Entre politique et poétique. - À propos d’un colloque international sur Gaza au Collège de France

samedi 3 janvier 2026

Depuis deux ans, la censure des autorités académiques et gouvernementales, sous la pression de groupes et de réseaux, a conduit à des annulations d’événements scientifiques. C’est dire la signification du colloque public qui s’est tenu au Collège de France le 17 décembre 2025, intitulé « Politics and Poetics on the Ruins of Gaza ». Parler de ruines n’est certes pas sans poser problème. Mais dire les ruines, c’est faire exister une mémoire qu’Israël cherche à effacer. Présentation

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Le monde universitaire français a, depuis deux ans, été peu ouvert à l’analyse des faits qui ont suivi l’attaque meurtrière du 7 octobre 2023 en Israël et ont été qualifiés de génocide des Palestiniens de Gaza par une majorité d’experts internationaux des crimes de masse, plusieurs grandes organisations de droits humains et une commission d’enquête indépendante des Nations unies. La censure des autorités tant académiques que gouvernementales, sous la pression de groupes et de réseaux communautaires ou partisans, a conduit à des interdictions et des annulations d’événements scientifiques. L’autocensure s’est développée à la suite de dénonciations, de sanctions administratives, d’auditions par la police, de convocations devant les tribunaux, sur la base d’accusations d’apologie du terrorisme et d’incitation à la haine raciale. Des rencontres ont certes eu lieu, mais dans le cadre limité de séminaires et d’ateliers réunissant chercheuses et chercheurs, étudiantes et étudiants.

C’est dire la signification du colloque public qui s’est tenu au Collège de France le 17 décembre 2025 sous l’intitulé Politics and Poetics on the Ruins of Gaza, en présence de plus de quatre cents auditrices et auditeurs de divers horizons. Il s’agissait de présenter des travaux scientifiques éclairant l’histoire longue aussi bien que récente de la Palestine sous occupation et révélant par le pouvoir de la poésie et du roman la vie quotidienne des Palestiniennes et Palestiniens confrontés à la violence extrême.

Cette réflexion collective menée par des anthropologues, juristes, politistes et spécialistes de littérature de trois continents revêtait une importance particulière dans un temps où l’annonce, quelques mois plus tôt, d’un cessez-le-feu, non respecté par l’armée israélienne, et d’un processus de paix, excluant toute participation palestinienne, avait fait quasiment disparaître les événements de la région de la plupart des médias occidentaux. L’écrasement de Gaza et le massacre de ses habitants, la colonisation de la Cisjordanie et de Jérusalem Est, les attaques et l’occupation au Liban et en Syrie, les menaces contre l’Iran et le Yémen faisaient l’objet d’une normalisation.

Photo © UNRWA

« Le temps est proche où ce qui sut demeurer inexplicable pourra seul nous requérir », écrivait René Char. Ce moment est en effet venu de tenter de comprendre ce qui semble inintelligible, à savoir le déchaînement de brutalité de la société israélienne contre le peuple palestinien et l’abdication par la plupart des pays occidentaux de leurs valeurs éthiques et de leurs obligations légales. Pour ce faire, les sciences sociales peuvent aider à appréhender les événements des deux années écoulées à la lumière de l’histoire de la région au cours du dernier siècle et du rôle qu’y ont joué les grandes puissances, tandis que la littérature peut seule proposer un langage pour rendre compte de l’expérience et de la résistance de la population palestinienne dans l’éternel recommencement de sa destruction.

Parler de ruines, comme il est fait dans le titre du colloque, n’est certes pas sans poser problème. Le mot évoque en effet, avec un sentiment nostalgique mêlé d’émotion esthétique, l’érosion du temps et parfois la dévastation de guerres anciennes, et l’on sait qu’il a été célébré par les romantiques et connaît aujourd’hui un regain d’intérêt. Or, à Gaza, il faudrait plutôt parler d’infrastructures et de bâtiments éviscérés, de fragments humains dispersés dans les gravats, de décombres sous lesquels sont enfouis des cadavres à jamais disparus, de vestiges de ce qui fut une mosquée, une église, une école ou un musée. Mais peut-être que dire les ruines, c’est faire exister une mémoire que les Israéliens cherchent à effacer.

Car les mots sont importants. Ils peuvent servir à dévoiler ou au contraire à occulter la réalité des faits. Ainsi la presque totalité des médias occidentaux ont systématiquement nommé l’opération militaire à Gaza sous la désignation de « guerre Israël-Hamas », reprenant ainsi la communication officielle mise au point par les autorités israéliennes. Pourtant, le langage utilisé par les responsables politiques et militaires du pays ne laissait guère de doute sur leur intention toute autre, puisque le président accusait «  la nation entière d’être responsable » de l’attaque du 7 octobre et devait à ce titre être punie, que le vice-président de la chambre des députés disait qu’il fallait « effacer la bande de Gaza de la face de la terre », que l’espace public s’emplissait de déclarations selon lesquelles «  il n’y a pas d’innocent », ce que le Premier ministre lui-même confirmait en invoquant devant les soldats l’ennemi biblique dont il fallait exterminer « les hommes et les femmes, les enfants et les nourrissons  ». Et de joindre le geste à la parole, avec un bombardement représentant six fois Hiroshima, un anéantissement des structures de santé, un blocage de l’aide humanitaire et l’annihilation de tout ce qui pouvait rendre vivable la vie des Palestiniennes et des Palestiniens.

Pourquoi, alors, affirmer qu’il s’agissait d’une guerre Israël-Hamas ? Il y a au moins trois raisons à cette trahison du langage. Premièrement, elle légitime l’opération militaire en la présentant comme la simple élimination d’une organisation désignée comme terroriste par les États-Unis et l’Union européenne, mais pas par les Nations unies. Deuxièmement, elle écarte toute accusation de crime au regard du droit international, puisqu’elle prétend n’être qu’une action destinée à débarrasser la région d’un ennemi public, quitte à devoir s’accommoder de la mort de civils considérée comme un dommage collatéral inévitable. Troisièmement, enfin, elle fournit aux pays occidentaux désireux de soutenir les représailles israéliennes une justification au nom du droit à la légitime défense. Ces trois raisons ont pour arrière-plan la volonté d’effacer un siècle de dépossession des Palestiniens de leur terre et de leurs droits, en faisant commencer l’histoire le jour de l’incursion du Hamas en Israël.

A ECOUTER ET PARTAGER (21:33) : Ce colloque prolonge le cours « Les formes de la violence » donné par Didier Fassin au Collège de France au printemps 2025.
https://youtu.be/iiQRiq4aBzw?si=ih9...
Introduction par Didier Fassin © Collège de France © Sciences sociales - Collège de France

L’interprétation des faits est, on le comprend, décisive. Elle est déterminée non par la recherche de vérité, mais par les rapports de force tant au niveau international qu’au plan national. Le colloque du Collège de France a donc été conçu pour inverser cette logique et tenter de redonner, à travers le travail scientifique et littéraire, un sens aux événements.

Vous souhaitez poursuivre la lecture : https://blogs.mediapart.fr/didier-f...

Source : LE CLUB DE MEDIAPART


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