[Entretien] Benjamin Stora : « La crise diplomatique la plus forte depuis 1962 »

L’historien Benjamin Stora donne, mercredi 12 novembre, à 17h, dans l’amphi Noailles d’Aix-Marseille Université (63, la Canebière), une conférence inaugurale autour des « questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie ». Des débats qui se poursuivront avec nombre de ses confrères jusqu’au 14 novembre au Mucem.
Philippe Amsellem /Algérie / 12/11/2025
La Marseillaise : Dans quel cadre s’inscrivent les rencontres auxquelles vous participez à Marseille ?
Benjamin Stora : Ces rencontres sont organisées par la partie française de la commission mixte des historiens français et algériens. Depuis sa mise en place en 2022, elle s’est réunie cinq fois. Puis, ses travaux se sont interrompus à cause de la crise diplomatique et politique actuelle. Le travail mémoriel de cette commission en a été la première victime, d’où l’intérêt d’essayer de maintenir un lien. L’idée est de faire le point sur l’état des travaux. Il y a quand même des historiens algériens qui sont invités, pas au nom de la commission mixte, mais à titre personnel.
À Marseille, beaucoup gardent en mémoire la vague de crimes racistes qui avaient touché la ville en 1973 et 1974, avec pour point d’orgue, l’attentat contre le consulat d’Algérie, alors établi rue Dieudé. Une crise diplomatique s’en était suivie. Celle que l’on connaît actuellement a-t-elle dépassé son intensité ?
B.S. : J’ai déjà évoqué les épisodes dont vous parlez dans la bande dessinée Les Algériens en France [signée avec l’illustrateur Nicolas Le Scanff et sortie en 2024 aux éditions la Découverte, Ndlr]. Mais à cette époque, il n’y avait pas eu de rappels d’ambassadeurs réciproques entre la France et l’Algérie. Or aujourd’hui, et depuis un an et demi, il n’y a plus d’ambassadeur de France en Algérie, ni d’ambassadeur d’Algérie en France. La crise diplomatique actuelle est la plus forte que l’on ait connue depuis 1962 et l’indépendance de l’Algérie.
Pour lire la suite : https://www.lamarseillaise.fr/societe/entretien-benjamin-stora-la-crise-diplomatique-la-plus-forte-depuis-1962-PL19121835
Plusieurs facteurs l’expliquent, parmi lesquels le récent vote de proposition de résolution portée par le RN à l’Assemblée nationale, qui remet en cause les accords de 1968. Qu’est-ce que ce vote dit de l’état du pays selon vous ?
B.S. : Cette dernière résolution en date est très symptomatique de la dégradation, non seulement des rapports existants, mais aussi des points de vue relatifs à cette histoire générale. Les accords de 1968 avaient été prévus pour réguler le flux entre la France et l’Algérie car, suite aux accords d’Evian, il y avait une circulation libre entre les deux pays pour permettre, à la fois aux Européens d’Algérie qui sont venus nombreux après 1962, et aussi aux travailleurs algériens qui ont continué leur migration, de pouvoir venir au moment où le pays connaissait les Trente glorieuses : c’est-à-dire l’expansion économique de la France. Le pays avait besoin de bras à cette époque. Les accords de 1968 visaient à réguler ce flux en accordant une compensation aux Algériens qui n’avaient pas choisi la nationalité française : une compensation avec la carte de résidence de 10 ans et la possibilité de la migration familiale. C’étaient les conditions fixées à cette époque. Mais entre-temps, il y a eu toute une série de mesures qui ont été prises en France et qui ont restreint considérablement le champ d’application des accords de 1968. D’abord, la fermeture des frontières décidée en 1974 par Giscard d’Estaing, puis l’instauration en 1986 d’un visa pour les pays du Maghreb en général. Un durcissement des conditions d’entrée. Ensuite, il y a eu une révision de ces fameux accords par des décrets en 1993 et 94, de sorte à ce que ces accords de 1968 soient progressivement vidés de leur substance. Néanmoins, l’extrême droite française a pris cet aspect et cette question pour en faire une arme de bataille contre l’immigration algérienne en France. On n’avait pas parlé de cette histoire depuis longtemps. Et voilà que depuis quelques années, nous sommes dans une situation où les Algériens sont désignés comme étant une sorte d’ennemi principal, de l’intérieur. Le fait de dénoncer les accords de 1968 est une façon de livrer les Algériens à l’opinion publique française.
La droite dite « républicaine » s’adonne également à ces manœuvres nauséabondes...
B.S. : La droite traditionnelle s’est radicalisée depuis plusieurs années maintenant. Pour une partie, elle a jeté l’héritage du gaullisme qui était quand même celui de la décolonisation, pour passer sur le rivage de l’extrême droite qui, elle, était foncièrement anti-gaulliste. Il ne faut pas oublier qu’elle a voulu assassiner en 1961 et 62 le général de Gaulle. Une partie de la droite républicaine a abandonné cet héritage par souci électoraliste, peut-être, pour se joindre à cette volonté de désignation des seuls Algériens, coupables selon eux de toute une série de méfaits liés à beaucoup de stéréotypes racistes dont je ne vais pas faire l’inventaire.
Outre la droitisation extrême de la société française, la crise diplomatique a aussi été exaltée par le soutien de la France au plan marocain sur le Sahara occidental...
B.S. : La dégradation de ces relations est antérieure à cette histoire d’ambassadeurs. Lorsque j’avais remis mon rapport au président de la République en 2021, j’avais eu droit à des attaques très dures venant de la droite française avec des pétitions, et même des expositions contre ce rapport : de Louis Aliot à Perpignan, de Valérie Boyer avec pétition chez les LR contre le rapport, des fils et femmes de harkis avaient aussi fait pétition contre l’entrée de Gisèle Halimi au panthéon, une stèle de l’émir Abd-el Kader avait été vandalisée à Amboise... L’une des préconisations de mon rapport consistait aussi à poser des stèles pour commémorer les massacres du 17 octobre 1961 à Paris. Un climat de refus s’était déjà exprimé, notamment de la part de la droite et de l’extrême droite qui ne voulaient pas toucher au plan mémoriel, tout cela au nom du refus de ce qu’ils appellent la « repentance » : c’est-à-dire le refus de regarder en face ce passé colonial. Sauf que notre travail n’était pas un discours de repentance mais une série de mesures et actes symboliques, comme la réhabilitation de Maurice Audin assassiné en 1957. Bien avant 2024, il y avait une effervescence politique et idéologique forte d’opposition à l’établissement de relations entre l’Algérie et la France à travers, à la fois, la position française sur le Sahara occidental, mais aussi le refus des OQTF que l’Algérie ne voulait pas reprendre.
Macron n’est-il pas le premier responsable de cette crise diplomatique, lui qui s’est volontairement laissé déborder par sa droite la plus extrême ? Hormis de timides pas comme la reconnaissance de l’assassinat par l’armée française de militants pour l’indépendance de l’Algérie comme Larbi Ben M’hidi ou Maurice Audin, le chef de l’État n’est-il pas un gardien de plus de l’imaginaire colonial français ?
B.S. : On ne peut absolument pas dire cela car aucun chef d’État français n’est allé aussi loin que lui dans la mise en œuvre de préconisations mémorielles. Ce que l’on peut déplorer, c’est que le travail s’est interrompu car il n’y a eu ensuite pas de volontarisme dans la poursuite de cette tâche, coté Français. Mais les recommandations concernant Larbi Ben M’hidi, Ali Boumendjel, Maurice Audin, l’ouverture des archives, la réunion d’une commission sur les essais nucléaires, l’érection d’une stèle d’Abd-el Kader à Amboise, la participation du chef de l’État à la commémoration du 17 octobre 1961... Après, on ne peut pas régler le problème de 132 ans de colonisation française en Algérie, simplement par des mesures qui démarrent un processus. Le gros problème, c’est son interruption. L’objectif était pour moi de faire en sorte qu’elles soient inscrites dans les manuels scolaires en France. Ma préoccupation, c’est que toutes ces mesures prises risquent d’être détricotées par une extrême droite qui peut arriver au pouvoir dans deux ans. Mon problème est de faire en sorte que le démarrage de ce travail mémoriel ne soit pas détruit.
« Un second souffle à un dialogue rompu »
Dans le petit monde du Quai d’Orsay comme dans les cercles d’historiens, le constat ne fait pas de doutes : la crise diplomatique franco-algérienne actuelle est la plus aiguë jamais connue depuis 1962 et l’indépendance de l’Algérie. Portée par le RN, soutenue par ses affidés de la droite et votée à l’Assemblée nationale la semaine dernière, la proposition de résolution décriant les accords migratoires de 1968 a exalté un ressentiment colonial et raciste plus que jamais à l’œuvre dans l’Hexagone. Avec le soutien de la France au plan marocain sur le Sahara occidental, l’une des causes de cette crise diplomatique qui a également interrompu le travail d’une commission mixte d’historiens algériens et français, annoncée en 2022 par les chefs des deux États sismographes. Pour regarder le passé colonial en face. Certains de ces historiens se réunissent du 12 au 14 novembre à Marseille pour poursuivre tant bien que mal leurs travaux et tenter de redonner un second souffle à un dialogue rompu. Au prix de la seule chose qui vaille : des débats qui s’appuient sur les réalités de l’histoire et des préconisations pour apaiser une mémoire sans cesse bafouée.


