Gaza. La caravane maghrébine « Soumoud » à l’épreuve des frontières

mardi 19 mai 2026

Le 12 avril 2026, la flottille « Global Sumud » a quitté Barcelone pour tenter, encore une fois, de briser le blocus imposé par Israël à Gaza. Quelques jours plus tard, 176 de ses membres étaient arrêtés après l’interception illégale d’une vingtaine de bateaux par la marine israélienne au large de la Crète. Mais la mer n’est pas la seule route tentée. En juin 2025, un convoi humanitaire terrestre était parti de Tunis vers le poste-frontière de Rafah avec le même objectif avant d’être contraint de faire demi-tour en Libye. Retour sur une caravane qui, malgré tout, aura fait tomber des murs.

15 mai 2026 Convoi Sumud-_2025

14 juin 2025, Syrte, Libye – Les participants à la caravane « Soumoud » protestent contre le blocage du convoi et les harcèlements des hommes armés chargés de l’encercler. © Nawaat – Yassin Gaidi Traduit de l’arabe par Moussa Acherchour

Ce dossier a été réalisé dans le cadre des activités du réseau Médias indépendants sur le monde arabe. Cette coopération régionale rassemble Orient XXI (France), Mada Masr (Égypte), Babelmed (Italie), 7iber (Jordanie), Maghreb Emergent (Algérie), Assafir Al-Arabi (Liban) et Nawaat (Tunisie).

9 juin 2025. L’avenue Mohammed V, une des principales artères de Tunis, est en ébullition. La rue, habituellement animée par la cadence accélérée des pas des travailleurs et des employés et le vrombissement des voitures, se prépare à un événement de taille. La caravane « Soumoud » — composée d’environ 1 500 personnes et 20 bus — s’apprête à démarrer de Tunis vers le passage de Rafah, entre l’Égypte et Gaza occupée et assiégée, afin de briser le blocus imposé par Israël.

Pour lire la suite : https://orientxxi.info/Gaza-La-caravane-maghrebine-Soumoud-a-l-epreuve-des-frontieres

Devant les bus alignés le long du trottoir, des drapeaux palestiniens flottent. Des valises, des banderoles, des gilets et des appareils photo de journalistes s’entassent pêle-mêle. Les participants au convoi humanitaire sont une mosaïque sociale, qui fait fi des divisions idéologiques et politiques : on croise des syndicalistes avec leurs casquettes et leurs chasubles, des médecins et des personnels médicaux, des étudiants, des avocats, des travailleurs, des retraités et des jeunes des deux sexes.

De l’autre côté des bus, des groupes se forment pour un dernier au revoir avant le départ du convoi. Une longue étreinte, des mères qui dissimulent leur inquiétude légitime derrière des mots et des prières, des amis qui prennent des photos furtives, avant que le cortège ne se mette en branle, et des enfants qui agitent leurs petites mains, sans comprendre tout à fait ce que signifie un blocus, mais qui sont conscients de la gravité de l’instant.

Une cause transfrontalière
Lorsque le convoi quitte la périphérie de Tunis et s’engage sur les routes du pays, l’équipée prend une autre dimension. De la capitale à Sousse, puis à Sfax et aux villes du Sud, les bus traversent des gouvernorats et reçoivent partout le même accueil en liesse qui tranche avec les discours régionalistes qui refont surface chaque fois que le pays est confronté à des crises sociales et économiques. Certaines voitures accompagnent le convoi sur plusieurs kilomètres, d’autres se contentent d’attendre au bord de la route, hissant des drapeaux ou filmant avec leurs téléphones pour immortaliser l’instant.

Des dizaines de membres des groupes ultras1 tunisiens se joignent au cortège. Ces jeunes, qui ont toujours soutenu la cause depuis les tribunes des stades à travers des Tifos artistiques, mettent en veille leurs rivalités pour participer ensemble à la caravane.

« Ce voyage n’est pas seulement un trajet à parcourir, c’est un test de notre capacité à dépasser nos anciennes divergences et à découvrir que la solidarité ne connaît pas de frontières, et que l’amour de la justice nous unit malgré tout ce qui nous a séparés auparavant », explique un de ces jeunes ultras.

Dans l’Ouest libyen, la solidarité efface les divisions
À quelques encablures du poste-frontière de Ras Jedir, au sud-est de la Tunisie, la route laisse progressivement apparaitre la ville de Ben Guerdane. Celle-ci est cernée de points de contrôle de la police et de l’armée qui nous rappellent l’attaque ratée de l’organisation de l’État islamique (OEI) il y a dix ans(2).

Au poste frontalier de Ras Jedir, le convoi entre dans un espace régi par les procédures et les dispositions réglementaires. Le passage est globalement calme, même s’il prend plusieurs heures en raison du grand nombre de participants et de la diversité des moyens de transport (voitures, bus et camions d’accompagnement). Les formalités sont réglées selon les procédures d’usage, sans complications supplémentaires ni retards injustifiés.

11 juin 2025, Libye – L’accueil populaire de la caravane s’est poursuivi après le passage de la frontière tunisienne et l’entrée dans les villes de l’ouest de la Libye, afin d’apporter un soutien matériel et moral aux participantes et participants.

Devant la lenteur de la progression entre les deux postes-frontière tunisien et libyen, les participants échangent à voix basse, comme s’ils évitaient de réveiller des soupçons dans une marche vers l’inconnu. Sur les visages se lit l’appréhension de ce qui les attend au-delà de cette frontière, dans un pays où la majorité des participants se rendent pour la première fois. Ils ont dans leur mémoire collective des images de tensions, de luttes fratricides et des affrontements que le voisin a connu ces dernières années. La peur est perceptible dans le timbre des voix et dans les questions récurrentes sur l’itinéraire, les villes traversées et la situation sécuritaire. Des participants essayent de se montrer rassurants et de calmer les appréhensions. La volonté de poursuivre le voyage malgré l’incertitude qui l’entoure demeure toutefois inébranlable.

Le convoi traverse la frontière libyenne, dans un moment de communion et d’euphorie. L’ouest de la Libye l’accueille les bras grands ouverts. En traversant les villes libyennes, Abdelhamid, un jeune Libyen originaire de la région de Misrata (nord-ouest), qui a décidé de se joindre à la caravane et de poursuivre le voyage avec elle, nous interpelle : « Regardez ! Ces villes qui étaient déchirées par des conflits se mettent aujourd’hui d’accord pour soutenir la cause et accueillir leurs hôtes. » Ces mots résument bien la situation et confirment que la caravane ne traverse pas seulement un territoire géographique, mais aussi un espace symbolique où la solidarité avec la Palestine transcende tous les clivages.

Un seul peuple séparé par des frontières
Vendredi 13 juin 2025. Le convoi arrive aux portes de la ville de Syrte. La ville marque l’entrée en Cyrénaïque, région contrôlée par l’Armée nationale libyenne (ANL) du maréchal Khalifa Haftar, qui contrôle l’Est et le Sud du pays. Les bus s’arrêtent à un point de contrôle impromptu, mis en place par les forces de l’Est de la Libye. Il n’y a pas d’infrastructures administratives ni d’aire de repos, comme celles que les voyageurs ont l’habitude de croiser aux frontières, aux entrées des villes ou aux points de contrôle. C’est un poste frontalier aussi virtuel que complexe, délimitant la fracture du pays. Les participants prennent alors conscience que les frontières peuvent également être celles créées par des schismes politiques et la course au pouvoir.

Après avoir constaté l’impossibilité d’avancer vers Syrte, et face au refus des autorités locales de laisser passer le convoi dans l’est de la Libye vers la frontière égyptienne, les participants installent un campement en plein air, au bord de la route, dans un petit périmètre encerclé par les forces de l’est de la Libye avec des barrières, pour empêcher toute personne d’entrer ou de sortir librement. Le choix du lieu semble avoir été bien étudié : il s’agit d’une région désertique, coupée de tous les réseaux téléphoniques et d’Internet. Aucune des tentatives de transmission en direct ou de publication sur les réseaux sociaux n’aboutit. Comme si le monde s’était tout d’un coup éclipsé derrière des murs invisibles. Comble du paradoxe, le convoi, dont le but était de briser le siège, se retrouve lui-même assiégé.

13 juin 2025 – Campement improvisé pour la caravane après l’arrêt de son périple aux abords de la ville de Syrte. © Nawaat – Yassine Gaidi

Sous un soleil de plomb, la fatigue – physique et morale – commence à se lire sur les visages des participants. Les rares informations qui nous parviennent font état de l’impossibilité pour les autorités de l’est de la Libye d’autoriser le passage des bus pour des raisons de sécurité « stratégique », dit-on. Au même moment, de vastes campagnes de soutien sont lancées sur les réseaux sociaux, et des pressions sont exercées sur les autorités libyennes et égyptiennes pour faciliter le passage du convoi et ne pas l’intercepter. À partir de là, un slogan s’impose : le point d’arrêt de la caravane est « le début des frontières réelles de l’occupation israélienne ».

L’esprit collectif qui s’est développé entre les participants au camp a eu raison des différences d’âge, de nationalités et d’idéologie, chacun partageant une partie de son énergie ou de sa nourriture. Les participants venus de Tunisie, d’Algérie, de Libye, de Mauritanie, et même certains Palestiniens résidant en Libye qui accompagnent la caravane, s’assoient ensemble par terre pour échanger et se réconforter mutuellement. Ils se consolent avec l’idée que la caravane leur a permis, malgré tout, de tester leur capacité à briser la barrière de la peur, et à aplanir leurs divergences politiques, sociales et même culturelles. Dans les discussions et les réunions, l’appel à la cohésion et à éviter tout discours ou comportement susceptible de diviser les gens et de rompre l’union est sans cesse réitéré.

La tension avec les forces armées du Maréchal Khalifa Haftar qui ont encerclé les lieux monte d’un cran. Elles agressent et arrêtent plusieurs participants. Quant à la délégation qui représentait la caravane pour négocier la poursuite du voyage, elle se retrouve menacée puis violentée à son tour. Une fois que toutes les personnes arrêtées sont libérées et en bonne santé, la caravane décide de rebrousser chemin. Le dépit sur les visages des participants libyens en particulier résume toute la situation. Ils ne s’imaginaient sans doute pas que les rivalités politiques entre l’Est et l’Ouest pouvaient en arriver là.

Juin 2025, Tunis – Rassemblement de soutien à la caravane de la résistance « prête à briser les frontières », comme le mentionne la banderole. © Nawaat

Si la caravane a pris le chemin du retour, les esprits ne cèdent pas au défaitisme ni au désespoir. Au contraire, ils réfléchissent aux prochaines étapes, à des caravanes ou à des flottilles qui n’auraient plus à affronter des frontières terrestres. Sur le chemin du retour, l’accueil populaire aux entrées des villes est triomphal. Par ce geste, les partisans de la cause veulent sans doute signifier à ceux qui ont entravé le périple de la caravane qu’elle avait atteint son principal objectif : celui de rassembler les peuples libres du monde entier autour de la Palestine et de Gaza, grâce à la multiplication des initiatives similaires, par voie terrestre, aérienne ou maritime.

Les revers de la caravane après ce qu’elle a subi à l’entrée de Syrte ainsi que le renvoi par l’Égypte3 des militants venus par voie aérienne pour se rendre au poste-frontière de Rafah ont conféré à ce mouvement une dimension plus grande. Ils l’ont rendu plus résilient et plus déterminé, tout en lui permettant d’acquérir une expérience unique sur le terrain en matière d’organisation, de gestion de crise et de réactivité en cas d’urgence.

19 juin 2025, Tunis. Accueil populaire du convoi « Soumoud » à son retour à la capitale.


Agenda

Array

<<

2026

 

<<

Juin

 

Aujourd’hui

LuMaMeJeVeSaDi
1234567
891011121314
15161718192021
22232425262728
2930