À Gaza, la prochaine phase du « plan Trump » en suspens

Une semaine après la signature d’un accord de cessez-le-feu entre le Hamas et Israël, la première étape consistant en des échanges de prisonniers et des restitutions de corps a été quasiment remplie. Mais à Gaza, la situation humanitaire reste apocalyptique, le contexte sécuritaire volatil et la perspective politique totalement floue.
Joseph Confavreux, 19 octobre 2025
Alors que l’armée israélienne annonce, dimanche 19 octobre au matin, avoir frappé Rafah après que des hommes armés ont attaqué ses troupes au sol ; que le ministre suprémaciste de la sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, vient d’appeler Israël à reprendre « de plein fouet » ses opérations militaires ; et que le cessez-le-feu à Gaza paraît extrêmement fragile quelques jours seulement après sa mise en œuvre, la bande palestinienne est en proie à une situation humanitaire apocalyptique.
Premier haut responsable onusien à se rendre dans la ville de Gaza depuis la signature, lundi 13 octobre dans la ville égyptienne de Charm El-Cheikh, d’un document de soutien à l’accord de cessez-le-feu, Tom Fletcher, chef des opérations humanitaires de l’ONU, a déclaré en visitant le quartier de Cheikh Radwan : « J’étais ici il y a sept ou huit mois. La plupart de ces bâtiments étaient encore debout. Mais là, c’est absolument épouvantable de voir une vaste partie de la ville devenue un paysage de désolation. »
Pour lire la suite : ttps ://www.mediapart.fr/journal/international/191025/gaza-la-prochaine-phase-du-plan-trump-en-suspens?utm_source=article_offert&utm_medium=email&utm_campaign=TRANSAC&utm_content=&utm_term=&xtor=EPR-1013-[article-offert]&M_BT=1028046793474
Deux jours auparavant, depuis l’Égypte, il avait souligné le gouffre entre la situation matérielle à Gaza et la célébration de l’accord de cessez-le-feu par de nombreux chefs d’État et de gouvernement, dont le président états-unien Donald Trump, l’Égyptien Abdel Fattah al-Sissi, le Turc Recep Tayyip Erdoğan, l’émir du Qatar Tamim ben Hamad al-Thani, le roi Abdallah de Jordanie, ou les Européen·nes Emmanuel Macron, Keir Starmer, Giorgia Meloni et Pedro Sánchez.
« Le véritable test de cet accord n’est pas les photos et les conférences de presse et les interviews [...]. Le test est que nous ayons des enfants nourris, que nous ayons des anesthésiques dans les hôpitaux pour les personnes recevant des traitements, que nous ayons des tentes au-dessus de la tête des gens », a déclaré Tom Fletcher, en demandant notamment l’ouverture totale du terminal névralgique de Rafah pour faire entrer les centaines de camions d’aide humanitaire qui attendent à la frontière égyptienne.
Une ouverture rejetée, samedi 18 octobre, par le gouvernement de Benyamin Nétanyahou au motif que toutes les dépouilles d’otages israéliens n’ont pas encore été rendues, comme le prévoit l’accord de cessez-le-feu, et alors que l’ambassade palestinienne au Caire avait pourtant annoncé cette ouverture pour ce lundi.
Anéantissement de Gaza
À ce sujet, le Hamas avait déclaré, mercredi 15 octobre, que « la résistance a[vait] respecté ses engagements en remettant tous les prisonniers israéliens vivants qu’elle détenait, ainsi que les corps auxquels elle avait accès ». « Quant aux autres corps, leur récupération et leur extraction nécessitent des efforts considérables et un équipement spécial. Nous déployons tous les efforts possibles pour clore ce dossier », a-t-il ajouté.
Même si deux nouveaux corps ont été rendus par l’intermédiaire de la Croix-Rouge dans la nuit du 18 au 19 octobre, les faucons du gouvernement israélien ont indiqué à plusieurs reprises leur intention de prendre prétexte de cette lenteur pour relancer les opérations militaires, à l’instar du ministre de la défense, Israël Katz, qui a prévenu : « Si le Hamas refuse de respecter l’accord, Israël reprendra les combats et s’efforcera de le vaincre et d’atteindre tous ses objectifs de guerre. »
S’il ne peut être exclu que le Hamas temporise en attendant de mieux cerner les contours extrêmement flous de la deuxième phase de l’accord de cessez-le-feu et la manière dont pourraient être remplis les blancs du « plan Trump », il est probable que la situation apocalyptique de l’enclave rende effectivement difficile la localisation de certaines dépouilles, remontant parfois à plus de deux ans.
Pour prendre la mesure du niveau d’anéantissement de Gaza, que les chiffres ont du mal à raconter, on peut continuer de restituer les échelles comme le fait l’historien Vincent Lemire dans une tribune récente : « Au moins 67 000 morts, quatre fois plus de blessés, soit 10 % de la population tuée ou blessée. Pour mesurer l’ampleur des besoins, imaginons en France 7 millions de morts, blessés ou amputés, avec un système sanitaire et hospitalier réduit à néant. »
Ou encore, si l’on se fonde sur une estimation onusienne de 92 % de logements détruits à Gaza-ville, imaginer Paris entièrement réduite à des décombres, où il ne resterait debout qu’une superficie équivalente à l’île de la Cité et à l’île Saint-Louis…
Les cadres supérieurs et intermédiaires du Hamas ont été totalement décimés par Israël, mais le mouvement a aussi recruté de nouveaux membres dans les décombres de Gaza.
Alors que la future « force de stabilisation internationale » envisagée sous mandat de l’ONU – et probablement dirigée par l’Égypte avec des soldats venant principalement de pays arabes et musulmans – demeure en discussion, la focale est aujourd’hui posée sur le rôle et l’état du Hamas. Celui-ci s’est redéployé dans les zones évacuées au-delà d’une « ligne jaune » tracée pour l’accord de cessez-le-feu, qui permet à l’armée israélienne de garder sous son contrôle 50 % du territoire de la bande palestinienne.
Certes, les cadres supérieurs et intermédiaires du mouvement ont été totalement décimés par Israël, jusqu’à l’assassinat, annoncé le 30 août, d’Abou Obeida, le porte-parole emblématique de la branche armée du Hamas, connu depuis vingt ans pour ses apparitions masquées sous un keffieh rouge. Certes, ses stocks de roquettes, longtemps emblématiques de sa vocation de résister par la force à l’occupation israélienne, ont été réduits à néant, même s’il peut y avoir des tentatives de reconstituer des armes offensives en récupérant les munitions israéliennes non explosées qui jonchent le sol de la bande palestinienne.
Mais le Hamas a aussi recruté de nouveaux membres dans les décombres de Gaza, bien qu’il soit difficile d’en connaître l’ampleur et le niveau de formation, incomparable quoi qu’il en soit à ce qu’étaient les troupes très entraînées et équipées qui ont mené l’assaut le 7-Octobre.
Avant la guerre, le groupe revendiquait plus de 100 000 membres, dont 30 000 combattants. Selon le quotidien britannique The Guardian et le site israélo-palestinien +972, citant des chiffres des renseignements israéliens, 8 900 combattants du Hamas et du Jihad islamique auraient été tués durant les dix-neuf premiers mois de conflit.
Mais si l’on peut estimer sa branche militaire détruite, bien qu’encore capable de mener des opérations de guérilla, le Hamas, en administrant Gaza autoritairement depuis 2007, était aussi présent dans chaque mosquée et chaque quartier. Cette présence et cette importance ne se sont pas évaporées sous les bombes israéliennes.
Des exécutions sommaires
S’il entretient le flou sur son désarmement, difficile à imaginer pour un mouvement créé en 1987 sur le principe d’une résistance armée à Israël mais prévu dans les phases suivantes du plan Trump, comme sur sa volonté de participer à une future gouvernance de Gaza, elle-même rejetée dans les limbes des déclarations contradictoires de Donald Trump et dans les projets réels du gouvernement israélien, le Hamas a montré, depuis une semaine, qu’il fallait toujours compter avec lui pour le contrôle du territoire de Gaza.
Cela s’est traduit par la facilité qu’il a eue à faire libérer sans délai les vingt otages israéliens encore vivants, alors qu’on avait pu entendre que certains étaient entre les mains d’autres groupes et que le commandement central de Gaza a été anéanti pour laisser la place à une fragmentation de groupes locaux. Et cela s’est focalisé sur des exécutions sommaires de membres de clans, pour la plupart mafieux et soutenus par l’armée israélienne, qui avaient contesté son pouvoir, notamment dans le sud de la bande palestinienne.
Si le maintien de l’interdiction faite par Israël d’ouvrir Gaza aux journalistes internationaux complique la documentation de ce qu’il se passe en ce moment charnière dans la bande palestinienne, c’est aujourd’hui autour du contrôle sécuritaire de la partie de Gaza évacuée par Israël par le Hamas que se joue une large partie du processus d’apaisement enclenché par le cessez-le-feu.
Selon un officier de l’armée israélienne tout juste retiré de Gaza-ville et parlant sous condition d’anonymat au journal Haaretz, les soldats peuvent voir depuis leurs postes d’observation que des membres armés du Hamas tirent sur des Palestinien·nes qui ont tenté de leur résister – ou qui sont soupçonnés d’aider Israël –, mais ont reçu l’ordre de ne pas intervenir.
Si le Hamas continue de tuer des gens à Gaza, ce qui n’était pas prévu dans l’accord, nous n’aurons d’autre choix que d’y aller et de les tuer. Donald Trump, président des États-Unis
Samedi 18 octobre, le département d’État américain a dit disposer d’« informations crédibles » selon lesquelles le Hamas préparait une attaque imminente contre des civils à Gaza et a déclaré que « cette attaque planifiée contre des civils palestiniens constituerait une violation directe et grave de l’accord de cessez-le-feu et compromettrait les progrès significatifs réalisés grâce aux efforts de médiation ». « Si le Hamas réalise cette attaque, des mesures seront prises pour protéger la population de Gaza et préserver l’intégrité du cessez-le-feu », a-t-il ajouté.
Le mouvement palestinien a répondu dans un communiqué que « ce sont les forces d’occupation [israéliennes] qui ont créé, armé et financé des bandes criminelles qui ont commis des meurtres, des enlèvements, des pillages de camions d’aide et des vols contre des civils palestiniens ». Selon lui, « les forces de police à Gaza, avec un large soutien civil et populaire, accomplissent leur devoir national en poursuivant ces bandes et en les tenant responsables selon des mécanismes juridiques clairs, pour protéger les citoyens et préserver les biens publics et privés ».
Cette situation extrêmement volatile est encore compliquée par les déclarations contradictoires de Donald Trump qui, il y a quelques jours, laissait entendre, dans l’avion qui le ramenait du Proche-Orient, que le Hamas avait reçu le feu vert pour mener des opérations de sécurité interne dans la bande de Gaza, en affirmant que le groupe souhaitait « mettre fin aux problèmes » et que les États-Unis lui avaient « donné [leur] accord pour une certaine période."
Et Trump affirme aujourd’hui sur les réseaux sociaux que « si le Hamas continue de tuer des gens à Gaza, ce qui n’était pas prévu dans l’accord, [les États-Unis n’auraient] d’autre choix que d’y aller et de les tuer ». Même s’il a ensuite précisé qu’il n’enverrait pas directement de troupes états-uniennes pour cela.
Questionné sur ce sujet dans un entretien pour l’émission « 60 minutes » tout juste diffusé sur la chaîne CBS, Jared Kushner, gendre de Donald Trump et envoyé spécial au Proche-Orient sans fonction officielle, a répondu que « le Hamas fait actuellement exactement ce que l’on attend d’une organisation terroriste, c’est-à-dire qu’il tente de se reconstituer et de reprendre ses positions ». Et que le seul moyen d’empêcher le mouvement palestinien de reprendre le contrôle de Gaza serait « qu’Israël et ce mécanisme international parviennent à créer une alternative viable ».
Une alternative aujourd’hui bien vaporeuse, tant les blancs laissés par le « plan Trump » sont nombreux sur ce qui doit se produire après l’échange de prisonniers israéliens et palestiniens, même si l’initiative franco-saoudienne tente aujourd’hui d’en remplir certains aspects en donnant davantage de place aux Palestinien·nes et aux mécanismes du droit international en comparaison de la logique « business » du document présenté par Trump et Nétanyahou le 29 septembre à la Maison-Blanche.
Quoi qu’il en soit, la « pression » mise par le président états-unien sur le premier ministre israélien à la suite, notamment, de « l’impression de trahison », dixit Steve Witkoff, liée à la frappe effectuée par l’armée israélienne sur le Qatar qui visait les négociateurs du Hamas, ne paraît pas oppresser outre mesure ce dernier.
Dans un entretien accordé, samedi 18 octobre dans la soirée, au programme « Les Patriotes » de la chaîne 14 israélienne, Benyamin Nétanyahou a expliqué que la guerre ne prendrait fin qu’une fois le Hamas complètement désarmé : « J’espère de manière simple, mais sinon à la dure. » Et il a déclaré son intention de briguer un nouveau mandat de premier ministre aux prochaines élections législatives a priori prévues en octobre 2026…
Joseph Confavreux
