À Tyr, au Liban, la vie suspendue

La grande ville du Sud-Liban est presque coupée du reste du pays. Ceux et celles qui y restent vivent dans la crainte d’une occupation de la région par Israël jugée certaine. Celle-là même que le ministre israélien de la défense a annoncée mardi.
Gwenaelle Lenoir, le 24 mars 2026
Tyr (Liban).– Entre Beyrouth et Tyr, il existe une frontière naturelle : le fleuve Litani, une rivière étroite qui s’écoule jusqu’à la mer entre des rangées de roseaux jaunis. Pour franchir ses eaux marron, il n’est plus qu’un pont ancien et étroit, qui tremble à chaque passage de véhicule.
L’ancienne route côtière a repris du service depuis que l’armée israélienne a décidé de détruire un à un les ouvrages d’art au-dessus du fleuve pour, affirme-t-elle, couper les chemins d’approvisionnement du Hezbollah en hommes, armes et véhicules entre la Bekaa et le Sud-Liban.
En quelques jours, sept ponts ont été mis hors d’usage par l’aviation israélienne. Le plus grand, le plus utilisé, le plus symbolique aussi, a été celui de Qasmieh, celui de l’autoroute, que l’on aperçoit depuis le vieux pont qui subsiste, un peu plus à l’est.
Devant le grand centre commercial Rizk, à l’entrée de Tyr (Liban), un immeuble pulvérisé par une frappe israélienne, le 2 mars dernier. © Photo Gabriel Ferneini pour Mediapart
Avec la frappe qui l’a rendu inutilisable le 22 mars, Israël a ouvert une nouvelle phase dans la guerre, estiment les autorités libanaises. L’État hébreu cible désormais les « infrastructures et installations vitales au Liban-Sud », s’est alarmé le président Joseph Aoun. Ces frappes « constituent une escalade dangereuse et une violation flagrante de la souveraineté du Liban, et peuvent être considérées comme une préparation à une invasion terrestre », a poursuivi l’hôte du palais de Baabda.
À Tyr, la grande ville du Sud, tout le monde en est persuadé, autorités, habitant·es comme déplacé·es. « Cette guerre est différente de celle de 2024, insiste Kassem Istanbouli, acteur et directeur du cinéma-théâtre Rivoli, qui accueille des personnes déplacées. Elle ressemble plus à celle de 2006. À l’époque déjà, les Israéliens avaient détruit les ponts et nous avaient isolés du reste du pays. »
Les ordres d’évacuation se succèdent
Dans la salle de spectacle désuète aux sièges rouges sont empilés matelas, couvertures, sacs de vêtements. Des familles venues de toute la région, 120 personnes en tout, y ont trouvé refuge, pour beaucoup pour la deuxième fois en moins de deux ans.
Devant le bar en bois que l’on devine animé lors des entractes, Fatma, 53 ans, ancienne aide-soignante, se dit persuadée que les autorités israéliennes ont pour objectif d’envahir le sud du pays. « Ils voudraient s’emparer de tout le Liban, mais ici, dans le Sud, nous sommes les seuls à résister, alors ils commencent par détruire nos villages, jure-t-elle. Nous savions que cette guerre allait arriver depuis le premier jour du cessez-le-feu en novembre 2024. Les Israéliens ne l’ont jamais respecté. Ils attendaient le bon moment. »
Elle refuse, pour l’instant, de quitter la région : « Pour aller où ? Je n’ai pas d’argent, ma mère est handicapée, elle ne peut pas vivre dans la rue comme ces milliers de familles. »
Depuis l’attaque lancée par le Hezbollah contre Israël pour venger l’assassinat du Guide suprême iranien Ali Khamenei et la reprise des hostilités le 2 mars, plusieurs ordres d’évacuation ont été diffusés par le porte-parole arabophone de l’armée israélienne, Avichay Adraee, devenu si familier des Libanais·es qu’on blague à son propos comme sur un membre encombrant de la famille.
Les premiers concernaient la région entre la ligne bleue, qui marque la frontière depuis l’armistice de 1949 entre Israël et le Liban, et le Litani, les seconds englobaient aussi celle jusqu’à la rivière Zahrani, plus au nord.
Dans les faits, le Sud est devenu difficilement accessible.
Le grand centre commercial Rizk, tout moderne, est fermé, les débris des vitres soufflées sur le sol.
Dans les têtes, c’est encore pire. Les rares voitures sur l’autoroute filent à toute allure et ralentissent à peine quand elles la quittent pour la vieille route côtière défoncée. Rester le moins longtemps possible sur la route pour réduire le risque qu’une frappe aérienne survienne sur le véhicule qui précède ou suit le vôtre est devenu un sport national. Après tout, on ne sait pas si les rares personnes qui conduisent les autres voitures ou motos ne sont pas des cibles pour Israël.
Les faubourgs de Tyr offrent une succession de magasins aux volets en fer baissés. Ici et là, une échoppe de mécanicien ouverte, mais aucun client ; un vendeur ambulant de boissons et quelques jeunes hommes devant, qui discutent paisiblement ; un maraîcher qui a accroché à sa devanture des régimes de bananes locales, même si personne ne les achète.
Le grand centre commercial Rizk, tout moderne, est fermé, les débris des vitres soufflées sur le sol, face à un immeuble réduit à un empilement de gravats. Il y avait là une branche d’Al-Qard al-Hassan, institution financière liée au Hezbollah. Pendant la guerre de 2024, un tir de drone avait endommagé le bâtiment. Le 2 mars dernier, le raid aérien l’a pulvérisé.
Au fil des ronds-points vers le centre-ville et le front de mer, les deux-roues deviennent plus nombreux que les voitures. Dans les rues vides, sur les trottoirs déserts, dans les quelques magasins ouverts, on ne voit que des hommes.
Seul le quartier chrétien est un peu animé
Le convoi organisé par l’ONG L’Œuvre d’Orient, lundi 23 mars, achemine, outre quelques journalistes, des professionnel·les de la préservation du patrimoine. Ils et elles veulent évaluer les dégâts sur le site antique d’Al-Bass, sa nécropole des IIe et IIIe siècles, son arc de triomphe, son hippodrome et son musée, après une frappe, le 6 mars, sur une maison dans son voisinage immédiat. Une famille entière – six personnes – a été tuée.
Menée par un comité lié à l’Unesco, l’initiative « Bouclier bleu » a organisé la mise en place de panneaux flanqués d’un écusson bleu et blanc un peu partout sur le site, rappelant que les richesses inscrites au patrimoine de l’humanité sont placées sous la protection du droit international.
Dégâts sur le site antique d’Al-Bass, après une frappe israélienne sur une maison dans son voisinage immédiat. © Photo Gabriel Ferneini pour Mediapart
Le geste est symbolique. Des avions de chasse israéliens survolent la ville, des explosions sourdes retentissent, plus ou moins proches, et des panaches compacts de fumée s’élèvent des collines qui plongent dans la mer.
Pour trouver un semblant de vie, des femmes et des enfants, il faut pénétrer dans la vieille ville et le quartier chrétien. La cible de l’armée israélienne étant le Hezbollah, les villages et biens chrétiens sont relativement épargnés. Beaucoup de déplacé·es y ont trouvé refuge. Ceux et celles du cinéma Rivoli, mais aussi Souheila Toska, petite dame fripée de 67 ans, minuscule dans ses habits noirs et son immense chagrin.
Elle habite les faubourgs et craint de revivre les frappes de 2024. Elle aurait volontiers quitté la ville pour le nord du pays, avoue-t-elle entre deux sanglots, mais son mari ne le veut pas. « Et puis j’ai enterré un de mes fils juste avant cette guerre, je ne peux pas abandonner sa tombe comme ça, j’aurais le sentiment de le laisser orphelin. » Sauf que depuis deux jours, elle n’a pas pu aller sur sa tombe. Trop peur.
Je crains que les Israéliens ne bombardent le dernier pont. Ils préparent l’occupation de notre région, c’est évident. Hassan Dbouk, maire de Tyr
Peur, inquiétude, crainte mêlée d’attentisme impuissant transpirent dans la ville. Dans les cafés du petit port, les pêcheurs désœuvrés boivent café sur café, jouent aux cartes et refusent de parler, sauf à lâcher que même la mer est interdite.
Sur la place de la mairie, à l’entrée du marché, Adnan, 70 ans bien sonnés, fume son narguilé devant sa charrette à bras. Vendeur de fruits et légumes, il n’a plus beaucoup de client·es. Plus beaucoup de marchandises non plus. « Je me fournis au marché de gros, à l’entrée de la ville, mais je n’y vais plus que deux fois par semaine, j’évite la route. On ne sait jamais qui on va croiser, si quelqu’un ne va pas être ciblé à proximité de vous », raconte-t-il calmement.
Lui qui en a vécu d’autres, de l’invasion israélienne du Sud-Liban en 1978 à la guerre de 2024, trouve celle-ci « particulière » : « Ils [des membres des forces israéliennes – ndlr] appellent des gens au téléphone pour les menacer, ils larguent des bombes sonores, les avions n’arrêtent pas de survoler, il y a les bombardements, les drones, c’est vraiment effrayant. Mais le pire, c’est leur plan. Ils veulent vraiment couper le Sud du reste du Liban. »
Hassan Dbouk, maire de Tyr depuis 2010, ne dit pas autre chose. « Je crains que les Israéliens ne bombardent le dernier pont. Ils préparent l’occupation de notre région, c’est évident. Ils détruisent systématiquement les villages frontaliers, les rasent comme ils l’ont fait dans la bande de Gaza, constate-t-il dans un bureau sans âme de l’université de Tyr, où la municipalité s’est déplacée. Ils affirment que c’est pour créer une zone tampon, mais tout le monde sait que les rampes de missiles du Hezbollah sont hors de la région. Non, ils veulent vider le Sud-Liban de ses habitant·es pour l’occuper. La zone tampon, c’est juste un premier pas. »
Un millier de morts
Selon l’estimation de l’intercommunalité, dit le maire, un tiers des 70 000 habitant·es sont resté·es à Tyr. Auxquel·les il faut rajouter 16 519 déplacé·es, dont un quart seulement sont abrité·es dans des écoles et des bâtiments publics.
Pour inquiet qu’il soit, Hassan Dbouk n’a pas le temps de s’appesantir sur les plans israéliens. La crise humanitaire s’aggrave jour après jour, avec des besoins immenses et difficiles à couvrir.
À l’étage supérieur du bâtiment de l’université, la cellule de crise, composée de personnels de la Croix-Rouge libanaise, s’évertue à centraliser les données pour organiser au mieux les secours. Mais les informations, aussi précises que possible, ne pallient pas les erreurs bureaucratiques : « Le ministère des affaires sociales a décidé que les ONG ne pouvaient distribuer que dans les abris. Mais ce sont avant tout ceux et celles qui vivent sous des tentes, dans leur voiture sur le front de mer, dans les jardins publics, qui ont les besoins les plus urgents. L’hiver n’est pas fini, il fait froid, il pleut. »
Le maire, comme tous et toutes, s’attendait à une nouvelle guerre. « Les Israéliens n’ont jamais respecté le cessez-le-feu, ils nous ont bombardés, ils ont ciblé des gens, ils ont saisi des parties du territoire pendant ces quinze mois. Certes, le Hezbollah leur a donné un prétexte, mais cette guerre contre nous aurait eu lieu de toute façon. Nous l’attendions dès le début des frappes contre l’Iran », reprend-il, fataliste.
Après Bezalel Smotrich, ministre israélien des finances, qui a assuré que la frontière nord d’Israël devrait être le fleuve Litani, le ministre de la défense, Israël Katz, a assuré mardi 24 mars que l’armée de l’État hébreu prendrait le contrôle de l’ensemble de la région au sud du fleuve libanais et bloquerait tout retour des déplacé·es jusqu’à ce que la « sécurité soit garantie » pour le nord d’Israël. Autrement dit jusqu’à ce que le Hezbollah soit éliminé.
« Le problème, c’est que l’idée de résistance fait partie intégrante de la société du Sud, et on ne tue pas une idée, constate posément le cheikh Rabih Qobeissy, membre du comité national libanais pour le dialogue islamo-chrétien, assis dans le bureau du maire. Tout être a le droit de se défendre. »
Zeinab est prête à défendre sa terre. Mais cela n’empêche pas chez elle une grande colère. Devant la charrette à bras d’Adnan, le vendeur de fruits et légumes, cette femme d’une cinquantaine d’années, déplacée d’Al-Mansouri, à quelques kilomètres au sud de Tyr, s’exclame à voix haute et forte : « Nous sommes bien accueillis ici, mais je ne veux pas être réduite à ce statut de déplacée ! J’ai une maison, de l’argent, je suis éduquée, je n’ai pas demandé ni recherché cette guerre ! »
« Il faut que ces salauds arrêtent d’envoyer nos fils se faire tuer pour rien. Cela fait quarante ans qu’ils nous prennent notre sang. Je ne veux pas que mes petits-fils y passent aussi ! », reprend-elle, dans une accusation véhémente envers le Hezbollah. Elle ne se montre absolument pas impressionnée par les jeunes du Hezbollah qui quadrillent la ville sur leur scooter, ni par les oriflammes jaunes floquées d’une kalachnikov verte du mouvement chiite qui flottent sur les lampadaires.
Les bruits sourds des bombardements israéliens continuent. Le Hezbollah annonce avoir triplé le nombre d’attaques quotidiennes par rapport à la guerre de 2024. Ses hommes sont engagés dans des combats au sol. Les autorités libanaises, elles, annoncent que la guerre de 2026 a, à ce jour, tué 1 039 personnes et en a blessé 2 876 autres.
Dans le bureau improvisé du maire, le cheikh Rabih Qosseiby, le regard bienveillant derrière ses lunettes, prononce les paroles qui lient, par les liens du mariage, Ali et Nour, assis devant lui. L’homme de religion voit dans cette première union qu’il célèbre depuis le début de la nouvelle guerre un augure favorable. La jeune femme dit, elle, qu’ils ont décidé de se marier car « avec la guerre, tout peut arriver ». « Nous ne voulions plus attendre », ajoute-t-elle sans un sourire.
Gwenaelle Lenoir


