Rencontre avec Izzeldin Abuelaish - “Un médecin pour la paix”

dimanche 27 avril 2025

“Ma démarche est de faire comprendre qui sont les Palestiniens” : rencontre avec Izzeldin Abuelaish, héros du film “Un médecin pour la paix”

Celui qui a perdu trois de ses filles dans le bombardement de sa maison à Gaza par un char israélien en 2009 n’a rien perdu du pacifisme qui l’animait avant. Rencontre.

Par Emmanuelle Skyvington, Publié le 24 avril 2025

Pour lire la suite : https://www.telerama.fr/debats-reportages/ma-demarche-est-de-faire-comprendre-qui-sont-les-palestiniens-rencontre-avec-izzeldin-abuelaish-heros-du-film-un-medecin-pour-la-paix-7025376.php

Premier médecin palestinien ayant dirigé une équipe de pointe à l’hôpital Sheba, à Tel-Aviv, le Dr Izzeldin Abuelaish, gynécologue-obstétricien spécialiste de l’infertilité, a vécu un drame retransmis en direct à la télévision israélienne en janvier 2009 : le bombardement de sa maison à Gaza lors d’une opération opposant Tsahal au Hamas. Trois de ses filles y sont mortes sur le coup. Malgré cette tragédie, l’homme n’a cessé d’appeler à des solutions pacifiques pour résoudre le conflit israélo-palestinien.

Depuis Toronto, où il s’est établi en 2011, Izzeldin Abuelaish poursuit sans relâche son travail pour la justice et la dignité humaine, ce qui lui vaut d’avoir été nommé à cinq reprises pour le prix Nobel de la paix. Tiré de son livre Je ne haïrai point. Un médecin de Gaza sur les chemins de la paix (éd. J’ai lu), le documentaire Un médecin pour la paix est en salles depuis le 23 avril. Rencontre, lors de son passage à Paris, avec une voix aussi indispensable que digne.

Comment êtes-vous devenu le premier médecin palestinien à diriger une équipe dans un hôpital israélien ?
Je connais les Israéliens depuis mon enfance. Je parle hébreu. En commençant à exercer dans un hôpital de Tel-Aviv, je souhaitais utiliser ma profession pour combler le fossé entre nous, prouver que nous pouvons vivre ensemble et libres, sans barrières, ni check-points, en oubliant les notions d’oppresseurs et d’opprimés. Patientes et confrères israéliens, tous savent que je suis un médecin de Gaza, que nous sommes égaux, et que les Palestiniens sont compétents et aptes à réussir comme les autres. Les femmes sur le point d’accoucher sont elles aussi toutes égales, sans distinction de couleur, de nom, d’origine ethnique, de religion ou d’origine. À toutes ces femmes, je prodigue les meilleurs soins. Le moment le plus heureux de ma vie, c’est lorsque je dépose un nouveau-né dans les bras de sa mère. J’ai alors le sentiment d’avoir accompli quelque chose. À cet instant, que signifient les pleurs du bébé ? La vie et l’espoir, et non la souffrance et la douleur. Face à des nouveau-nés, peut-on savoir s’ils sont français, palestiniens, israéliens, américains ou canadiens ? Non, impossible : ce sont des êtres humains qui naissent libres et égaux aux autres. Dès que l’enfant sort de la maternité, ses parents indiquent son nom, une religion. La couleur de peau commence à apparaître. On commence à différencier ces enfants, à les discriminer. Nous devons démanteler ces processus et comprendre qu’il est temps de vivre dans la dignité et le respect de nos droits. C’est le combat que je défends toujours : la médecine humanise et égalise, alors que la politique politise et discrimine. Je continuerai à défendre l’utilisation de la santé comme moteur pour l’humanité, pour l’égalité et la stabilisation de notre monde.

Tout bascule pour vous quand votre épouse, Nadia, meurt en 2008 d’un cancer fulgurant tandis que vous êtes en déplacement, puis retardé à un check-point. Quatre mois plus tard, en janvier 2009, un char israélien bombarde votre maison, tuant trois de vos filles…

Avant même de vivre cette double tragédie, je pensais déjà raconter mon parcours en tant que réfugié gazaoui, pour faire connaître l’histoire du peuple palestinien à une époque où le monde est partial, mal informé, politisé, et que les événements sont sortis de leur contexte. Mes amis m’ont poussé à écrire. Ma vie a été mouvementée, tel un océan déchaîné. Depuis toujours, je me bats, confronté à la souffrance, aux tragédies, à l’intimidation. Ce qui est arrivé à mes filles Bessan, 21 ans, Mayar, 15 ans, et Aya, 13 ans, ainsi qu’à ma nièce Noor, fait l’objet du dernier chapitre de mon livre. De nombreux producteurs m’ont contacté pour adapter ce témoignage en documentaire : je n’ai accepté qu’à la condition de participer pleinement au montage final du film réalisé par Tal Barda. Encore une fois, ma démarche est de sensibiliser les gens, pour leur permettre de comprendre qui sont les Palestiniens, de toucher le cœur du public et, surtout, de provoquer un changement d’état d’esprit.

En 2025, la situation dans la bande de Gaza, soumise à un blocus total et à des bombardements intensifs, n’a jamais été aussi terrifiante.
C’est exact, malheureusement. J’ai vécu ces drames en direct en 2009. Aujourd’hui encore, les souffrances du peuple palestinien continuent. Le monde entier regarde ce qui se passe sans rien faire. Non seulement, il ne se passe rien, mais de nombreux dirigeants sont complices. Nettoyage ethnique, punition collective, massacres, famine massive… : le génocide se poursuit. Tout a été détruit dans la bande de Gaza. Les gens là-bas ne savent plus où aller. Le corps de mon neveu, qui a été assassiné il y a huit mois, a été laissé dehors pendant deux semaines. Il a fini dévoré par des chiens. Il y a une pénurie de cercueils et de tombes…

Vous avez émigré à Toronto en 2011 avec vos cinq enfants. Comment vont-ils, après ces drames ?
La famille est au cœur de mon existence. Mes enfants sont toute ma vie, celles qui ont été tuées, comme ceux qui sont encore en vie. Ils ont eux aussi réussi, malgré toutes ces souffrances, à ne pas sombrer dans ce sentiment terrible qu’est la haine. Quand je suis parti avec eux travailler au Canada, ils venaient de perdre leur mère, leurs sœurs et leur cousine. Ils étaient tous très traumatisés. Ma fille Shatha était une rescapée de l’attaque, elle a été gravement blessée au visage. Dès notre arrivée au Canada, je leur ai dit : « Nous devons réussir. Je ne peux tolérer l’échec. Car certains attendent avec impatience notre effondrement. Il faut s’unir et réussir. » Ce n’était pas facile : je devais me concentrer sur mes enfants, leur donner du temps, travailler dur. Et faire de notre mieux pour ne pas nous effondrer, ni laisser la haine — qui rend aveugle et paralyse — nous approcher, pour transformer ces sentiments en énergie positive, en résilience, détermination, persévérance, endurance et courage.

Quel est le but de la fondation caritative Daughters for Life que vous avez créée ?
Puis-je ramener mes trois filles à la vie ? Non. Mais je peux les garder vivantes d’une autre manière à travers cette ONG. Les prénoms de Bessan, Mayar et Aya se répandent dans le monde entier à travers nos actions et l’attribution de bourses. Cette fondation doit permettre d’aider l’éducation de filles et de jeunes femmes au Moyen-Orient. Je crois fermement que l’éducation sans discrimination est la clé d’un monde humain, développé et équitable. Les femmes donnent la vie, font preuve de compassion, donnent et répandent l’amour, l’empathie et la résilience dans notre monde. Elles sont le grand cœur. L’incubateur. Nous avons besoin qu’elles participent pleinement aux prises de décision. Car dans la situation actuelle, qui dirige le monde ? Les hommes. Qui déclenche les guerres ? Les hommes. Qui en paie le prix ? Les femmes et les enfants. Il est temps que les femmes accèdent aux premiers rangs. Nous y gagnerons tous.

Un médecin pour la paix, documentaire de Tal Barda (Canada/France, 1h32). En salles.

Prévisualiser la vidéo YouTube UN MÉDECIN POUR LA PAIX - Bande-annonce VOSTF

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