En Cisjordanie, des étrangers arrêtés pendant la récolte des olives dénoncent une « stratégie d’intimidation » d’Israël

Trente-deux volontaires venus participer à la cueillette des olives ont été détenus par Israël à la prison de Givon, à la mi-octobre, avant d’être expulsés. Une arrestation qui vise, selon eux, à éloigner tout regard extérieur sur la violence des colons.
Par Louise Vallée, le 25 novembre
Cisjordanie occupée, le 17 octobre 2025. A coté des colonies d’Elazar, de Neve Daniel et de Netiv Haavot. Des militants de l’association Combattants pour la paix aident une agriculteur palestinien à récolter ses olives. Le champ a quelques oliviers inaccessibles depuis deux ans aux palestiniens. L’armée a été appelée afin de déloger les activistes et les palestiniens. Une palestinienne quitte les lieux à contre coeur. Mia Biran, activiste, réconforte une palestinienne venue récolter ses olives. LAURENCE GEAI/MYOP POUR « LE MONDE »
Pauline ne s’attendait pas à ce que la situation « dégénère aussi vite ». En quittant Pau pour la Cisjordanie, début octobre, cette ouvrière agricole de 31 ans (les personnes citées par leur prénom n’ont pas souhaité donner leur nom) voulait s’impliquer « physiquement » auprès des Palestiniens pour la traditionnelle récolte des olives, essentielle aux revenus des familles, mais de plus en plus menacée par les attaques des colons israéliens. Mais, dix jours après son arrivée dans le territoire occupé, son voyage s’achève brutalement.
Le 16 octobre, la jeune femme se trouvait parmi les 32 volontaires étrangers de la campagne « Zeitoun 2025 » − (zeitoun signifie « olives », en arabe) pilotée par plusieurs organisations agricoles palestiniennes et de différents pays − arrêtés près de Huwara, dans le nord du territoire palestinien. Plusieurs d’entre eux vont être détenus dans la prison de Givon avant d’être expulsés. Parmi eux, une dizaine, venus d’Allemagne, d’Angleterre, d’Irlande et de France, dénoncent aujourd’hui auprès du Monde une « stratégie d’intimidation » par Israël, visant selon eux à éloigner tout regard extérieur sur la violence des colons dans le territoire palestinien, violence jugée inédite cette année.
Chassés dans la matinée d’un champ près du village de Burin, dans le gouvernorat de Naplouse, ces volontaires étaient regroupés dans la ferme d’un Palestinien quand un véhicule de l’armée a fait irruption. Les militaires se montrent vite « provocateurs », voire « sadiques », « clairement complices avec les colons », assure Pette, 37 ans, venu prêter main-forte depuis une ferme agroécologique du Pays basque. Selon son récit, l’un joue avec la sécurité de son fusil d’assaut, un autre pointe son viseur laser sur la tête des volontaires.
« Aucune raison légale »
La parcelle a été désignée comme « zone militaire », leur explique-t-on, avant que la police ne les embarque sans plus de précisions. « Dans notre district, quand des touristes pénètrent dans une zone militaire fermée, nous demandons leur expulsion », a justifié, le 12 novembre, Meïrav Ettinger, conseiller juridique auprès de la police israélienne de Cisjordanie, lors d’une audition devant le Parlement israélien, à propos d’une arrestation similaire.
Contactée, l’armée israélienne affirme que cette zone militaire a été créée pour « permettre la
dispersion de la foule ». L’accès au lieu où ils récoltaient « nécessite une coordination préalable,
qui n’avait pas été organisée », explique-t-elle, affirmant avoir détenu les personnes qui
« refusaient de s’identifier et de partir, troublant ainsi l’ordre public » – ce que les volontaires
démentent.
Dans un communiqué, Yariv Levin, le ministre de la justice israélien, les accuse pour sa part d’avoir « enfreint un ordre militaire » et affirme que certains sont affiliés à l’UAWC, l’Union des comités de travail agricole, une organisation palestinienne qualifiée de « terroriste » par Israël depuis 2021.
Mais pour Riham Nassra, une avocate israélienne qui représente plusieurs d’entre eux, la décision de les expulser avait été prise « avant même que l’ordre ne soit émis » officiellement. La zone militaire a été décrétée « sans aucune raison légale », dénonce l’avocate, qui y voit « une stratégie politique pour isoler les Palestiniens dans les champs ».
Sentiment d’« impuissance »
Après leur arrestation, les volontaires racontent être passés d’une petite pièce sans fenêtre à une autre, du commissariat d’Ariel, une des plus grandes colonies israéliennes en Cisjordanie, au point de passage d’Allenby, à la frontière jordanienne. Le temps est long et les informations rares dans les bus où ils patientent des heures, séparés en deux groupes. Ils sont fouillés, menottés s’ils résistent. Leurs téléphones et passeports sont saisis et on prend leurs empreintes.
Certains signent les papiers qu’on leur présente, consentant à leur propre expulsion, d’autres
refusent. De toute façon, « cela ne change rien », dit Pauline : on les renvoie au commissariat. « Là, ça fait vingt-quatre heures qu’on n’a pas dormi : on suit machinalement les ordres, se remémore la jeune femme. J’avais l’impression d’être éteinte. »
Les interrogatoires aux services d’immigration sont « menaçants », rapportent-ils. « Ils m’ont dit qu’ils avaient des vidéos de moi agressive envers un policier, alors que je savais que c’était faux, raconte Hanna, une Allemande de 28 ans qui travaille dans le secteur associatif. Quand j’essayais de répondre, ils me criaient dessus, me disaient de me taire. » Contactées, les autorités israéliennes n’ont pas répondu sur ce point.
Mais c’est devant le centre de détention de Givon, le vendredi matin, que la plupart prennent peur. « On voit ce grand bâtiment plein de barbelés, on comprend qu’on va rentrer en prison, mais on ne sait pas pour combien de temps », raconte Gemma, une Irlandaise de 45 ans. Certains auront été détenus soixante-douze heures, d’autres jusqu’à quatre jours. Tous disent surtout avoir souffert du « flou total » dans lequel ils ont été gardés au sujet de leur détention, et d’un sentiment partagé d’« impuissance ».
Au-delà de leur sort, les personnes interrogées redoutent aussi les conséquences pour les
Palestiniens et pour la récolte. Certains fermiers ont confié à Elie (le prénom a été modifié), 26 ans, avoir pu accéder, grâce à la présence d’internationaux, à des parcelles interdites depuis des années par les colons : « Ils étaient très émus, c’était un retour symbolique pour eux », raconte Elie. Tous craignent aussi un déchaînement de la violence. « Le rapport de force est différent quand on est là, dit Elie. Le gouvernement a peur qu’on montre leur vrai visage à l’Occident, qu’on documente les attaques. »
Et elles sont nombreuses, ces dernières semaines. Arbres brûlés, récoltes pillées, Palestiniens blessés : dans son dernier rapport, le bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires a recensé « environ 150 attaques » pendant le mois d’octobre, et affirme que la violence a atteint « son plus haut niveau depuis plusieurs années ».
« Ils veulent qu’on abandonne »
A la prison de Givon, les volontaires racontent un accueil « brutal », des gardiens « humiliants » quiles réveillent au milieu de la nuit. Il faut batailler pour tout : des couverts pour manger, une sortie dans la cour, les médicaments pour le cœur que réclame une septuagénaire pendant trois jours. « Tout était un peu à leur guise, ils jouaient avec nous », avance Pette, qui a peiné, au milieu des cafards qui grouillent dans sa cellule, à obtenir un rendez-vous avec le consulat français − accordé le dimanche. Contactée à ce sujet, l’administration pénitentiaire n’a pas donné suite à nos sollicitations.
Tous partagent malgré tout une certitude inquiétante : celle d’avoir reçu un traitement « privilégié » en tant qu’internationaux, loin de celui réservé aux Palestiniens arrêtés sur le territoire. Pour Pette, le message est clair : « Ils veulent qu’on abandonne. » Devant la Knesset (le Parlement israélien), le 12 novembre, le député travailliste Gilad Kariv dénonce, plus largement, une « campagne coordonnée pour intimider les organisations humanitaires qui opèrent en Judée-Samarie [terme biblique employé par Israël pour désigner la Cisjordanie] ».
Quand les volontaires sont finalement reconduits, au compte-gouttes, à la frontière jordanienne, des zones d’ombre persistent. « On aurait pu espérer au moins un document quelconque », déplore Hanna, qui continue d’interpeller l’ambassade depuis Londres. Les informations semblent avoir été distribuées « aléatoirement », déplore-t-elle.
L’interdiction de territoire de quatre-vingt-dix-neuf ans évoquée par le ministre israélien de la
justice ? La plupart assurent n’en avoir pas été informés, si ce n’est par les médias israéliens à leur retour. « Si je peux y retourner, bien sûr que je le ferai », dit néanmoins Gemma, refusant que son expérience décourage la solidarité internationale.
Louise Vallée

