ENTRETIEN. Avec Standing Together, Juifs et Palestiniens sont bâtisseurs de paix

.Ce mouvement créé en 2015 rassemble des Juifs et des Palestiniens qui travaillent conjointement à rapprocher les deux communautés
Amal Ghawi, Palestinienne d’Israël, et Itamar Avneri, Juif israélien. | STÉPHANE GEUFROI / OUEST-FRANCE
Créé en 2015, Standing Together milite pour la paix et œuvre à la réconciliation entre Juifs et Palestiniens. Un mouvement qui refuse cette idée d’une « guerre perpétuelle » qui opposerait les deux communautés comme l’avait dit le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou en 2015.
À quel moment avez-vous décidé que les Juifs et les Palestiniens devaient renouer le dialogue ?
Amal Ghawi : Je m’appelle Amal ce qui signifie espoir. Je suis née dans une ville palestinienne en Israël. J’ai toujours eu l’impression que rien n’avait changé depuis l’occupation militaire que mes grands-parents ont affrontée. Cette douleur était enfouie. On ne parlait jamais de politique à la maison. J’ai décidé de rejoindre ce mouvement après les attaques du 7-Octobre. Dans ces moments-là, les Palestiniens sont les premiers à être ciblés par les autorités israéliennes. La tentation est alors grande de se replier sur ses émotions sans penser à celles des autres. Le 9 octobre, j’ai décidé de rejoindre Standing Together pour sortir de cet enfermement. C’est une structure politique où Juifs et Palestiniens peuvent dialoguer. Nous pouvons partager nos souffrances mais aussi leur donner un sens. Construire ensemble. Nous avons une devise : là où il y a une bataille à mener, il y a de l’espoir.
Itamar Aveneri : Mon nom signifie révolution. (Rire). Nous avons donc la révolution et l’espoir. J’étais présent lors de la fondation de Standing Together en 2015. Dans ce mouvement juif et palestinien démocratique, on s’exprime en hébreu et en arabe. Cet engagement représente pour moi l’aboutissement d’une longue démarche. Il y a dix-huit ans, je travaillais dans un kibboutz près du territoire de Gaza. L’un de ceux qui ont été attaqués le 7 octobre 2023. Les jours et les nuits étaient rythmés par les tirs de roquettes en provenance de Gaza d’un côté et les tirs israéliens de l’autre. La nuit, je n’arrivais pas à dormir. J’avais peur. J’ai eu ensuite la chance de déménager et de rencontrer des activistes pour la paix dont Vivian Silver qui a été tuée le 7 octobre. Je ne savais que faire de mes sentiments contradictoires. “Tu veux vivre en sécurité mais c’est la même chose pour ceux qui sont de l’autre côté de la barrière. Tu veux être libre mais ceux derrière le mur aussi”, m’a-t-elle expliqué. C’est ainsi que je suis devenu un militant pour la paix.
Comment agissez-vous au quotidien ?
Amal Ghawi : Nous voulons peser sur les orientations de la société israélienne de façon démocratique. C’est la même main qui occupe Gaza. C’est la même main qui commet des crimes contre les Palestiniens. C’est la même main qui organise un État d’apartheid en Israël. C’est contre cela que nous nous mobilisons. Agir de façon conjointe en associant des Juifs et des Palestiniens me semble essentiel. D’autres avant moi ont plaidé pour une coexistence pacifique. L’ancien maire de Nazareth Taoufik Ziyad (1929-1994) ou Tawfik Toubi (1922-2011) qui lui, a longtemps siégé à la Knesset sont pour moi une source d’inspiration. Notre travail porte aussi contre la violence qui fait des ravages dans la société israélienne. Récemment, 100 000 personnes ont manifesté contre le crime organisé.
Itamar Avneri : Depuis l’accord de cessez-le-feu en octobre 2025. On voit en Cisjordanie une augmentation de la violence. Cela a commencé avec la récolte des olives et ça n’a pas cessé depuis. Concrètement cela passe par des incendies dans les plantations, la destruction de maisons et parfois des crimes. Avec d’autres associations, nous nous rendons sur place pour faire de la présence protectrice. La présence de Juifs israéliens contribue à une désescalade de la violence. Mais cela ne marche pas toujours. Il y a deux mois, une balle a sifflé au-dessus de ma tête. Ce que j’ai vécu ce jour-là correspond à la vie quotidienne des habitants de Cisjordanie.
En 2026, il y aura des élections en Israël. Il faut saisir cette opportunité pour chasser du pouvoir Benyamin Netanyahou et son gouvernement. Nous allons organiser une grande campagne pour inciter Juifs et Palestiniens à voter. Nous voulons soutenir une coalition palestinienne et juive pour entrer à la Knesset. Beaucoup de gens à gauche se contentent de dénoncer. Nous voulons contribuer au changement en pesant sur la réalité.
Cette réconciliation Benyamin Netanyahou n’y croit pas. Vous refusez cette logique de guerre éternelle ?
Itamar Avneri : Avant même les attaques du 7 octobre 2023, nous avions connu une période éprouvante en 2015 pour les Palestiniens comme pour les Juifs avec des attaques au couteau, des lynchages et des arrestations brutales de Palestiniens. Je me souviens parfaitement du discours prononcé alors par Benyamin Netanyahou. Cette phrase, je l’ai encore en mémoire lorsqu’il dit : “On me demande souvent si nous devrons toujours vivre par l’épée, si nous vivrons toujours dans une guerre perpétuelle.” Et puis ce silence suivi d’un : “oui”. Personne à ce moment-là sur l’échiquier politique ne lui a donné la réplique. Je me suis senti trahi. J’avais besoin d’espoir. Avec un groupe d’amis, nous avons décidé d’organiser une grande manifestation pour la paix en Israël. On attendait 500 personnes, nous en avons eu 3 000. D’autres ont suivi à Haïfa, Tel Aviv…
À quoi pourrait ressembler cette paix dont vous rêvez tous les deux ?
Amal Ghawi : Il faut dans un premier temps une solution à deux États. Je parle de deux véritables États indépendants. Ceci implique le départ des colons de Cisjordanie. Ce ne sera pas facile. Nous le savons. Nous devrons ensuite construire des institutions partagées. Cette période de transition est nécessaire. Le temps fera ensuite son œuvre. Et rien n’interdit de penser qu’à l’avenir, même si c’est dans cinquante ans, Israéliens et Palestiniens décideront d’abolir ces frontières et décideront de vivre ensemble. Il faut d’abord restaurer la confiance. Mais le gouvernement israélien actuel fait tout pour étouffer cette idée.
Itamar Avneri : Je crois toujours à une solution à deux États. Cela prendra beaucoup de temps. De part et d’autre, nous devrons reconnaître les crimes qui ont été commis. Il faudra aussi soutenir les Palestiniens. Oui, il y a un chemin d’espoir et les Européens nous ont montré la voie. Vous avez su le faire dans un continent dévasté par la Seconde Guerre mondiale. Nous sommes un mouvement démocratique. Nous voulons garantir la dignité et la sécurité de tous : en Israël mais aussi à Gaza et en Cisjordanie.
N’est-ce pas utopique aujourd’hui ?
Amal Ghawi : Si nous avions été majoritaires, rien de ce qui s’est passé à Gaza ne se serait produit. Je veux rester optimiste. Depuis le 7-Octobre, nous sommes passés de 3 000 à 7 000 adhérents payants. Nous avons beaucoup de sections à travers tout le pays. Et nous sommes le mouvement le plus important parmi les étudiants.
Itamar Avneri : On ne peut nier la droitisation de la société israélienne et une lente dérive vers une sorte de fascisme. Nous ne voulons pas nous résigner. À nous de construire une majorité capable d’inverser la situation actuelle et de mettre fin à la colonisation dans les territoires occupés. Cette paix à laquelle nous aspirons profitera à tous.
Repères
Le 7 octobre 2023, l’attaque terroriste des commandos du Hamas cause la mort de 1 200 personnes en Israël. 251 personnes sont prises en otage. Le gouvernement de Benyamin Netanyahou réplique en organisant un blocus de Gaza couplé à une invasion de l’enclave palestinienne pour obtenir la libération des otages. Les combats et les bombardements ont causé la mort de 70 000 Palestiniens selon le ministère de la Santé de Gaza contrôlé par le Hamas. Des chiffres crédibles selon plusieurs journaux israéliens (Haaretz, The Times of Israël et The Jerusalem Post) qui s’appuient sur des sources au sein de l’armée israélienne. Un cessez-le-feu a été signé le 10 octobre 2025. Mais il reste fragile. Les exactions commises de part et d’autre ont débouché sur des enquêtes et des mises en accusation contre trois dirigeants du Hamas tués depuis par l’armée israélienne pour crimes contre l’humanité. Un mandat d’arrêt a également été émis par la Cour pénale internationale contre Benyamin Netanyahou le Premier ministre israélien et le ministre de la Défense de l’époque Yoav Gallant.
Standing Together créé en 2015 rassemble des Juifs et des Palestiniens engagés pour la paix, l’égalité et la justice sociale. Il s’est mobilisé contre les violations du droit international à Gaza et contre ce qu’il considère comme un nettoyage ethnique dans l’enclave. Ces derniers mois, il a organisé des manifestations de rue rassemblant des milliers de personnes pour faire cesser le cycle infernal de la violence.
Source : Ouest-France
Patrice MOYON Publié le 14/02/2026
https://www.ouest-france.fr/monde/i...
