Une étudiante palestinienne accusée d’antisémitisme, la France bloque les évacuations

La France a annoncé vendredi suspendre l’accueil de personnes en provenance de Gaza, à la suite de la polémique sur les posts de l’étudiante, désormais visée par une enquête pour apologie du terrorisme. L’exécutif a lancé une enquête administrative sur ses propres services, sur fond de vives tensions entre ministères.
Par Nejma Brahim et Ilyes Ramdani, publié le 1 août 2025 à 19h41
Après la polémique, la punition collective. Critiqué après la révélation de contenus antisémites postés par une étudiante palestinienne venue de Gaza et admise en France, l’exécutif a décidé de suspendre l’accueil de réfugié·es en provenance de l’enclave. L’annonce en a été faite par le ministre des affaires étrangères vendredi 1er août, arguant d’une enquête diligentée dans les services de l’État. « Aucune opération de ce type, aucune évacuation d’aucune sorte ne se tiendra tant que nous n’aurons pas tiré les conséquences de cette enquête », a déclaré Jean-Noël Barrot sur France Info.
Le ministre réagissait à la situation de Nour A., une étudiante de 25 ans évacuée de Gaza en mars et arrivée à Lille mi-juillet, pour y intégrer Sciences Po Lille. La Palestinienne est l’objet de vives réactions depuis que Le Journal du dimanche a fait état mercredi, dans la foulée de plusieurs internautes, des posts qu’elle a relayés sur son compte X dans les jours ayant suivi le 7-Octobre, appelant à « tuer tous les Juifs » ou citant des propos d’Adolf Hitler.
Dans un ballet devenu habituel, l’extrême droite politique et médiatique a uni ses forces pour réclamer « le retrait de l’asile » de la jeune femme, ainsi que l’a exigé dès mercredi le député du Rassemblement national (RN) Matthias Renault dans un courrier à Bruno Retailleau, le ministre de l’intérieur.
« Vous allez devoir sérieusement vous expliquer sur l’importation de ces islamistes pro-Hamas », a renchéri Sébastien Chenu, le vice-président du RN, à l’attention de Jean-Noël Barrot, lui reprochant de mettre « notre pays en danger ».
Le jour même, Sciences Po Lille a annoncé renoncer à l’inscription de l’étudiante, le ministre de l’enseignement supérieur, Philippe Baptiste, a fait savoir qu’il avait signalé les faits au procureur de la République, et son collègue de l’intérieur Bruno Retailleau a indiqué avoir demandé la fermeture du compte X et qualifié la jeune femme de « propagandiste du Hamas ».
Jeudi, le ministère des affaires étrangères a fait savoir qu’elle avait « vocation à quitter le territoire national ». Le parquet de Lille a confirmé l’ouverture d’une enquête pour « apologie du terrorisme » et « apologie de crime contre l’humanité ». Nour A. pourrait aussi faire l’objet d’une procédure de retrait de statut (de réfugiée), comme le fait régulièrement l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) lorsque des alertes lui sont remontées. Sollicitée par Mediapart, Nour A. n’a pas souhaité s’exprimer.
Du point de vue du gouvernement, le problème dépasse désormais largement le cas de l’étudiante palestinienne. Depuis que la question se pose d’accueillir des personnes réfugiées en provenance de la bande de Gaza, fin 2023, la droite et l’extrême droite alertent sur le risque de faire entrer des « sympathisants du Hamas » et des « islamistes » sur le territoire national. « L’accueil inconditionnel de tous les Gazaouis qui en feraient la demande est une folie pure », écrivait mi-juillet Marine Le Pen au sujet d’une décision de la Cour nationale du droit d’asile (CNDA).
Dans une atmosphère électrisée par de telles prises de position, la sélection des personnes autorisées à entrer en France fait l’objet d’une grande tension dans les services de l’État. Chaque profil peut être « criblé » par trois entités différentes : les autorités israéliennes, le ministère des affaires étrangères – principalement par l’intermédiaire de son centre de crise et le consulat de France à Jérusalem – et le ministère de l’intérieur, représenté par la puissante Direction générale des étrangers en France (DGEF).
Le Quai d’Orsay veut prouver sa fermeté
Un triple filtrage qui écarte la grande majorité des candidatures, comme le documente Mediapart depuis le début des opérations. Selon les derniers comptages mi-juillet, moins de cinq cents Palestinien·nes auraient été évacué·es de la bande de Gaza vers la France. Une goutte d’eau au regard de l’ampleur des massacres et des deux millions de personnes enfermées dans l’enclave palestinienne.
L’affaire ravive par ailleurs un clivage profond au sein de l’appareil d’État : celui entre le ministère des affaires étrangères, dont les services consulaires élaborent les listes de personnes que la France devrait accueillir, et le ministère de l’intérieur, qui invoque souvent des motifs sécuritaires pour freiner ou bloquer leur admission sur le territoire.
Une tension ancestrale, ravivée ces derniers mois par les désaccords multiples entre les deux ministres et l’activisme politique de Bruno Retailleau. « Il nous a été indiqué [pour une évacuation récente], que les étudiants étaient autorisés à sortir par le Cogat [l’organisme militaire israélien chargé de la supervision des civil·es palestinien·nes – ndlr] et que la cellule de crise mettait tout en œuvre pour assurer leur évacuation, mais que Beauvau [ministère de l’intérieur – ndlr] bloquait », confie une avocate française qui suit de près les évacuations.
C’est à cette aune qu’il faut comprendre la première réaction du ministre de l’intérieur. « Présente sur notre territoire en raison d’une procédure d’entrée pour laquelle notre ministère n’est pas compétent », a-t-il écrit au sujet de Nour A. Le sous-titre a bien été compris au Quai d’Orsay, jugé responsable du fiasco.
Si le ministre a promis de « tirer toutes les leçons et toutes les conséquences » de cette enquête, le flou règne quant à sa portée et sa durée.
Jeudi, le premier ministre a ajouté une couche à la pression subie par le ministère des affaires étrangères. « Il doit y avoir sanction quand il y a des manquements », a réagi François Bayrou en marge d’un déplacement. Décidé à se débarrasser des procès en angélisme, Jean-Noël Barrot a donc pris l’option d’exhiber sa fermeté.
« De toute évidence, les contrôles sécuritaires qui ont été menés par les services de l’État compétents et par les autorités israéliennes n’ont pas permis de détecter ces propos antisémites et inacceptables, a-t-il fustigé. Avec le ministère de l’intérieur, nous avons diligenté une enquête interne pour faire toute la lumière sur cette affaire. »
Si le ministre a promis de « tirer toutes les leçons et toutes les conséquences » de cette enquête, le flou règne quant à sa portée et sa durée. Laquelle des deux inspections générales (celle de l’administration et celle des affaires étrangères) est-elle saisie ? Quels sont les contours de sa mission ? Quand doit-elle rendre ses conclusions ? Interrogé sur ce point, le Quai d’Orsay n’a pas répondu aux questions de Mediapart. « C’est une enquête administrative commune », s’est contenté de répondre le cabinet de Bruno Retailleau.
« Amalgame insupportable »
En attendant, donc, personne ne sera autorisé à quitter Gaza pour rejoindre la France. « Un amalgame insupportable, une atteinte aux droits fondamentaux et une violation des obligations de la France », a dénoncé le collectif des avocats France Palestine, engagé depuis l’automne 2023 dans ces procédures d’évacuation.
Une position également défendue par la Plateforme des ONG françaises pour la Palestine, pour qui « les vies des autres personnes qui faisaient l’objet de procédures d’évacuation engagées vers la France ne doivent pas être mises en danger » par un seul cas problématique, rappelant la « famine généralisée » et les « actes génocidaires » qui les menacent.
« Aujourd’hui, on doit dire à tous les étudiants qui avaient l’espoir d’être évacués que le consulat annule les évacuations, et qu’ils vont donc devoir rester sous les bombes », déplore Lisa, une étudiante venant en aide aux étudiant·es gazaoui·es, qui raconte à quel point ces derniers sont « désespérés » de n’avoir pas de nouvelles de leurs démarches.
Depuis le mois d’avril, la jeune femme constitue des dossiers qu’elle adresse au consulat de France à Jérusalem. À chaque fois, les étudiant·es doivent fournir un justificatif d’admission dans une université française, une preuve qu’ils et elles disposent des 8 400 euros jugés nécessaires pour subvenir à leurs besoins pendant un an et une attestation d’hébergement d’une personne résidant en France. « Le critère de l’argent est très discriminant, car il est difficile pour les habitants de Gaza de rassembler une telle somme, surtout dans un contexte pareil », précise Lisa.
La décision de suspendre les évacuations revient à les « condamner à mort », dénonce-t-elle. Elle évoque par exemple l’avenir d’une autre étudiante et de ses frères vivant à Gaza, dont le dossier soumis deux semaines plus tôt avait été validé par le consulat lundi dernier. « On avait même une date d’évacuation, souligne Lisa. C’est très difficile, surtout quand ils nous envoient chaque jour des photos de débris de roquette tombée sur les tentes ou qu’ils nous annoncent la mort d’un ami ou d’un voisin. »
Quant à l’annonce d’une surveillance accrue des étudiant·es qui viennent d’arriver de Gaza, elle veut rappeler le principe de l’individualisation des peines. Pour elle, « associer tous les Gazaouis aux propos tenus par une étudiante gazaouie relève du racisme, c’est grave du point de vue de l’État de droit ». L’avocate déjà citée abonde : « Est-ce que chaque Gazaoui est le porte-parole représentatif de tous les Gazaouis ? Doivent-ils se désolidariser du cas de cette étudiante comme certains l’attendaient des musulmans de France au moment des attentats ? »
Nejma Brahim et Ilyes Ramdani
