Sur le terrain, l’introuvable État palestinien

mercredi 24 septembre 2025

La bande de Gaza est annihilée, la Cisjordanie amputée et morcelée, Jérusalem annexée. Depuis des décennies, Israël s’emploie à créer une réalité qui rend impossible l’établissement d’un État palestinien viable, en dépit de sa reconnaissance de plus en plus large.

Par Clothilde Mraffko, publié le 22 septembre 2025

AuAu printemps 1995, le cartographe palestinien Khalil Tafakji est convié par Yasser Arafat, futur chef de l’Autorité palestinienne, dans ses bureaux de Jéricho, en Cisjordanie occupée. L’heure est à l’optimisme, après la signature des accords d’Oslo, mais le géographe est venu présenter ses recherches sur l’avancée de la colonisation israélienne. Il douche les espoirs de son auditoire : « Je ne sais pas si quelqu’un vous a promis que vous auriez un État, mais je parle à partir des cartes, et, si l’on regarde les cartes, il n’y a pas d’État palestinien… Vous n’avez rien. »

Plus de trente ans après cette anecdote, rapportée dans 31° nord, 35° est. Chroniques géographiques de la colonisation israélienne (La Découverte, 256 pages, 19 euros), que le géographe a coécrit avec la journaliste Stéphanie Maupas, la reconnaissance d’un État palestinien paraît encore bien davantage détachée de toute réalité de terrain. « C’est symbolique, répète Khalil Tafakji, joint par Mediapart. La France peut-elle établir par la force un État palestinien, compte tenu de la présence des colonies israéliennes, avec 517 000 colons en Cisjordanie et 235 000 autres à Jérusalem ? »

Pour lire la suite : https://www.mediapart.fr/journal/international/220925/sur-le-terrain-l-introuvable-etat-palestinien-0?utm_source=article_offert&utm_medium=email&utm_campaign=TRANSAC&utm_content=&utm_term=&xtor=EPR-1013-%5Barticle-offert%5D&M_BT=1028046793474

Cette situation est le résultat d’une longue politique d’effacement des Palestinien·nes, dont la première étape cruciale fut la Nakba, la « catastrophe » qui marque l’exode forcé de 900 000 Palestinien·nes entre 1947 et 1949, autour de la création d’Israël. Plus de 500 villes et villages sont alors démolis par le nouvel État israélien. En 1967, Israël conquiert les territoires au-delà de la Ligne verte tracée en 1949 et occupe la Cisjordanie, Gaza et Jérusalem-Est. Dès l’année suivante, des citoyen·nes israélien·nes viennent s’installer sur ces terres palestiniennes.

« Depuis 1967, Israël a créé une nouvelle réalité en Cisjordanie, via la construction des colonies israéliennes ainsi qu’avec l’ordre militaire n° 50 de 1983 », qui a planifié un réseau « de routes qui coupent la Cisjordanie sur sa longueur et sa largeur », décortique Khalil Tafakji, auteur de la première carte de la Palestine après 1945, éditée à la fin des années 1980.

En 1991, Ariel Sharon veut aller plus loin et imagine le plan dit « Sept étoiles » : une ligne de colonies à l’ouest, pour effacer la Ligne verte tracée en 1949, à la suite de la première guerre israélo-arabe ; et une ligne de colonies à l’est, dans la vallée du Jourdain. Le projet dessine aussi des axes routiers qui relieraient les principaux blocs de colonies transformés en villes, à l’instar d’Ariel, entre Naplouse et Ramallah (dans le nord de la Cisjordanie), et de Ma’ale Adumim, aux portes de Jérusalem, coupant les agglomérations palestiniennes les unes des autres.

Deux cents portes ferment les routes

« Après l’arrivée de l’Autorité palestinienne, Israël a commencé à créer un État en Cisjordanie, explique Khalil Tafakji. Il y a aujourd’hui deux États : un premier État qui est l’État colonial israélien, continu géographiquement. On peut circuler directement entre les colonies, de manière fluide. Dans le même temps, des groupements [d’habitations] palestiniens ont été créés en Cisjordanie, reliés aux villes palestiniennes par des tunnels. »

Au début de l’année 2025, le Bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU (Ocha) a documenté quelque 849 entraves au mouvement sur les routes de Cisjordanie, sans compter les zones militaires décrétées dans les camps de réfugié·es du nord du territoire, à Jénine et Tulkarem, vidés de leur population.

Ces obstacles incluent des checkpoints mais aussi plus de 200 portes qui ferment les routes ou quelque 180 monticules de terre qui bloquent les accès à des villes ou villages. En plus de découper la vie sociale, ces entraves au mouvement avalent le temps et l’essence des Palestinien·nes, réduisant significativement les possibilités de développement économique.

Cette colonisation s’accompagne d’un violent nettoyage ethnique.

La majorité au pouvoir en Israël veut aller encore plus loin en Cisjordanie : elle prône désormais ouvertement l’annexion. Le ministre suprémaciste juif Bezalel Smotrich, devenu gouverneur de facto des territoires occupés, espère la concrétiser d’ici la fin de l’année.

Depuis le 7-Octobre, les autorités ont promu la construction de plus de 20 000 nouveaux logements. Le 20 août, elles ont donné un énième coup de grâce au rêve d’un État palestinien en approuvant plusieurs milliers de logements dans un couloir de colonies baptisé E1, qui coupera définitivement la Cisjordanie en deux, isolant encore davantage Jérusalem-Est, pourtant envisagée comme la capitale palestinienne.

À ces constructions officielles s’ajoutent 121 nouvelles colonies érigées par des citoyen·nes israélien·nes depuis le 7-Octobre, sans l’approbation des autorités. Cette colonisation s’accompagne d’un violent nettoyage ethnique : en deux ans, l’ONG israélienne B’Tselem a recensé plus de 2 600 Palestinien·nes déplacé·es de force après des attaques de colons en Cisjordanie.

Gaza à terre

L’étape ultime de l’effacement du peuple palestinien a cependant lieu à Gaza, depuis bientôt deux ans, à travers la campagne génocidaire menée par Israël sur la mince bande de sable côtière. Depuis fin août, l’armée poursuit à une vitesse fulgurante la méticuleuse destruction de la plus grande ville qu’aurait comptée l’hypothétique État palestinien : Gaza.

L’opération terrestre, débutée le 16 septembre, a été précédée d’une brutale campagne de bombardements. Plus de 850 lieux ont été ciblés. Les plus grandes tours de la ville, symboles du dense tissu urbain gazaoui dessiné par l’isolement de cette langue de terre sous strict blocus israélien depuis 2007, ont été rasées dans d’immenses nuages de poussière et de gravats. L’infrastructure essentielle est à terre.

Selon l’ONU, 82 % de la superficie de la bande de sable, seul territoire palestinien à avoir accès à la mer, est aujourd’hui en zone militaire israélienne ou fait l’objet d’un ordre d’évacuation de son armée. Israël ne fait aucun mystère de sa volonté de réoccuper militairement la bande de Gaza : c’est même le but annoncé de la nouvelle campagne qui vise Gaza-ville.

Sur le terrain, Israël contrôle de toute façon déjà presque tout sur ces territoires palestiniens occupés illégalement : les ressources, l’enregistrement des naissances et des décès, les sorties du territoire, le ciel, la mer, les terres. « L’État palestinien n’a aucune souveraineté, analyse Khalil Tafakji. Toute l’économie est sous contrôle israélien. »

Une nation éclatée

En creux, les décennies d’effacement ont aussi créé une nation éclatée. Les Palestinien·nes de Gaza et de Cisjordanie sont les seul·es à disposer d’un passeport palestinien, qui n’est pas relié à un État mais délivré par l’Autorité palestinienne après accord de l’armée israélienne.

Mais des Palestinien·nes vivent aussi en Israël, descendant·es de celles et ceux restés sur leurs terres en 1948, où ils possèdent la citoyenneté israélienne. Ceux de Jérusalem sont de simples résidents, disposant d’un laissez-passer israélien et d’un passeport jordanien sans nationalité pour voyager. Leur résidence peut leur être retirée à tout moment par Israël.

Les réfugié·es palestinien·nes en Jordanie ont la nationalité jordanienne. Ce n’est pas le cas de celles et ceux de Syrie, qui disposent cependant d’une carte d’identité nationale. Les Palestinien·nes au Liban n’ont pas non plus la nationalité, et plusieurs dizaines de métiers leur sont interdits. Ils et elles n’ont pas accès non plus à la propriété.

Au passage, cela signifie que la question d’un État palestinien dans les frontières de 1967 – à la suite de la troisième guerre israélo-arabe, celle des Six Jours – élude le sort des Palestinien·nes hors Cisjordanie et Gaza.

Cette reconnaissance, sans effets sur le terrain, arrange aussi bien les États qui soutiennent Israël et se refusent à lui imposer des sanctions, que l’Autorité palestinienne qui a perdu toute légitimité populaire. Pour les Palestinien·nes, en revanche, observe le journaliste Rami Abou Jamous dans une note vocale envoyée à des journalistes francophones sur WhatsApp depuis Gaza-ville, elle sonne comme une oraison funèbre qui célèbre leur existence trop tard, au moment de leur annihilation.

Cothilde Mraffko


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