Il est temps de décoloniser le système économique palestinien

La décision d’Israël de mettre fin à la coopération bancaire souligne la nécessité de repenser fondamentalement la stratégie financière de l’Autorité palestinienne.
La récente décision d’Israël d’ annuler la dérogation permettant la coopération entre les banques israéliennes et palestiniennes n’est pas une simple mesure bureaucratique. Il s’agit d’une manœuvre calculée qui porte atteinte aux fondements économiques de l’Autorité palestinienne (AP) et des territoires occupés dans leur ensemble.
Source : Middle East Eye
le 8 juillet 2025
Traduction IA
https://www.middleeasteye.net/opinion/its-time-decolonise-palestinian-economy
Photo : Un homme compte des piles de shekels israéliens et de dollars américains dans un bureau de change informel à Deir al-Balah, dans le centre de la bande de Gaza, le 2 juillet 2024 (Bashar Taleb/AFP)
Ce changement de politique doit être considéré comme faisant partie d’une campagne plus vaste visant à éroder ce qui reste d’autonomie institutionnelle palestinienne. Il s’agit également d’une réponse punitive à la censure internationale, notamment aux sanctions imposées par le Royaume-Uni à l’encontre des ministres incitant à la violence des colons.
Depuis octobre 2023, Israël avait déjà interdit les entrées d’argent liquide dans les banques de Gaza, dont la plupart ont suspendu leurs services. L’annulation du dispositif d’indemnisation renforce encore ce blocus financier.
Seules deux banques israéliennes, Hapoalim et Discount , entretiennent des relations de correspondance bancaire avec des banques palestiniennes. Cette dérogation permet à ces banques israéliennes d’indemniser les banques étrangères qui traitent des paiements pour le compte d’institutions palestiniennes ; sa suppression isole de fait le système bancaire palestinien des réseaux financiers mondiaux.
La centralité des institutions financières israéliennes dans l’architecture de la vie économique palestinienne n’est pas fortuite. En vertu du Protocole de Paris de 1994 , un sous-accord des Accords d’Oslo , l’économie palestinienne est liée au shekel israélien, Israël agissant à la fois comme gardien et goulot d’étranglement pour les échanges commerciaux, les recettes fiscales et les transactions monétaires.
La dérogation bancaire est essentielle au maintien des liquidités dans les territoires palestiniens occupés, notamment grâce au transfert vers Israël des shekels accumulés par les banques palestiniennes via le commerce local. La suspension de cette dérogation gèlerait les flux financiers vitaux, risquant ainsi d’entraîner une instabilité systémique au sein du secteur bancaire palestinien.
Le changement de politique du ministre des Finances, Bezalel Smotrich, fait suite à la décision du Royaume-Uni d’imposer des sanctions à son encontre ainsi qu’à celle d’Itamar Ben Gvir, autre ministre israélien extrémiste impliqué dans l’incitation à la violence en Cisjordanie occupée. Plutôt que de prendre ses distances avec ces personnalités, le gouvernement israélien a réagi en intensifiant sa guerre économique contre le peuple palestinien.
Le projet idéologique de Smotrich est de démanteler progressivement l’Autorité palestinienne tout en poursuivant ses ambitions d’annexion et d’expansion des colonies, souvent sous le couvert de mesures réglementaires.
L’annonce récente par certains cheikhs d’Hébron de quitter l’Autorité palestinienne et de chercher à intégrer les accords d’Abraham reflète la crise de légitimité croissante des dirigeants palestiniens. Alors que le confinement financier s’accentue, des alternatives politiques à Oslo se dessinent – non par la diplomatie, mais de la base.
L’offre économique des cheikhs et leur adhésion à une entreprise commune avec Israël soulignent à quel point la paralysie fiscale catalyse les courants sécessionnistes en Cisjordanie occupée.
Pression aiguë
Les conséquences de cette décision bancaire seront profondes si elle n’est pas annulée sous la pression extérieure. Sans la possibilité de rapatrier les excédents en shekels vers les chambres de compensation israéliennes, les banques palestiniennes risquent de dépasser leurs seuils de liquidité.
Un tel débordement perturberait les opérations des banques nationales et limiterait leur capacité à octroyer des prêts, à verser des salaires ou à effectuer des paiements transfrontaliers pour les importations. Bien que l’Autorité monétaire palestinienne (AMP) ait publiquement démenti les rumeurs d’un effondrement bancaire imminent, ses propres déclarations reconnaissent la forte pression à laquelle le secteur est confronté.
La crise actuelle souligne l’impossibilité structurelle de la souveraineté financière palestinienne dans le cadre asymétrique d’Oslo.
Déjà, de nombreux Palestiniens signalent leurs difficultés à accéder aux dollars et à effectuer des retraits auprès des banques locales, créant ainsi un marché noir pour la monnaie, dont la rareté s’accroît. La crise actuelle accentue cette pénurie de liquidités en dollars, accentuant la dépendance à l’égard des autorités réglementaires israéliennes.
L’excédent de shekels n’est pas une crise nouvelle. Il s’agit plutôt du symptôme chronique d’un système économique défaillant, dans lequel l’Autorité palestinienne ne peut émettre sa propre monnaie, ne contrôle pas souverainement ses frontières et dépend d’une puissance occupante adverse pour ses opérations financières. La situation actuelle souligne l’impossibilité structurelle de la souveraineté financière palestinienne dans le cadre asymétrique des accords d’Oslo.
Des décennies de dépendance à l’aide et de restriction budgétaire ont créé une économie politique biaisée qui privilégie la stabilité plutôt que la souveraineté. L’illusion d’une gouvernance économique sous occupation a permis à Israël de se protéger des retombées politiques, tout en externalisant la prestation de services à une autorité financée par des donateurs et dépourvue de réelle souveraineté budgétaire.
Les assurances de la PMA, bien que compréhensibles d’un point de vue institutionnel pour éviter une ruée bancaire, ne masquent guère la réalité fondamentale. Les banques palestiniennes évoluent dans un régime financier conçu pour être durablement précaire.
Ils ne sont pas à l’abri des changements coercitifs de la politique israélienne, et ne sont pas non plus protégés par une communauté internationale disposée à imposer des protections économiques et financières à un peuple sans État.
La réponse internationale reste jusqu’à présent timide. Si les sanctions britanniques contre les ministres violents constituent une mesure symbolique, elles ne s’attaquent pas aux leviers matériels par lesquels la politique israélienne asservit l’économie palestinienne. Des mécanismes juridiques existent pour contester ces pratiques, notamment par le biais de cadres interdisant la coercition économique et les punitions collectives en vertu du droit international humanitaire. Mais ces instruments restent politiquement sous-utilisés.
Le passage du Royaume-Uni et de la France , passant d’une quête de reconnaissance immédiate de l’État palestinien à une simple exigence d’une voie crédible vers cet objectif, représente un recul en matière d’audace politique. Il constitue néanmoins un contrepoids diplomatique à la stratégie de confinement financier mise en avant par Smotrich.
Réétalonnage financier
Une conférence prévue à New York (initialement prévue en juin, puis reportée sine die), dont l’ordre du jour lie explicitement la reconnaissance à des réformes institutionnelles au sein de l’AP et à d’autres mesures, pourrait remettre en cause la campagne de coercition économique israélienne en repensant la reconnaissance comme un rééquilibrage à la fois politique et financier. Une telle initiative pourrait inscrire le statut d’État dans un cadre de garanties internationales et de transformation structurelle de l’AP, offrant ainsi une alternative possible au modèle de dépendance dérivé d’Oslo.
La dédollarisation pourrait protéger l’économie palestinienne des chocs de change et des pressions réglementaires externes.
Mais les conditions préalables incluent le démantèlement de la gouvernance parallèle du Hamas. Le Hamas a rejeté le désarmement , et ni les États-Unis ni Israël ne se sont engagés à créer un État palestinien, ce qui soulève des questions quant à la probabilité de réussite de ces efforts.
Si le programme de reconnaissance gagne du terrain, il pourrait servir d’échafaudage à une nouvelle architecture financière, soutenue par les acteurs régionaux et européens, qui remettrait en cause le monopole d’Israël sur le système financier palestinien. Les membres des Brics, dont la Chine et la Russie , pourraient également contribuer à l’émergence de leurs systèmes financiers.
La dédollarisation, prônée par la PMA et d’autres acteurs économiques, constitue une stratégie de réduction de la vulnérabilité. En réduisant la dépendance à la liquidité en dollars et en favorisant les systèmes de paiement numérique locaux et les échanges en monnaies nationales, elle pourrait protéger l’économie palestinienne des chocs de change et des pressions réglementaires externes. Mais cela nécessiterait un soutien international solide afin de mettre en place des mécanismes de compensation alternatifs, d’obtenir l’adhésion régionale et de développer une infrastructure financière numérique interopérable.
Il ne s’agit pas désormais de se contenter de gérer la crise, mais de repenser en profondeur la stratégie économique et financière palestinienne. Cela implique de dépasser le discours creux de la « résilience » et de s’attaquer aux obstacles structurels à la souveraineté en réaffirmant le droit palestinien à la politique monétaire, en explorant des alternatives à la dépendance au shekel israélien et en construisant des alliances régionales et internationales susceptibles de fournir des canaux financiers alternatifs.
La récente initiative de Smotrich pourrait avoir des conséquences inattendues. En tentant de punir l’Autorité palestinienne et de riposter aux sanctions européennes, Israël pourrait avoir, par inadvertance, déclenché une réévaluation plus large du régime économique d’Oslo.
Le consensus technocratique qui maintenait autrefois l’architecture financière d’Oslo s’effrite. Il incombe désormais aux décideurs politiques palestiniens, à la société civile et aux réseaux de la diaspora d’articuler une vision économique et financière cohérente, ancrée dans la décolonisation plutôt que dans la dépendance.
La crise bancaire actuelle n’est pas un choc soudain, mais le résultat logique d’un processus prolongé de confinement économique.
Chaque rupture financière, qu’elle concerne les recettes douanières, la réglementation bancaire ou les flux commerciaux, rappelle que la gouvernance économique sous occupation ne peut être neutre ou technocratique. C’est une arène de pouvoir, où le contrôle de l’argent fonctionne comme un contrôle de la vie palestinienne.
Pour briser ce cycle, il faut plus que des solutions techniques. Il faut une rupture politique avec le paradigme économique d’Oslo et l’affirmation d’une stratégie qui redonne aux Palestiniens le droit de définir les conditions de leur économie et de leur système financier.
Les nouvelles technologies et les propositions financières de l’économie mondiale actuelle offrent des perspectives d’exploration. Les enjeux ne sont plus la croissance ou la réforme, mais la libération et la survie.
Ahmed Alqarout est un expert en économie politique spécialisé dans la concurrence entre grandes puissances et l’économie politique des conflits dans la région MENA.

