour reprendre pied dans ma vie quotidienne, quand je reviens de mission, je n’ai pas besoin d’aller chercher des ressources à l’extérieur, de voir des amis, d’aller au cinéma. Le tête-à-tête avec Dieu me suffit.

Mais comment reprend-on sa vie quand on rentre ?
Il y a deux semaines où j’ai envie d’être seul, où j’ai besoin de retrouver une paix intérieure. Au début, quand je partais sur mes vacances, sitôt rentré, je reprenais le travail en service de réanimation à l’hôpital. Le grand écart entre les deux était… compliqué. Cette situation devenait
invivable. En 2014, j’ai préféré quitter de mon propre chef l’hôpital pour me consacrer uniquement à l’humanitaire.

Vous n’arrivez pas à retourner à Gaza, en revanche, êtes-vous retourné en Syrie depuis la chute de Bachar Al Assad ?

J’y étais, entre Noël et le jour de l’An, car l’association a un projet dans le nord du pays. Avec mes confrères syriens, nous nous étions promis d’aller boire un thé ensemble à Damas, le jour où le régime tomberait. Onze ans plus tard, nous avons tenu promesse. Et il flottait clairement un sentiment de liberté et de liesse, dans les rues.

Quel regard portez-vous sur le nouveau régime ?
Je connais un peu les nouveaux dirigeants islamistes car pendant quatre ans, ils ont administré la poche rebelle autour de la ville d’Idlib qui leur a servi de laboratoire. Le groupe Hayat Tahrir Al-Cham (HTC), et son chef Al Joulani, avait réussi à supplanter tous les autres groupes modérés. Économiquement, l’administration a plutôt été une réussite, grâce à l’appui de la Turquie. Pour autant, la charia (la loi islamique) était en vigueur, avec peu de place laissée aux autres religions. Mais disons que depuis la prise de Damas par HTC, le leader, Al Joulani, se présente comme le pacificateur de la Syrie et essaie de se rendre fréquentable aux yeux de l’Occident. Il y réussit plutôt d’ailleurs, puisqu’il a été reçu à la fois par

« C’est peut-être l’espérance chrétienne qui m’habite, mais je continue à croire qu’il peut exister un monde plus fraternel. »

Le fait qu’il ait dû créer une coalition avec d’autres groupes islamistes plus radicaux pour reprendre Damas doit toutefois rester un point de vigilance. L’un des points cruciaux est aussi le retour des réfugiés syriens exilés. Ils sont plus de dix millions à avoir été déplacés à l’intérieur et à l’extérieur du pays, en Europe, en Turquie, au Liban. Certains vivent toujours dans des camps, dans des conditions déplorables : ils sont par exemple presque 80 000 dans le camp de Zaatari, créé en 2012 en Jordanie.

Leur retour éventuel et leur réintégration à la société seront un grand chantier pour le nouveau
régime (plus d’un million de réfugiés syriens sont déjà rentrés, d’après une estimation du Haut-
Commissariat aux réfugiés, NDLR).

Malgré la mort, la violence, la cruauté humaine, toute l’horreur que vous avez croisée, comment faites-vous pour garder la foi en l’homme ?

Je m’accroche aux manifestations du bien, aux petits gestes de solidarité qui surgissent même dans le pire chaos. On voit, dans l’humanitaire, cette cohésion qui peut se créer face à l’adversité. C’est peut-être l’espérance chrétienne qui m’habite, mais je continue à croire qu’il peut exister un monde plus fraternel.


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