Un restaurateur ferme boutique car il refuse d’enlever un sticker « Free Palestine »

Tarek Idrissi, cofondateur et gérant de la Cuisine de Souad, le 9 avril 2026 à Paris. - © NnoMan Cadoret / Reporterre
Lui et son équipe de douze salariés vont quitter les lieux. Motif ? Ce restaurateur bio et végane, dont la cuisine était accueillie à l’hôtel Babel à Paris, a refusé de retirer un sticker « Free Palestine ».
Lui et son équipe de douze salariés vont quitter les lieux. Motif ? Ce restaurateur bio et végane, dont la cuisine était accueillie à l’hôtel Babel à Paris, a refusé de retirer un sticker « Free Palestine ».
Lorsque Tarek Idrissi sort de la cuisine pour nous saluer, sa casquette « Palestine is freeing us » [1], son pull « Gaza Palestine » et son keffieh, disent d’emblée son engagement. C’est pourtant pour cela que lui et les douze salariés de la Cuisine de Souad vont devoir quitter l’hôtel Babel, qui les accueillait gratuitement, dimanche 12 avril.
Ouvert depuis mai 2025 dans une rue calme près du boulevard de Belleville à Paris, le restaurant Ernest et Souad a été cofondé par deux structures : Ernest, association de lutte contre la précarité alimentaire, et La Cuisine de Souad. Le matin, le midi et le weekend, l’équipe de Souad, traiteur fondé par Tarek et sa sœur Leila, propose des plats marocains véganes, bio et de saison tandis que le soir Ernest sert une cuisine italienne.
Las, l’homme de 34 ans à la barbe de quelques jours nous montre du doigt la raison de leur départ : un sticker avec la mention « Free Palestine » et le drapeau palestinien, collé sur la tablette d’encaissement posée sur le bar devant l’entrée. Pourtant, « face au génocide en cours, demander une Palestine libre, ce n’est pas faire de la politique, c’est juste être humain », dit-il.
Le sticker avec la mention « Free Palestine » de la discorde. © NnoMan Cadoret / Reporterre
Tout près, sur le buffet, se dressent des cakes aux amandes à l’huile d’olive et au yaourt de soja, des baghrirs — aussi appelées crêpes aux mille trous — et à côté un pot d’amlou, cette purée d’amande à l’huile d’argan. Dehors, les premiers clients sont attablés pour le petit-déjeuner.
« Je refuse de renier mes valeurs »
Tout a commencé le 22 février. « Ce matin-là, un client de l’hôtel de nationalité israélienne venu prendre son petit-déjeuner a été choqué de voir ce sticker, raconte Tarek Idrissi, qui gère l’entreprise, en s’installant juste après nous avoir proposé un café. Il ne nous a rien dit sur le moment mais il s’en est ensuite plaint à la direction de l’hôtel Babel. » L’histoire aurait pu s’arrêter là.
Sauf que « la direction de l’hôtel a remboursé le prix de la chambre à ce client et deux jours plus tard, lors d’une réunion avec nos partenaires de l’association Ernest, sa directrice nous a relayé la demande de l’hôtel de retirer le sticker au nom de la neutralité du lieu ». Demande que Tarek Idrissi a catégoriquement refusée.
Le restaurant est ouvert depuis mai 2025 dans une rue calme près du boulevard de Belleville à Paris. © NnoMan Cadoret / Reporterre
« Ce n’est pas négociable, je refuse de renier mes valeurs et d’invisibiliser cette cause, ces gens connaissent très bien mon engagement. » La Cuisine de Souad est en effet connue pour son soutien à la cause palestinienne. Au-delà des publications sur les réseaux sociaux, deux dîners caritatifs organisés fin 2025 et début 2026 ont permis de reverser près de 10 000 euros à une aide alimentaire d’urgence à Gaza.
Conscient que ce refus risquait d’entraîner leur départ du lieu, Tarek Idrissi a consulté les douze salariés de la Cuisine de Souad engagés dans le restaurant avant une dernière réunion avec l’association Ernest et l’hôtel Babel début mars. « Tous m’ont dit : “tant pis on s’en va”, au risque de perdre leur boulot alors que plusieurs d’entre eux n’ont pas de papiers. »
C’est finalement ce qui s’est passé. Lors d’une ultime rencontre début mars, « on a acté la fin du partenariat et on doit partir d’ici dimanche ». Pour aller où ? « On va se concentrer sur notre activité de traiteur pour des évènements comme des festivals », répond Tarek Idrissi, qui se dit « essoré » par toute cette histoire et n’entend pas chercher un autre lieu pour ouvrir un nouveau restaurant. Cela lui permettra de garder six de ses douze salariés, « ceux en cours de régularisation, les autres qui ont des papiers ont préféré laisser leur place et aller chercher du travail ailleurs ».
L’équipe de douze salariés de la Cuisine de Souad va devoir quitter l’hôtel Babel, qui les accueillait gratuitement, dimanche 12 avril. © NnoMan Cadoret / Reporterre
Tarek Idrissi indique également que Marie Gerin-Jean, la directrice de l’association Ernest, dont se sont désolidarisés une partie des salariés dans un communiqué, lui aurait demandé de retirer son keffieh. Nouveau refus : « Je porte mon keffieh tous les jours depuis cinq ans, on ne peut même pas compter sur des personnes qui se présentent comme des alliées de notre cause », dit-il.
Ladite directrice, qui a porté la demande de l’hôtel auprès de la Cuisine de Souad, confirme qu’« un client a exprimé un inconfort, et un geste commercial a été réalisé par l’hôtel » mais refuse « de résumer la situation à un élément isolé ». Elle indique que « la fin de cette collaboration ne résulte pas d’une position sur une cause, mais d’un désaccord sur les conditions d’exploitation du lieu et sur le respect du cadre initialement défini », sans donner davantage de précisions sur ces conditions.
Sollicitée, la direction de l’hôtel Babel n’a pas répondu à Reporterre avant la publication de cet article.
Le trentenaire est touché des soutiens reçus : « On ne pensait pas en recevoir autant, on se sentait assez seuls. » © NnoMan Cadoret / Reporterre
Une répression de plus en plus forte
Après avoir publié une vidéo sur Instagram expliquant les causes de leur départ dimanche 29 mars, les messages de soutien ont afflué. « Ça fait du bien, on ne pensait pas en recevoir autant, on se sentait assez seuls », confie le trentenaire. D’autant que la répression des mouvements de solidarité avec la Palestine atteint des sommets.
Dernier exemple en date : la proposition de loi « visant à lutter contre les formes renouvelées de l’antisémitisme », portée par la députée macroniste Caroline Yadan et examinée par l’Assemblée nationale les 16 et 17 avril. Si le texte ne prévoit plus « la création d’un délit de négation d’un État », il vise à faire taire les critiques envers le gouvernement israélien et menace l’expression en faveur de la cause palestinienne, selon de nombreuses voix à gauche. Une pétition contre la proposition de loi a déjà recueilli plus de 500 000 signatures sur le site de l’Assemblée nationale.
Aussi, ce n’est pas la première fois que Tarek Idrissi se voit reprocher son soutien à la Palestine. « J’ai malheureusement l’habitude, souffle-t-il, tant qu’on jette des miettes de pain aux Palestiniens, ça va, mais dès qu’on l’ouvre vraiment ça pose problème ».
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Tant qu’on jette des miettes de pain aux Palestiniens, ça va
Tant qu’on jette des miettes de pain aux Palestiniens, ça va
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En novembre 2025, il n’a pas obtenu une subvention de la région Île-de-France de 70 000 euros pour cette raison [2]. L’an dernier, lors d’une rencontre à la Philharmonie de Paris, la direction du site lui aurait demandé de retirer le drapeau palestinien affiché devant son stand. Même chose à la Gaîté Lyrique avec cette fois les organisateurs d’un événement. Au festival We Love Green, le même drapeau déployé au-dessus de leur stand a été arraché pendant la nuit. À côté de ça, Tarek Idrissi reçoit régulièrement des menaces sur les réseaux sociaux, son immeuble a même été tagué « Islamo Gaucho » il y a quelques mois.
Passage au véganisme
Au-delà de ces pressions, le jeune homme préfère revenir à ce qui l’anime : son projet de traiteur, né pendant le confinement avec sa sœur Leïla. « À ce moment-là, j’étais commercial chez Nike mais je n’étais plus aligné avec l’entreprise, j’avais envie de me lancer dans des projets à impact positif. » Dans le même temps, il se sensibilise à la cause environnementale et devient végane, « alors que je mangeais du poulet tous les jours, comme tout mon entourage ».
Ce qui a surtout nourri son projet, c’est préserver les recettes de sa mère Souad, alors gravement malade. « Elle adorait cuisiner, tous les weekends, elle recevait plein de monde et préparait du zaalouk, du poulet rôti à l’ananas, du harissa de lentilles… Tous les classiques de cuisine marocaine. » Passé le premier confinement, sa sœur Leïla et lui apprennent et retranscrivent les recettes de leur mère dans l’appartement familial de Bussy-Saint-Georges en Seine-et-Marne.
« Elle n’aimait pas l’idée qu’on se lance avec ma sœur dans la restauration. Elle était prof de maths et avec mon père, ils se sont battus pour qu’on fasse des études. Ce sont les seuls de leur famille à être partis du Maroc, ils étaient plutôt du genre à faire profil bas, estimant que la France leur avait tout donné. »
Après le décès de leur mère en juillet 2021, Tarek Idrissi, sa sœur et leur père entreprennent un voyage au Maroc pour tester d’autres plats et à leur retour, le projet s’accélère. Il suit un CAP cuisine et Leïla et lui commencent à filmer des recettes marocaines version végane sur les réseaux sociaux. La Cuisine de Souad prend forme et devient, l’année suivante, un traiteur pour des évènements comme le festival We Love Green.
« On a embauché les premières personnes en CDI en février 2024, elles sont encore avec nous », raconte-t-il. Parmi elles, il y a Samira, mère de quatre enfants vivant à Aulnay-sous-Bois et rencontrée via une association. Sa belle-sœur Halima et Ahmad, cuisinier afghan formé sur place pour devenir commis, eux, doivent quitter le projet.
[1] « La Palestine nous libère. »
[2] Comme cela est admis par une représentante de la région dans cette vidéo postée sur Instagram https://www.instagram.com/p/DRUk7cOCDP6/.
Source : REPORTERRE
https://reporterre.net/Un-restaurat...




