ENTRETIEN. « Les Palestiniens sont exclus de la reconstruction de Gaza »
Nur Arafeh, spécialiste palestinienne de l’économie du Proche-Orient, est chercheuse au Carnegie Middle East Center, à Washington D.C. Elle intervenait cette semaine à Athènes à l’Institut français, dans le cadre des Dialogues européens dont Ouest-France est partenaire. Elle explique le processus qui gouverne le projet de « Riviera » à Gaza promu par le président américain Donald Trump. Reconstruire le territoire est une urgence, mais au bénéfice de qui ?
Nur Arafeh, spécialiste palestinienne de l’économie du Proche-Orient, est chercheuse au Carnegie Middle East Center, à Washington D.C. Elle intervenait cette semaine à Athènes à l’Institut français, dans le cadre des Dialogues européens dont Ouest-France est partenaire. Elle explique le processus qui gouverne le projet de « Riviera » à Gaza promu par le président américain Donald Trump. Reconstruire le territoire est une urgence, mais au bénéfice de qui ?
Nur Arafeh, chercheuse palestinienne, spécialisée dans l’économie du Proche-Orient. Elle est intervenue jeudi 28 mai aux Dialogues européens à Athènes | . INSTITUT FRANÇAIS VANGELIS PATSIALOS
Issue d’une famille palestinienne, Nur Arafeh s’est spécialisée dans les questions économiques et de développement au Moyen-Orient. Elle travaille actuellement sur Gaza.
Quelle est la situation actuellement à Gaza ?
Depuis octobre, on parle de cessez-le-feu, mais en réalité il y a des victimes tous les jours. Pas de manière aussi intense qu’avant, mais les frappes continuent et l’aide humanitaire est totalement insuffisante.
Où s’est retranchée la population ?
Les Palestiniens sont désormais concentrés sur à peine 40 % de la bande de Gaza. Le reste est occupé par l’armée israélienne, et largement détruit. La situation est vraiment tragique. Et malheureusement, l’attention des médias internationaux est retombée depuis qu’on parle de cessez-le-feu. Et les journalistes sont toujours refusés d’accès sur place.
Comment circule l’information entre Palestiniens ?
Les photos circulent moins qu’avant. Même dans les médias arabes. Plus de deux cents journalistes ont été tués à Gaza. Souvent ciblés en tant que journalistes.
Que sait-on de l’état des forces du Hamas ?
Après le cessez-le-feu, Gaza a été divisée en deux, le long de ce qu’on appelle la ligne jaune. Dans l’Est, c’est l’armée israélienne qui contrôle. Le Hamas contrôle encore la partie ouest, où se trouve l’essentiel de la population. Il a été très affaibli par les frappes, mais la branche politique continue de jouer un rôle dans les négociations, au Qatar. Il y a aussi des milices, maintenant, sur le terrain, soutenues par Israël. La situation est assez chaotique.
Que fait le fameux Conseil de la paix, voulu par Donald Trump ?
C’est très nébuleux, les fonds ne sont pas arrivés pour l’instant. Et il n’y a rien sur la reconstruction. Nous ne disposons que de certains plans élaborés par l’administration américaine, des centres de recherches à Washington, et le gouvernement israélien. Mais c’est le modèle même de reconstruction qui est dramatique.
Pourquoi ?
Ces plans sont une illustration parfaite de ce que Naomi Klein appelle le capitalisme du désastre dans un ouvrage de 2007. À savoir l’utilisation par des intérêts privés de la situation de catastrophe (qu’elle soit naturelle ou le fruit d’une guerre) dans laquelle se retrouve un groupe humain. Les habitants se retrouvent complètement dépossédés de leur destin. C’est ce qui, en germes, se profile à Gaza. La captation des fonds par les intérêts privés, favorisée par l’état de choc dans lequel vit la population. On l’a vu en Irak, en Afghanistan, à Haïti. On le voit aujourd’hui à Gaza.
Mais la fameuse « Riviera » souhaitée par Trump, c’est du bluff ou un vrai projet ?
C’est l’illustration parfaite du capitalisme du désastre, des gratte-ciel, des hôtels 5 étoiles, etc. Le modèle de gouvernance qu’il propose est un diktat de l’extérieur qui n’implique en rien la population. C’est juste au bénéfice de certains cercles. Le Conseil de la paix est censé gérer les fonds pour la reconstruction. Sans aucune connexion à des organisations multilatérales ou aux autorités palestiniennes. Il n’a de comptes à rendre à personne si ce n’est à Donald Trump.
Les Américains et les Israéliens argumentent en disant qu’ils ne veulent pas donner ces fonds au Hamas…
Le Hamas a clairement déclaré ne pas vouloir gouverner l’enceinte désormais, et demandé à ce que le comité des technocrates palestiniens soient impliqués. Mais ces élites sont en Égypte et empêchées par Israël de revenir. Elles n’ont pas été impliquées à ce jour.
L’Autorité palestinienne semble avoir disparu du paysage…
Elle est complètement marginalisée. Tout comme le sont les experts palestiniens en matière de reconstruction. Ils existent, vous savez. Après la guerre de 2014, il y a eu une reconstruction. Le problème aujourd’hui, c’est que ni les pays du Golfe ni les Européens ne veulent plus remettre de l’argent après ces nouvelles destructions. L’Arabie saoudite, par exemple, conditionne l’octroi de fonds au rétablissement d’un processus politique. C’est le cœur du problème, la reconstruction c’est toujours un processus politique.
Votre famille est à Jérusalem-Est. Comment vit-elle cette situation ?
L’expansion des colonies israéliennes continue partout en Cisjordanie. Et dans ce contexte, il y a un climat d’extrême surveillance de la population. Ma mère efface immédiatement tous les messages WhatsApp de son téléphone quand elle sort de chez elle. Car en cas de contrôle, vous risquez l’arrestation. Les restrictions de déplacement ont été intensifiées. Toute la Cisjordanie est fragmentée désormais, comme les bantoustans en Afrique du Sud.
Les Européens sont complètement hors jeu aujourd’hui ?
Ce que je peux vous dire, concernant le ressenti des Palestiniens, c’est qu’on a entendu des paroles de condamnation de ce que l’armée et les colons israéliens continuent de faire. Mais très peu d’actions. La déception est profonde. D’autant que les colonies continuent, chaque jour, de s’élargir.
« Un État palestinien est impossible aujourd’hui »
La solution à deux États semble désormais irréalisable. Vous y croyez encore ?
La carte de la Cisjordanie, c’est comme un morceau de gruyère. Sur le terrain, construire un État palestinien est impossible aujourd’hui.
Vous avez grandi à Jérusalem. Quel souvenir avez-vous ? C’était différent ?
Je suis née en 1991, juste avant le processus d’Oslo. Je me souviens très nettement de la seconde Intifada, en 2000. On ne pouvait soudain plus bouger, les check points étaient partout, je ne pouvais plus allez voir ma grand-mère à Ramallah.
Le contact entre les deux populations existait encore ?
Oui, beaucoup de Palestiniens travaillaient encore en Israël, comme main-d’œuvre. Ce qui apportait des revenus aux familles palestiniennes. Depuis le 7 octobre 2023, la grande majorité de ces travailleurs ne peut plus y retourner. Israël fait venir de la main-d’œuvre d’Inde et d’Asie du Sud. À Jérusalem, c’est un peu différent. Nous sommes sous occupation et administration israélienne. Si vous allez voir un docteur, c’est souvent un docteur israélien que vous allez consulter.
Vous parlez l’hébreu ?
Oui, je l’ai étudié à l’école.
Et votre mère ?
Elle le parle aussi, les gens sont obligés de le parler pour la vie au quotidien.
Quelle solution étatique voyez-vous pour les Palestiniens ?
Je ne raisonne plus en termes d’État. Ce dont ont besoin les Palestiniens, c’est la liberté, l’auto-détermination et la dignité. Sous quelles formes ? Ce n’est pas le plus important.
Pourrait-il y avoir un État binational ?
Il y a débat sur la forme fédérative, ou confédérative. C’est discuté un peu partout. Dans les faits, nous sommes face à un État, mais c’est un État d’apartheid. Tout dépend de la façon dont on définit la question de l’État. Le primordial, ce sont les droits et la résistance à un projet colonial. Après, on peut penser à quelle forme d’État.
Nur Arafeh en quelques dates
1991. Naissance à Londres.
1992-2002. Enfance à Jérusalem.
2010. Double cursus à Sciences Po Paris et Columbia University à New York.
2014. Master à Cambridge.
2014-2017. Recherches en Palestine.
2022. Doctorat à l’université d’Oxford.
Depuis 2022, chercheuse au Carnegie Middle East Center, à Washington.
Source : OUEST FRANCE
https://www.ouest-france.fr/monde/g...
