Guerre contre l’Iran : Trump isolé dans le détroit d’Ormuz

samedi 21 mars 2026

Le président des États-Unis a demandé à plusieurs pays, dont la France, de l’aider à rouvrir le corridor maritime bloqué par l’Iran depuis le début de la guerre. Devant leur refus, il redouble de menaces, tout en assurant n’avoir finalement « besoin de personne ».

Justine Brabant, 17 mars 2026

Donald Trump se voulait sans doute très menaçant lorsqu’il a averti, dimanche 15 mars : si les États européens ne venaient pas en aide à son armée pour rouvrir le détroit d’Ormuz, cela serait « très mauvais » pour l’avenir de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (Otan), l’alliance militaire qui lie son pays à l’Europe occidentale.

Comprend-il que, vu depuis l’Europe, l’Otan et les relations transatlantiques en général sont déjà dans un état effroyable depuis, entre autres, qu’il a menacé de recourir à la force pour annexer le Groenland, territoire pourtant constitutif d’un pays allié, le Danemark ?

Son avertissement n’a en tout cas pas suffi à convaincre les capitales européennes et les autres États sollicités (Donald Trump dit en avoir contacté « sept », sans préciser lesquels) de répondre favorablement à sa requête.

Un cargo thaïlandais a été frappé par deux projectiles sur le détroit d’Ormuz, le 11 mars 2026. © Photo Royal Thai Navy / ROPI-REA

Le détroit d’Ormuz est un étroit passage maritime qui permet aux pays du golfe Persique d’exporter leur pétrole et leur gaz, en particulier vers l’Asie. En temps normal, près de 20 millions de barils y transitent chaque jour, soit environ 20 % du pétrole mondial. Il est quasiment fermé depuis que Washington et Tel-Aviv sont entrés en guerre contre l’Iran, le 28 février.

Les forces armées iraniennes ont riposté aux attaques israélo-états-uniennes par des représailles tous azimuts, incluant des frappes sur les navires mouillant dans le détroit. L’agence de sécurité maritime britannique (United Kingdom Maritime Trade Operations), qui surveille la zone, a dénombré 17 attaques de navires dans et autour du détroit depuis le 28 février. Parmi celles-ci, l’attaque d’un navire marchand thaïlandais, le 11 mars, dont trois marins sont toujours portés disparus.

Pour lire la suite : https://www.mediapart.fr/journal/international/170326/guerre-contre-l-iran-trump-isole-dans-le-detroit-d-ormuz?utm_source=article_offert&utm_medium=email&utm_campaign=TRANSAC&utm_content=&utm_term=&xtor=EPR-1013-%5Barticle-offert%5D&M_BT=1028046793474

La circulation y est passée de 128 navires en moyenne avant la guerre à trois par jour depuis début mars, causant une forte augmentation des cours du pétrole. Les quelques pétroliers qui continuent de circuler au compte-goutte sont ceux de pays qui semblent avoir négocié un accès directement avec les autorités iraniennes.
Aucun État épargné par le blocage

Lundi 16 mars, un tanker pakistanais, le Karachi, a ainsi franchi le détroit d’Ormuz en passant par les eaux iraniennes, et a atteint sans encombre le golfe d’Oman en milieu d’après-midi. Selon des publications spécialisées, il transportait du pétrole brut en provenance d’Abou Dhabi.

Deux jours plus tôt, le gouvernement indien annonçait que deux navires indiens, le Shivalik et le Nanda Devi, avaient pu franchir le détroit d’Ormuz, avec à leur bord plus de 90 000 tonnes de gaz naturel liquéfié. Des images postées sur les réseaux sociaux par des membres d’équipage indiquent qu’ils étaient escortés par un destroyer de la marine indienne.

Mais aucun État ne semble complètement épargné : malgré le passage du Karachi lundi, la production quotidienne de pétrole des Émirats a diminué de moitié en raison de la guerre, et le même jour, leur principale compagnie pétrolière (Abu Dhabi National Oil Company) a suspendu ses opérations de chargement de pétrole brut au port de Fujaïrah en raison d’une attaque de drone.

Les attaques iraniennes dans le détroit « concernent un large éventail de types de navires et de pavillons » qui vont bien au-delà des adversaires directs de l’Iran dans la guerre : il s’agit d’une « campagne visant à provoquer des perturbations maritimes généralisées plutôt qu’un ciblage sélectif », note l’agence de sécurité maritime britannique.

Ce n’est pas la guerre de l’Europe. Kaja Kallas, cheffe de la diplomatie européenne

C’est dans ce contexte que l’administration états-unienne a demandé de l’aide à « sept pays » afin de sécuriser le détroit. « J’exige que ces pays interviennent et protègent leur propre territoire, parce qu’il s’agit de leur territoire. C’est l’endroit d’où ils tirent leur énergie, et ils doivent venir nous aider à le protéger », a assuré Donald Trump dans l’avion qui le ramenait de sa résidence de Floride vers Washington, dimanche 15 mars.

Parmi ces sept pays figurent a priori la France, le Royaume-Uni ou encore le Japon et la Chine, quatre États déjà mentionnés par Donald Trump comme susceptibles d’envoyer des navires de guerre pour sécuriser la zone.

Sa demande a été reçue fraîchement. Elle a été examinée par les ministres des affaires étrangères de l’Union européenne (UE), réunis lundi 16 mars à Bruxelles à huis clos. Une option aurait consisté à étendre au détroit d’Ormuz le mandat d’une mission de sécurisation européenne existante, l’opération Aspides, qui sécurise le passage de navires en mer Rouge (contre les attaques de rebelles houthis).

La « quasi-unanimité » des membres s’y est opposée, rapporte Politico. Engager des forces navales pour rouvrir le détroit alors que les hostilités sont toujours en cours reviendrait à prendre part à une guerre dont personne ne veut, ont-ils fait savoir en substance.

« Personne ne veut s’engager activement dans cette guerre », a expliqué la cheffe de la diplomatie de l’UE, Kaja Kallas, à la sortie de cette réunion, ajoutant : « Ce n’est pas la guerre de l’Europe. » Ni « la guerre de l’Otan », a jugé le chancelier allemand, Friedrich Merz.

Nous n’avons besoin de personne. Donald Trump

L’exécutif français n’a pas répondu directement à l’appel de la Maison-Blanche. Emmanuel Macron avait annoncé le 9 mars qu’il souhaitait mettre en place une mission « défensive » pour rouvrir le détroit, uniquement « après la sortie de la phase la plus chaude du conflit ». Cette position a été réaffirmée le 10 mars par le ministre des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, qui avait indiqué que la France ne s’associerait pas aux États-Unis pour rouvrir par la force le détroit, et n’a pas été démentie depuis.

Même la Pologne, habituellement très proche des États-Unis, a fait savoir qu’elle excluait tout envoi de troupes. Seul le Finlandais Alexander Stubb, autre dirigeant européen ayant de bonnes relations avec le locataire de la Maison-Blanche, a manifesté un début d’allant pour l’idée : « Les pays qui ont les moyens et la volonté d’aider les États-Unis le feront, et devraient le faire », a-t-il déclaré.

Constatant son échec, le président états-unien a rétorqué, dans une pirouette caractéristique, qu’en réalité il n’avait pas besoin d’aide. « Nous n’avons besoin de personne ; nous sommes la nation la plus puissante du monde […], nous n’avons pas besoin d’eux », jure-t-il désormais.

Agressivité rare

Ces chef·fes d’État et de gouvernement ne manquent pas de raisons d’opposer un refus net à Donald Trump. Le président des États-Unis leur demande, en somme, de les aider à réparer les conséquences de la guerre qu’il a déclenchée sur les bases d’un mensonge (il jure, contre le diagnostic de ses propres services, que l’Iran « allait attaquer en premier »), sans les avertir, sans les consulter, et dont le monde entier fait déjà les frais – les Iraniennes et les Iraniens en premier lieu, mais également les habitant·es des États du Golfe, qui pensaient être les alliés des États-Unis et sont désormais exposés à d’importantes représailles iraniennes.

Depuis plusieurs jours, les articles se multiplient dans la presse états-unienne pour expliquer comment Trump était averti à la fois des probables représailles contre ses alliés du Golfe, et du probable blocage du détroit d’Ormuz par l’armée iranienne. Il a choisi de passer outre ces avertissements.

Maintenant que ces menaces se sont matérialisées, il semble déterminé à ne surtout rien faire qui puisse apaiser la situation. Son administration publie des vidéos d’un niveau d’agressivité rarement vu, entremêlant des images d’attaques menées par l’armée états-unienne en Iran, de jeux vidéo et de films de guerre. Il jure qu’il va « anéantir » les infrastructures pétrolières iraniennes. Son ministère de la guerre proclame fièrement : « Pas de pitié. » Son ami Benyamin Nétanyahou jure qu’il va « briser les os » du pouvoir iranien.

Après deux semaines d’une guerre qu’il ne sait pas comment terminer, Donald Trump s’est donc tourné vers ses boucs émissaires préférés, ses alliés européens de l’Otan, toujours coupables, à ses yeux, de ne pas faire assez, et qui ont longtemps préféré ne pas s’opposer frontalement à lui. « Il est en train de reprocher aux Européens et aux Asiatiques de ne pas pallier les problèmes qu’il a créés lui-même », résume Tara Varma, directrice du programme de prospective stratégique du think tank transatlantique German Marshall Fund.

Mais ces alliés européens, même les plus attachés au lien avec Washington, sont bien forcés de faire le bilan d’une année passée à flatter l’ego trumpien. Céder à ses menaces de guerre commerciale, augmenter fortement leurs dépenses de défense et lui faire des ronds de jambe n’ont pas dissuadé le président des États-Unis et son administration d’arrêter toute aide à l’Ukraine et de menacer l’intégrité du Groenland.

La bataille d’Ormuz est « sur le point de commencer »

Faute de force internationale prête à les suivre, les États-Unis ont désormais deux options pour tenter de rouvrir le détroit d’Ormuz : stopper la guerre et négocier ce qui peut encore l’être avec le pouvoir iranien ; ou utiliser leur méthode préférée jusqu’à présent, la force.

Dans ce dernier cas, toute « nation la plus puissante du monde » qu’ils soient d’un point de vue militaire, les États-Unis risquent de se heurter à de nombreuses difficultés. Car rouvrir le détroit ne suppose pas seulement de viser quelques sites de tir iraniens situés près des côtes.

Pour le bloquer, Téhéran dispose d’un large arsenal incluant des « missiles antinavires, des drones navals chargés d’explosifs, des bombes volantes motorisées telles que le [drone] Shahed 136, des mines marines et des vedettes d’attaque rapides », détaille Jack Watling, chercheur pour le Royal United Services Institute, un think tank proche du gouvernement britannique.

Les mines navales, en particulier, sont considérées comme un problème majeur dont il sera très difficile de se débarrasser. Les forces armées iraniennes en possèderaient plusieurs milliers – le chiffre de 5 000 à 6 000 circule régulièrement, mais il trouve son origine dans un rapport datant de 2015 ; le chiffre actualisé pourrait être plus important encore. On ne sait pas, à ce stade, si Téhéran a commencé à miner le détroit.

Le 10 mars, Donald Trump assurait ne « pas avoir d’informations » sur d’éventuelles mines posées par les forces iraniennes, tout en exigeant qu’elles soient retirées « IMMÉDIATEMENT » si c’était le cas. Le même jour, la chaîne CNN assurait l’inverse, évoquant une « douzaine » de mines posées, selon des sources « proches des services de renseignement » des États-Unis.
Tous ces moyens iraniens, mines, missiles, drones et navires de guerre, sont contrôlés depuis « un ensemble varié d’îles et de criques, de collines et de villes, ce qui les rend difficiles à détecter jusqu’à ce qu’ils soient en route vers leur cible », observe encore Jack Watling, qui avertit : « La véritable bataille d’Ormuz est sur le point de commencer, et l’Iran a l’avantage. »

Justine Brabant


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