Au Mucem de Marseille, un colloque dédié à la solidarité et à l’art de Gaza perturbé par une action du Crif

Des rencontres de la Saison méditerranéenne réunissant des artistes et chercheurs autour de la création en temps de guerre et « l’anéantissement » du territoire palestinien ont attiré les foudres de militants exigeant, ce jeudi, qu’« il y ait un pendant pour Israël ».
« Ici, une lumière de Gaza qui ne s’éteint pas. » Sur l’esplanade du J4 à Marseille, face au Mucem, le phare éphémère de l’artiste palestinien Shareef Sarhan, dont l’original a été détruit sur le port de Gaza en 2023, éclaire ce jeudi 21 mai une autre rive. Les festivités du week-end dernier pour l’ouverture de la Saison méditerranée 2026, événement diplomatico-culturel impulsé par Emmanuel Macron il y a trois ans visant à « valoriser » et « réparer » les liens de la France avec le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, l’Egypte et le Liban, cèdent la place à un moment de tension : le Crif Marseille-Provence, par la voix de son président, Bruno Benjamin, a appelé à un rassemblement pour protester contre le colloque qui réunit durant deux jours, dans l’auditorium du musée, des artistes gazaouis accueillis en France et des chercheurs sur le thème « Faire face à l’anéantissement de Gaza : créations, accueils, engagements. »
Source : Libération le 21 mai 2026
https://www.liberation.fr/culture/au-mucem-de-marseille-un-colloque-dedie-a-la-solidarite-et-a-lart-de-gaza-perturbe-par-une-action-du-crif-20260521_AK3PVQ5BFREYTM5WL4GAZHGJF4/
Photo : Des soutiens du peuple palestinien ont fait face au happening du Crif, devant l’œuvre (à droite) de l’artiste Shareef Sarhan, à Marseille le 21 mai 2026. (Patrick Gherdoussi/Divergence pour Libération)
Pour le Crif, employer le terme d’« anéantissement sans rappeler le pogrom du 7 Octobre » crée « un déséquilibre inacceptable ». « Je n’ai rien contre les artistes gazaouis et aucun problème à ce qu’ils exposent, je demande juste l’équité, que lorsque quelque chose est organisé pour Gaza, il y ait le pendant pour Israël », déclare Bruno Benjamin à Libération, qui ne décolère pas sur la présence en visio de Francesca Albanese, la rapporteuse spéciale de l’ONU pour les Territoires palestiniens, au programme de cette matinée de jeudi. « On a le droit d’apporter la réplique », lance-t-il ce jeudi matin aux services de sécurité du musée qui barrent l’entrée et, après un appel à la direction, décident de fermer l’accès au musée. « Albanese antisémite ! » crient ses soutiens, une soixantaine de personnes, dont le collectif Nous vivrons. Des pancartes « Oui à une culture qui rassemble, non aux fractures » sont aussi levées. Venu « témoigner son soutien » et représenter Franck Allisio, candidat du Rassemblement national aux dernières élections municipales à Marseille, le nouveau maire RN des 11e et 12e arrondissements de Marseille, Olivier Rioult, est à l’unisson : « La culture n’a pas à être manipulée à des fins militantes pour créer de la division, et que ce soit le contribuable qui finance cela… »
Des militants propalestiniens font face, répliquent par slogans. « C’est important de ne pas laisser le Crif faire la pluie et le beau temps sur une programmation culturelle », souffle Imrane Trocmé, l’écharpe bleu et blanc d’élu LFI de secteur. Certaines personnes trouvent la parade pour assister quand même au colloque, en passant par une autre entrée du Mucem. Contacté, le musée n’a pas donné suite.
« Faire de la place aux différents récits »
La commissaire générale de la Saison méditerranée 2026, Julie Kretzschmar, rappelle « le cadre de travail » de cet événement (qui programme des expos, performances ou concerts dans 60 villes) forcément percuté par le contexte international : « Je ne peux pas proposer que cette Saison soit autre chose qu’une chambre d’écho des sociétés civiles de part et d’autre de la Méditerranée. Il faut faire de la place aux différents récits, de façon non partisane, sensible. La question de la Palestine et ce que traverse le monde arabe dans un moment de crise existentielle forte s’est imposée. Le colloque est accueilli par le Mucem, un musée national, et porté par des personnes qui ont des titres académiques et universitaires. »
Ces rencontres, proposées par le collectif Maan for Gaza Artists et le département de la recherche et de l’enseignement du Mucem, font écho à l’exposition « Déplacer le silence », au centre Jeanne Barret, dans le XVe arrondissement, qui réunit des artistes gazaouis ayant obtenu des résidences artistiques en France et dont les récits prennent des formes multiples : dessins, peintures, sculptures, vidéos, poèmes, films d’animation. Une grande partie des œuvres, reproduites et visibles dans l’exposition, ont été détruites à Gaza. « C’est la première fois que l’ensemble des artistes accueillis en France se retrouvent au même endroit, à Marseille, c’est très symbolique », se réjouissent les chercheuses françaises Marion Slitine et Charlotte Schwarzinger, pour qui ce colloque est l’occasion de témoigner de la « vitalité artistique » de Gaza et d’interroger aussi les défis de l’accueil en urgence des artistes « dans un contexte mondial où les libertés académiques et artistiques sont mises à mal ».
