Du Litani au Jourdain : l’expansionnisme sioniste dévore le Liban

Du Litani annexé au Jourdain convoité, de Gaza démembrée à la Cisjordanie colonisée : l’expansionnisme sioniste avance à visage découvert. Ce n’est plus un projet marginal, c’est un programme gouvernemental en cours d’exécution. Comprendre ce qui se joue au sud du Liban, c’est lire un système colonial unique. Nommer les choses est déjà un acte de résistance.
Billet de blog 26 mars 2026
unionpalestinemarseille ; Collectif marseillais militant et citoyen de soutien au peuple palestinien
Le 24 mars 2026, le ministre israélien de la Défense Israel Katz l’a annoncé sans détour : l’armée israélienne va s’emparer d’une zone allant de la frontière actuelle jusqu’au fleuve Litani, à une trentaine de kilomètres au nord, et les habitants déplacés ne seront pas autorisés à revenir jusqu’à une date indéterminée. Ces trois mots « une date indéterminée » sont l’aveu le plus nu de ce que le gouvernement Netanyahou est en train de faire. Ce n’est pas une opération de sécurité. C’est une annexion. C’est la continuation méthodique d’un projet colonial que le mouvement sioniste poursuit depuis plus d’un siècle.
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Le Litani, une convoitise vieille d’un siècle
Dès 1916, lors des négociations Sykes-Picot, les représentants du mouvement national juif réclamaient l’extension de la frontière nord de la Palestine jusqu’aux régions bordant la partie sud du Litani. Ces prétentions furent réitérées à la conférence de paix de Paris en 1919, puis lorsque la France créa l’État du Grand-Liban en 1920. La raison n’est pas symbolique : c’est l’eau. Herzl lui-même insistait sur la nécessité d’inclure le sud du Liban dans l’État juif pour ses ressources hydrauliques vitales. En 1941, Ben Gourion déclarait sans ambiguïté : « Le Litani doit se trouver à l’intérieur des frontières de l’État juif pour garantir sa viabilité ». En 1954, Israël proposait dans son contre-plan hydraulique « Cotton » de s’approprier plus de la moitié des eaux du Litani, soit 400 millions de m³ sur 700. Les prétentions furent rejetées. Mais jamais abandonnées.
L’offensive de 2026 : la répétition du modèle Gaza
Le scénario est identique, vider le territoire par la terreur, rendre le retour matériellement impossible, installer une présence militaire permanente préfigurant la colonisation civile. Israël a ordonné l’évacuation forcée de 30 villages, puis de toute la population au sud du Litani, avant de positionner cinq bases militaires au-delà de la ligne bleue et d’ériger un mur de béton de neuf mètres absorbant les terres des villageois. Les cinq ponts sur le Litani ont été détruits (dont celui de Qasmiyeh, coupant Tyr du reste du pays) et les attaques ont causé la mort de plus d’un millier de Libanais, contraignant plus d’un million de personnes au départ. L’objectif, décrit par le politologue Joseph Bahout de l’Université américaine de Beyrouth, est de rendre la région "complètement inhabitable" sur 25 à 30 kilomètres de profondeur. Pendant ce temps, le mouvement « Uri Tsafon » propose déjà l’acquisition de parcelles dans la zone et a publié une carte de l’annexion prévue du Sud-Liban, après « destruction de tous les villages ».
Le projet du Grand Israël n’est plus marginal : il est gouvernemental
Accuser quelqu’un d’évoquer le « Grand Israël » était hier synonyme de complotisme. Aujourd’hui, les ministres l’énoncent publiquement. Smotrich a explicitement appelé à annexer le sud du Liban jusqu’au Litani, affirmant que « la nouvelle frontière israélienne doit être le Litani », et a plaidé simultanément pour l’annexion de Gaza et de la Cisjordanie. Ce n’est pas un dérapage : c’est un programme en cours d’exécution. Depuis le 7 octobre 2023, plusieurs pouvoirs administratifs en Cisjordanie ont été transférés de l’armée à une autorité civile dirigée par Smotrich lui-même, un basculement décisif vers l’annexion légalisée. Parallèlement, 120 000 armes ont été distribuées aux colons, leur permettant de mener directement expulsions et incendies de terres palestiniennes. On compte aujourd’hui 737 000 colons en Cisjordanie et Jérusalem-Est. Depuis le 15 février 2026, un nouveau cadastre permet de déclarer « terres d’État » toute propriété palestinienne dont les habitants ont été forcés au départ. Après les bombes, le papier administratif qui transforme la dépossession en légalité interne. C’est exactement ce que chaque puissance coloniale a fait avant Israël.
Palestine et Liban : un seul et même crime
La tentation est de traiter les deux crises séparément. C’est une erreur qui fait le jeu de l’occupant. Ce qui unit Gaza, la Cisjordanie et le sud du Liban, c’est une logique unique : dépeuplement, contrôle foncier, colonisation. Gaza est désormais divisée par une « ligne jaune », blocs de béton et bermes de terre, plaçant 53 % du territoire sous contrôle militaire israélien direct. Le même dispositif commence au Liban. Pour les Palestiniens, un Liban du sud annexé signifie une frontière nord hermétiquement scellée, un axe de résistance régionale décapité, un peuple encore plus seul. En prenant également le contrôle d’infrastructures hydrauliques en Syrie, dont le barrage d’Al-Mantara, Israël met en œuvre une stratégie de domination régionale sur l’eau, exacerbant les tensions dans une région déjà frappée par une grave pénurie hydrique. L’expansionnisme sioniste ne se lit pas territoire par territoire. Il se lit comme système.
La complicité internationale et ce que nous devons faire
Lorsque Macron avertit qu’aucune « occupation » ne saurait assurer la sécurité, Katz annonce le lendemain que les déplacés « ne retourneront pas au sud du Litani tant que la sécurité des habitants du nord d’Israël ne sera pas assurée ». Les déclarations européennes servent de caution morale bon marché, sans jamais se traduire en sanctions, en embargo sur les armes, ou en reconnaissance du génocide. Cette passivité n’est pas de la neutralité : c’est une approbation. Smotrich lui-même n’a aucun doute que Trump « soutiendra l’État d’Israël » dans l’annexion de la Cisjordanie, comme il l’a fait en reconnaissant la souveraineté israélienne sur le Golan.
Face à cela, la première exigence est de nommer les choses. Pas une « zone de sécurité », une annexion. Pas une « opération antiterroriste » : une guerre coloniale. Pas des « déplacés temporaires » : des réfugiés délibérément produits pour vider un territoire. La guerre des mots est une guerre politique à part entière. La multiplication des BDS, des déjumelages, des pressions sur les institutions ne sont pas des gestes symboliques : ils construisent le rapport de force et coûtent à Israël sa légitimité internationale, l’une de ses ressources politiques les plus précieuses.
Le Litani coule encore. Les oliviers du Sud-Liban, brûlés comme ceux de Cisjordanie, gardent leurs racines dans une terre qui se souvient de ses propriétaires
