Edward Saïd, l’actualité brûlante d’une pensée

Alors que les armes occidentales se déchaînent à nouveau au Proche-Orient et que l’hostilité vis-à-vis des musulmans et des Arabes structure largement la politique et la géopolitique contemporaines, jusqu’où la pensée de l’intellectuel palestino-américain demeure-t-elle pertinente ?
Joseph Confavreux, le 6 avril 2026
SiSi Edward Saïd, mort en 2003, est aujourd’hui une référence incontournable dès qu’il s’agit de penser le Proche-Orient, les mondes postcoloniaux ou la destruction du peuple palestinien par Israël, c’est loin d’avoir toujours été le cas. Particulièrement en France.
Son livre de référence, Orientalism, publié en 1978 aux États-Unis, est pourtant traduit dès 1980 aux éditions du Seuil, sous le titre Orientalisme. Mais sa réception est alors extrêmement circonscrite. Le chercheur Laurent Dartigues, qui a codirigé un ouvrage collectif de référence sur la réception de la pensée de Saïd, intitulé Orientalismes/Occidentalismes. À propos de l’œuvre d’Edward Saïd (Hermann, 2018), intitule ainsi sa communication : « Histoire d’un silence ? La réception de l’œuvre de Saïd en général et d’Orientalisme en particulier dans le champ français (1980-2003) ».
Il y constate que, dans les milieux académiques hexagonaux, la découverte d’Orientalisme fut marquée par un mélange d’indifférence et de rejet. Et qu’elle fut également limitée dans l’arène politique.
Edward W. Said à New York, États-Unis, le 8 novembre 2001. © Photomontage Mediapart avec Dallal / Sipa
Signe de cette défiance, alors qu’Orientalism faisait partie d’une trilogie, dont les deux autres volets furent The Question of Palestine (1979) puis de Covering Islam : How the Media and the Experts Determine How We See the Rest of the World (1981), ces deux derniers ouvrages vont mettre plus de trente ans à être traduits et publiés en France, au début des années 2010, chez Actes Sud.
« Quant à mes malheurs avec les éditeurs français, c’est une histoire assez banale. Depuis la traduction de l’Orientalisme paru en 1980, aucun éditeur, surtout Le Seuil, n’a voulu me traduire pour des raisons (je suppose) entièrement politiques », expliquait à ce sujet le professeur à Columbia dans un entretien au Monde diplomatique, journal qui fut un des relais essentiels de la diffusion de ses analyses en France.
Une réception entravée dont l’Hexagone n’a toutefois pas le monopole. Dans l’ouvrage collectif paru chez Hermann, le Mauritanien Mohamed Mahmoud Ould Mohamedou juge que la théorie de l’orientalisme a été « généralement ignorée en France, prise de haut en Grande-Bretagne, méconnue ou instrumentalisée dans le monde arabe et travestie en coup de gueule savant aux États-Unis ».
Un véritable public, vingt ans après sa mort
Pour rappel, l’orientalisme désigne, selon Saïd, une manière de peindre l’Orient « par le biais d’un discours relativement homogène, en tout cas reconnaissable, fonctionnant invariablement sur un mode réductionniste, et qui dénote, accompagne ou informe des politiques de domination », pour reprendre les termes de Mohamed Mahmoud Ould Mohamedou.
Comme l’explique à Mediapart l’historien Rashid Khalidi, qui a occupé jusqu’à tout récemment la prestigieuse chaire « Edward Saïd » à l’université Columbia à New York, « si on regarde ses œuvres les plus politiques, à savoir Orientalisme, La Question de Palestine et L’Islam dans les médias, elles sont d’une actualité brûlante. L’université a évolué, les centres d’étude sur le monde arabe ou la Palestine sont plus nombreux qu’avant, les études postcoloniales et l’analyse des médias se sont bien sûr développées ».
Mais pour lui, « le regard sur l’islam, l’Orient et la Palestine n’a guère évolué. Le racisme décomplexé de l’administration Trump n’en est que le prolongement. Les travers, les déformations, les clichés demeurent structurants aux États-Unis, même si on peut repérer davantage de fictions, de films ou de séries montrant la réalité qu’à l’époque où Saïd écrivait sa trilogie ».
Ses élèves étudient-ils les livres de Saïd ? « Sa lecture demeure essentielle dans le monde universitaire, répond le chercheur. Ses œuvres se vendent, les étudiants le lisent, il est utilisé dans les cours. Il a un véritable public, plus de vingt ans après sa mort. »
L’écrivaine libanaise Dominique Eddé, intime de Saïd, a contribué à la traduction de plusieurs livres du professeur, comme Israël, Palestine : l’égalité ou rien (La Fabrique, 1999) ou Des intellectuels et du pouvoir (Le Seuil, 1996), ainsi qu’au lancement d’Orientalisme au Seuil en 1980.
Elle a publié en 2017 Edward Saïd. Le roman de sa pensée (La Fabrique), qui constitue l’ouvrage en français le plus sensible et précis sur l’œuvre de l’intellectuel palestino-américain, y compris sur certaines critiques que l’on peut lui adresser.
Saïd a eu une forme de clairvoyance et de prévoyance rétrospectivement sidérante quant à l’intensité du mépris et de l’ignorance entretenus par un certain Occident vis-à-vis des Arabes.
Dominique Eddé, écrivaine
Jointe par téléphone depuis Beyrouth, percutée à nouveau par des bombardements israéliens réduisant une partie de la ville en poussière, Dominique Eddé juge que les deux ouvrages phares de Saïd, Orientalisme et Culture et impérialisme (Fayard/Le Monde diplomatique, 2020), « non seulement n’ont pas pris une ride, mais éclairent d’une manière presque insupportable la situation d’aujourd’hui ».
Pour elle, « ils ont devancé une forme d’impérialisme et de colonialisme qu’on pouvait difficilement concevoir dans le monde de l’après-Seconde Guerre mondiale dans lequel ils ont pourtant été écrits. L’actualité affirme de manière troublante ce que voyait Saïd de la situation des Palestiniens face à Israël. Il a eu une forme de clairvoyance et de prévoyance rétrospectivement sidérante quant à l’intensité du mépris et de l’ignorance entretenus par un certain Occident vis-à-vis des Arabes ».
C’est en particulier sur le combat pour la Palestine, et notamment son opposition précoce au processus d’Oslo et au leurre d’une « solution à deux États », que Saïd a, selon elle, été précurseur : « Il a eu une vision supérieure et anticipé l’impasse. Il a compris, avant la plupart des gens dans la région, qu’un État palestinien souverain était rendu impossible par Israël et les États-Unis, avant même que cette possibilité ne soit dynamitée comme elle l’est aujourd’hui. Trop de protagonistes se sont engouffrés dans un effort qui a abouti à un résultat catastrophique. »
« Sa lucidité vis-à-vis des accords d’Oslo, qui se bornaient à reconnaître l’OLP sans reconnaître la Palestine et sans renoncer aux colonies, n’a été que peu reconnue, et toujours après-coup, poursuit l’écrivaine. Au détriment de son espoir d’un pays commun pour les Palestiniens et les Israéliens et d’un dépassement des identités confessionnelles au Liban, en Syrie ou en Palestine. Il avait vu juste, mais à trop long terme pour n’être pas solitaire jusqu’au bout. »
C’est depuis sa position de professeur à Columbia, et avec la publication de sa trilogie, qui lui donne une stature d’intellectuel international, que Saïd s’engage plus directement en faveur du combat pour la Palestine, même si ses relations avec l’OLP ont été fluctuantes.
C’est aussi avec ce statut et depuis ce positionnement qu’il est à nouveau traduit en France, à la fin des années 1990, avec deux ouvrages, Entre guerre et paix : retours en Palestine-Israël, publié par les éditions Arléa en 1997, puis Israël, Palestine : l’égalité ou rien en 1999.
En France, une réception tardive et morcelée
Pour la chercheuse Anne-Claire Collier, autrice d’un article de référence intitulé « La traduction manquée d’Edward Saïd en France », on devrait donc esquisser trois temps de la réception d’Edward Saïd. « Le premier, ambigu, est caractérisé par une traduction très précoce d’Orientalisme chez un éditeur généraliste et central des sciences sociales français, Le Seuil, suivi par un relatif silence éditorial face aux autres publications », écrit-elle.
Le second « montre comment la création de maisons d’édition indépendantes et critiques ouvre un nouvel espace éditorial pour des ouvrages à la croisée entre théorie et politique ». Enfin, un troisième temps permet l’accélération des traductions d’Edward Saïd, avec le tournant de l’année 2005, marquée en France par la loi mémorielle sur la colonisation, les analyses suivant les émeutes de l’automne dans les banlieues et, quelques mois plus tard, par l’appel des Indigènes de la République.
Depuis, dans l’Hexagone comme ailleurs, Saïd est devenu une référence canonique des études postcoloniales qui explosent alors dans les universités et irriguent les combats politiques. Et une lecture essentielle pour s’opposer aux représentations négatives et/ou effrayantes des mondes arabes et musulmans, ainsi que l’examine notamment la sociologue et philosophe Sonia Dayan-Hezbrun dans le chapitre intitulé « De l’invention de l’Orient au spectre de l’islam » du livre collectif publié chez Hermann.
On peut, sans voler sa parole, projeter qu’il aurait été très critique des mouvements islamistes armés. Dominique Eddé, écrivaine
Devenue une matrice, la thèse sur l’orientalisme de Saïd est sans cesse relue et débattue. Dans un texte écrit pour le catalogue qui accompagne la grande exposition que le Louvre-Lens consacre en ce moment à l’histoire des orientalismes, l’historien M’Hamed Oualdi évoque trois « camps critiques ». Le premier, à tendance conservatrice, continue à « penser de très larges régions tout à fait diverses et hétérogènes en fonction de spécificités culturelles telles que l’islam ou de langues transrégionales, comme le turc, l’arabe, le persan ».
Le deuxième a été incarné par le philosophe marxiste Sadik Jalal al-Azm, reprochant à Saïd « de ne prêter attention qu’à la culture (c’est-à-dire aux représentations, aux images, aux discours) et de trop oublier le social et l’impérialisme comme forme de domination politique », mais surtout de ne pas voir que l’orientalisme avait suscité une forme de contre-orientalisme dans le monde islamique, que Sadik Jalal al-Azm nomme « orientalisme inversé ». C’est-à-dire un « discours interne à ce monde qui a rejeté sur l’Occident toutes les responsabilités et défaillances des régimes arabes postcoloniaux ».
Le dernier, plus récent, a cherché à comprendre plus précisément la formation des savoirs orientalistes et montré qu’ils n’ont pas toujours eu pour finalité – en dépit de leurs principaux effets – de « fournir des outils aux colonialistes européens pour dominer l’Orient ».
Saïd et l’islamisme
Une autre critique importante, que l’on trouve aussi bien sous la plume de Dominique Eddé que sous celle de l’islamologue François Burgat (voir son article intitulé « Double Extradition : What Edward Said Has to Tell Us Thirty Years on from “Orientalism” », dans la Review of Middle East Studies, 2009), est d’avoir sous-estimé le développement de l’islamisme et de l’islam politique dans le monde arabe.
« Il existe un point de discussion sur l’appréciation du danger du fondamentalisme islamiste, confirme Dominique Eddé, tout en soulignant que « la laïcité était un invariable de sa pensée. On peut donc, sans voler sa parole, projeter qu’il aurait été très critique des mouvements islamistes armés tels qu’ils ont pris forme que ce soit avec le Hamas en Israël ou le Hezbollah au Liban ».
Comment saisir alors sa rencontre à Beyrouth avec Hassan Nasrallah, leader du Hezbollah assassiné par Israël en 2024, au sujet duquel Edward Saïd écrivit se souvenir d’un « homme très impressionnant » avec lequel il était tombé d’accord « sur l’inanité des accords d’Oslo » ?
« Le Hezbollah était alors une réponse à l’occupation israélienne. Il était très loin d’être le parti qu’il est devenu, le défend Dominique Eddé. Il n’avait pas dégénéré comme toute la région a dégénéré vers un référent religieux messianique, monolithique et mortifère. Cela étant dit, je pense aussi qu’il s’est laissé séduire, comme beaucoup d’entre nous, par le charisme de Nasrallah. Il n’a pas vu l’étendue du danger. Il n’a pas vu le degré de paternité, de manipulation et d’emprise du régime islamique iranien sur le parti libanais. »
De la Chine à l’Arménie
Si Dominique Eddé devait exprimer une limite à la pertinence de l’œuvre de Saïd, « c’est sur certaines dynamiques internes au monde musulman, et notamment sur la question de la place des femmes. Il est frappant de voir que ce grand lecteur de Joseph Conrad possède une lecture très fine de la façon dont les écrits de ce dernier expriment des a priori empreints de supériorité des pays occidentaux sur les pays colonisés, mais ne relève pas la part de misogynie de l’univers conradien, pas plus que Saïd ne s’est concentré sur la domination des hommes sur les femmes dans le monde arabo-musulman. Cela étant dit, il n’y a pas d’œuvre qui tienne, en fiction comme en essai, qui n’ait sa part de manque. Ce manque même est vital ».
L’écrivaine relève encore qu’une des forces de la pensée de Saïd a précisément été de savoir articuler, comme très peu d’autres, les dimensions politiques et littéraires. « Il est ainsi un des premiers, face à l’humanisme et à la profondeur de Camus, à avoir pointé avec justesse la façon dont sa peur des Arabes avait aveuglé l’écrivain sur la place qui est la leur et leur revient dans le vécu et la compréhension de l’histoire », poursuit-elle.
« Là encore, insiste-t-elle, pointer le manque chez Camus, comme chez Conrad ou Saïd, n’enlève rien à la grandeur de leurs œuvres respectives, cela les éclaire et les humanise. »
L’ouvrage collectif publié chez Hermann, Orientalismes/Occidentalismes, permet de mesurer l’importance d’une pensée à ce qu’elle se déploie dans des champs et des territoires éloignés de ses objets d’étude initiaux. Le sinologue Florent Villard y consacre ainsi un singulier chapitre à l’appropriation en Chine de la pensée de l’universitaire palestino-américain, entre usages critiques et dévoiements nationalistes.
Et qu’en est-il de l’héritage de Saïd concernant son rapport à la musique, auquel Dominique Eddé consacre certaines des plus belles pages de son livre ? « L’expérience du West-Eastern Divan Orchestra, qu’il a créé en 1999 avec le chef d’orchestre israélien Daniel Barenboim, a essaimé dans les esprits, mais aussi dans des initiatives telles que, par exemple en Turquie, un orchestre réunissant des musiciens arméniens et turcs. »
Pour l’écrivaine, « Saïd pensait qu’avec ce langage universel qu’est la musique, on pouvait transcender les conflits, quand bien même dans un cadre précis et pour une durée limitée. Ou en tout cas permettre de respirer autrement, de souffler, et par-dessus tout ouvrir des fenêtres, instaurer du mouvement. Or, suivre de près l’œuvre de Saïd, c’est adopter le mouvement comme méthode de pensée, et forcément comme moyen de combat, contre les totalitarismes ».
Joseph Confavreux

