Affaibli, le Hamas reste au centre du jeu politique palestinien

Alors que l’Iran, le principal soutien du Hamas, a fait l’objet de frappes massives par Israël, la question se pose de l’avenir du mouvement islamiste à Gaza. Militairement acculé, il demeure un acteur incontournable.
Clothilde Mraffko, 13 juin 2025
LeLe 8 juin, l’armée israélienne a annoncé avoir identifié le corps du chef du Hamas à Gaza, Mohammed Sinouar. Sa dépouille a été trouvée « dans [un] tunnel souterrain situé sous l’hôpital européen de Khan Younès », dans le sud de l’enclave palestinienne, selon les militaires. Le combattant palestinien aurait été tué le 13 mai, avec le commandant de la brigade de Rafah, Mohammed Shabaneh. Le mouvement islamiste palestinien n’a pas confirmé leurs morts.
En moins d’un an, le Hamas a perdu le chef de sa branche militaire, Mohammed Deif, tué le 13 juillet 2024 ; son dirigeant politique, Ismaël Haniyeh, mort à Téhéran le 31 juillet 2024 ; et son chef à Gaza, Yahya Sinouar, tué les armes à la main à Rafah, dans le sud de Gaza, le 16 octobre 2024 (il avait pris la succession de Haniyeh à la tête du mouvement). Ces trois dirigeants, architectes des attaques du 7-Octobre, étaient dans le viseur du procureur de la Cour pénale internationale (CPI) Karim Khan, qui avait demandé qu’un mandat d’arrêt soit émis à leur encontre pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité.
Mohammed Sinouar, 50 ans, frère de Yahya Sinouar, n’a pas eu le temps d’acquérir la notoriété de son aîné. « Sa mort ne change pas grand-chose, si ce n’est que ça accélère encore un peu l’essoufflement du mouvement militaire dans la bande de Gaza, analyse Sarah Daoud, doctrice en sciences politiques associée au Ceri de Sciences Po et au Cedej du Caire (Égypte). Sur le terrain, on parle d’une trentaine de cadres du Hamas seulement aujourd’hui qui prennent effectivement des décisions. En termes d’armement, d’après les services de renseignement israéliens, il n’y a pas plus de 10 000 kalachnikovs dans la bande de Gaza. »
Israël dit avoir tué 20 000 combattants palestiniens dans l’enclave – des chiffres invérifiables. L’historien Jean-Pierre Filiu, qui a passé un mois à Gaza du 19 décembre au 21 janvier (Israël en interdit l’accès aux journalistes étrangers depuis vingt mois) affirme que « la compilation de sources israéliennes » donne un bilan proche de 8 500 hommes tués. « Israël a en outre une définition extensive des “terroristes” du Hamas qui inclut les dirigeants politiques, les cadres administratifs et les policiers », écrit-il dans son livre Un historien à Gaza, paru aux Arènes (224 pages).
Deux sources au Congrès des États-Unis affirmaient à l’agence de presse Reuters, début 2025, que le Hamas avait « recruté entre 10 et 15 000 membres » depuis le 7-Octobre. Le mouvement islamiste mène des actions de type guérilla : des attaques lancées par un escadron d’hommes armés contre des positions militaires israéliennes dans l’enclave.
« Comme les contacts entre combattants sont difficiles, le commandement est décentralisé, explique Reham Owda, analyste politique palestinienne de Gaza, en exil en Turquie. Chacun peut se proclamer chef, qu’il soit un combattant de premier rang ou une très jeune recrue. C’est comme cela que le Hamas continue à résister jusqu’à présent et parfois réussit à infliger des pertes à l’armée israélienne. »
Vide sécuritaire
Le mouvement semble asseoir encore son autorité dans certaines zones de Gaza. Il conserve des fonctionnaires, administre en partie le secteur de la santé et gère la communication de certains ministères. Il s’accroche également au contrôle sécuritaire de l’enclave.
« Actuellement, le Hamas se concentre sur la poursuite des pillards, des gangs et des collaborateurs », affirme Reham Owda. En novembre, le mouvement islamiste a annoncé avoir tué une vingtaine de personnes qu’il accusait de pillages. À la même époque, le Financial Times rapportait que des hommes suspectés de vol avaient été blessés par balle au genou par des forces de sécurité liées au Hamas, qui tentait en même temps de réguler les prix des denrées sur les marchés.
En face, Israël, qui soumet la population de Gaza à un blocus tout en l’ayant privée de ses moyens de subsistance en détruisant les champs et les exploitations agricoles, tente d’instrumentaliser un vide sécuritaire grandissant. Le 6 juin, le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, a reconnu, « sur les conseils des services de sécurité », avoir « activé des clans à Gaza qui s’opposent au Hamas ». La veille, l’ancien ministre de la défense passé dans l’opposition, l’ultranationaliste Avigdor Liberman, avait accusé le gouvernement d’avoir fourni « des fusils d’assaut et armes légères à des familles criminelles de Gaza » dans une interview à la radio publique israélienne.
En réalité, plutôt qu’un clan, il s’agit, entre autres, d’un gang mené par Yasser Abou Shabab, originaire de Rafah, renié par sa propre famille qui a confirmé ses liens avec les forces israéliennes. Les précédentes tentatives israéliennes de s’arroger les faveurs de familles influentes de Gaza ont tourné court. Yasser Abou Shabab, à la tête d’une milice baptisée les « forces populaires », est un ancien trafiquant de drogue condamné et emprisonné à Gaza avant le 7-Octobre, libéré à la faveur d’un bombardement israélien sur sa prison.
Le journaliste palestinien Rami Abou Jamous avait décrit dès novembre 2024 dans sa chronique pour le journal en ligne Orient XXI la complicité de ces gangs avec l’armée israélienne. « Avec toujours le même scénario : les Israéliens obligent les camions à passer par des routes interdites à la population gazaouie, sauf aux hommes d’Abou Shahab, qui les attendent, souvent avec des armes flambant neuves, ce qui laissait déjà soupçonner qu’elles étaient fournies par les Israéliens. Les objectifs d’Israël sont évidents : semer le chaos, démontrer que l’ONU ne peut pas protéger ses convois et accuser le Hamas », dénonce-t-il à nouveau à la faveur des révélations dans les médias israéliens.
Toujours plus populaire que le Fatah
Les Palestinien·nes de Gaza ne sont cependant pas dupes, ajoute-t-il. « Nous faisons la distinction entre les collaborateurs et nos frères, écrit le journaliste basé dans la ville de Gaza, en faisant référence au Hamas. On peut avoir un frère qui fait beaucoup d’erreurs, qui nous plonge dans une guerre sans fin. Mais ce frère, quoi qu’on ait à lui reprocher, meurt avec nous, vit le génocide avec nous. Abou Shabab et ses hommes, eux, ils travaillent pour l’occupant. » Le Hamas avait perdu sa popularité dans l’enclave côtière bien avant le 7-Octobre, notamment du fait de ses méthodes autoritaires et de son népotisme.
Il a encore davantage chuté dans l’opinion à partir de mars 2024. Nombre de Gazaoui·es lui reprochent d’avoir lancé une guerre avec Israël où les civil·es paient le plus lourd tribut – près de 55 000 Palestinien·nes tué·es en vingt mois. Cette colère populaire s’est notamment exprimée lors de manifestations fin mars. Elles ont été violemment réprimées par le mouvement islamiste, qui a usé « de menaces, d’actes d’intimidation et de harcèlement, notamment des interrogatoires et des passages à tabac », rapportait fin mai l’organisation de défense des droits humains Amnesty International.
Le Hamas, au fil des années, [...] est devenu un mouvement extrêmement important au sein du mouvement national palestinien.Sarah Daoud, chercheuse
Le mouvement islamiste n’en reste pas moins plus populaire que l’Autorité palestinienne associée au Fatah, encore davantage corrompue et dont la légitimité est entachée de sa collaboration sécuritaire avec l’occupant israélien. Faute d’élections législatives ou présidentielle, les sondages du Palestinian Center for Policy and Survey Research mesurent le pouls de l’opinion palestinienne trois à quatre fois par an. Selon sa dernière étude, publiée début mai, le Hamas est soutenu par 32 % des personnes interrogées, contre 21 % pour le Fatah. Sa cote s’effrite quelque peu en Cisjordanie et remonte très légèrement à Gaza.
« Cette popularité-là, au-delà des chiffres, traduit bien un soutien qui n’est pas nécessairement partisan au Hamas mais un soutien des Palestiniens à la lutte armée, observe Sarah Daoud. Le Hamas, au fil des années, depuis sa création en 1987 et avec l’évolution idéologique et politique qu’il a suivie, est devenu un mouvement extrêmement important au sein du mouvement national palestinien. Voilà pourquoi on a dit que le Hamas n’allait pas disparaître aussi facilement. »
Paradoxalement, alors qu’il est acculé dans les négociations, le Hamas reste seul à contrer Israël sur le terrain politique. Ses dirigeants s’accrochent à la sécurisation d’un accord de cessez-le-feu « sur le long terme, au moins une dizaine d’années, dans la bande de Gaza, avec la garantie qu’il n’y aura pas d’évacuation forcée des Palestiniens et un retour d’une gouvernance politique palestinienne », remarque Sarah Daoud.
Une place dans l’après-guerre
Le mouvement palestinien a déjà fait savoir qu’il ne briguait pas la gouvernance de Gaza mais refuse pour l’instant de déposer les armes. Il s’agit pour le Hamas de conserver un peu de crédibilité, tant qu’une sortie par le haut ne lui est pas offerte, juge Reham Owda, « mais il n’a ni chars, ni avions de chasse, ni défense antimilitaire ».
L’analyste gazaouie estime qu’une solution acceptable pour tous est à trouver du côté des États arabes : ils pourraient garantir la sécurité de l’enclave avec leurs forces militaires. Le plan proposé par la Ligue arabe, début mars, suggérait la possibilité de déployer une force internationale sur le modèle des Casques bleus de l’ONU, en Cisjordanie et à Gaza. Mais les candidats ne se bousculent pas. L’activisme de l’Autorité palestinienne sur le plan diplomatique et juridique est inutile, balaie Reham Owda : « La reconnaissance de l’État palestinien n’arrêtera pas le génocide. »
Si la branche militaire du Hamas est démantelée, il faudra trouver aussi une solution pour exfiltrer ses dirigeants. Or, le mouvement palestinien négocie déjà en permanence son maintien dans des pays tiers, notamment au Qatar. Au Caire, en Égypte, soixante-dix anciens détenus du Hamas, libérés dans le cadre des négociations avec Israël mais interdits de revenir dans les Territoires palestiniens occupés, végètent dans un hôtel en attendant qu’un État étranger veuille bien d’eux.
Quant à la branche politique du Hamas, elle ne peut pas être évacuée de la scène palestinienne. Le 17 juin, la France et l’Arabie saoudite présideront une conférence sur la solution à deux États à l’ONU. « Les diplomates français qui préparent ce sommet ont bien conscience qu’il y a un manque de légitimité du côté de l’Autorité palestinienne », remarque Sarah Daoud. Paris et les pays arabes, résume-t-elle, sont donc aujourd’hui face à cette interrogation : comment donner une place politique au Hamas dans l’après-guerre – malgré tout ?
Clothilde Mraffko

