“Imaginez que l’on bombarde Notre-Dame !” Au Liban, les archéologues tentent de protéger les trésors du pays

Alors que le bilan humain et matériel de la guerre s’alourdit de jour en jour, le Liban met à l’abri les joyaux de son patrimoine. Une partie d’entre eux seront visibles à Paris pour l’exposition sur Byblos, prévue à l’Institut du monde arabe dès le 24 mars.
« Byblos, cité millénaire du Liban », à l’Institut du monde arabe, Paris 5ᵉ, du 24 mars au 23 août.
Par Charlotte Fauve, publié le 19 mars 2026
Le site archéologique de Byblos, au Liban, le 15 octobre 2019. Photo Frédéric Pétry/Hans Lucas
Ellles sont vingt. Vingt ancres taillées dans la roche, massives, rugueuses. Trois mille ans avant notre ère, des marins phéniciens les ont offertes aux dieux, implorant leur protection avant de prendre la mer. Mardi 10 mars, c’est sous bonne garde, dans un convoi escorté par l’armée, que les vénérables offrandes ont atteint l’aéroport de Beyrouth, pour s’envoler au-dessus du Liban et de ses colonnes de fumée noire. Depuis le 28 février et les frappes israélo-américaines sur l’Iran, le pays du Cèdre sombre dans le chaos, avec au dernier décompte, plus de neuf cents morts et un million de déplacés, soit environ 15 % de la population.
C’est dire si « Byblos, cité millénaire du Liban », l’exposition attendue à partir du 24 mars à l’Institut du monde arabe (IMA) à Paris, présente désormais une dimension politique. « Il s’agit d’un acte de résistance culturelle », confie l’archéologue Tania Zaven, co-commissaire de l’événement, qui, les yeux embués d’émotion, a accueilli les précieux blocs de pierre sur le parvis de l’IMA. « Imaginez que l’on bombarde Notre-Dame ! Nous avons peur d’être réduits à néant : pour nous, c’est une manière de résister à la destruction de notre terre, de notre histoire », poursuit la responsable du site de Byblos, à la Direction générale des antiquités du Liban (DGA).
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L’exposition, prévue en 2024, avait été ajournée sine die. Les pièces n’étaient pas mises en caisse qu’éclatait la crise des bipeurs, piégés par Israël pour viser des membres du Hezbollah, parti armé allié de l’Iran. Ce qui plongeait alors le Liban dans une spirale de violence. « Cette fois encore, la guerre a manqué de fracasser le projet, explique Élodie Bouffard, co-commissaire de la manifestation. Au vu des nombreux trésors nationaux qu’ils contenaient, les envois ont été effectués, par sécurité, en plusieurs lots. Il ne manquait plus que le dernier, contenant les pièces les plus massives, lorsque les premiers bombardements ont eu lieu. » Un geste hautement politique, que l’expédition de ces vieilles pierres. Sur le tarmac, elles ont croisé les 40 tonnes de rations alimentaires d’urgence envoyées par l’Union européenne. Autre œuvre hautement symbolique ? La monumentale mosaïque de l’enlèvement d’Europe se trouvait par chance suffisamment à l’écart des côtes levantines sur son porte-conteneurs lorsque le conflit a débuté. Et devrait arriver à la veille de l’inauguration, in extremis, après un petit mois en mer.
Des figurines divines de Byblos, en bronze et feuilles d’or. Photo Philippe Maillard/Direction Générale des Antiquités du Liban/Ministère de la Culture
Poignards d’apparat ou figurines plaquées d’or fin, en tout trois cent quatre-vingts pièces pour raconter la splendeur de Byblos, l’une des plus anciennes cités du Levant, classée au patrimoine mondial de l’Unesco. Jusqu’à l’émouvant petit chien en terre mis au jour dans une tombe de la nécropole romaine il y a à peine deux ans. Et la fragile bague ornée d’une lune et d’étoiles, dont Tania Zaven contrôle l’état tout en suivant nerveusement à distance le quotidien de ses équipes. Car à l’image de tant d’autres Libanais, la vie des archéologues a basculé. Sur les quatre cents agents de la DGA, plus d’une centaine ont dû fuir les missiles israéliens avec leurs familles. Pour les héberger, on aménage, à la va-vite, les bâtiments hier consacrés aux opérations de fouille. « En ce moment, notre travail est autant archéologique qu’humanitaire. Nous mettons à l’abri les vestiges, les objets mais aussi les personnes », soupire la Libanaise. À l’IMA, seules sept pièces manquent à l’appel — comme ce grand obélisque qui aurait dû se dresser sur un socle resté vide. « L’exposition va durer cinq mois. Nous voulons garder l’espoir de la fin de ce conflit : le jour où cet obélisque sera présenté à Paris, cela signifiera aussi que le calvaire de la population libanaise est terminé. »
Il paraît bien loin, ce mois d’octobre 2025 où Jack Lang et quelques journalistes avaient fait le déplacement à une quarantaine de kilomètres de Beyrouth, jusqu’aux ruines de Byblos. « Byblos, ses immenses forêts de cèdres, sans laquelle les pyramides n’auraient pu être construites », invoquait l’ancien président de l’IMA dans son appel au mécénat, afin de récolter le million et demi nécessaire pour l’exposition. « Byblos incarne le Liban, sa superposition de strates, de civilisations et d’influences », confirmait de son côté Tania Zaven, depuis trente ans à la tête du site. « Depuis huit mille neuf cents ans, elle est habitée en continu, du néolithique au chalcolithique, en passant par l’âge du bronze, l’âge du fer avec les Phéniciens puis les Perses, la période hellénistique, romaine, byzantine, et enfin avec les croisés, les Mamelouks et les Ottomans… » énumérait-elle alors, depuis le promontoire en surplomb sur l’horizon de la Méditerranée, où le calme faisait momentanément oublier l’instabilité régionale — accrue dans un Liban déjà éprouvé par la crise économique, le Covid, l’explosion en 2020 du port de Beyrouth, ses deux cent vingt morts et six mille cinq cents blessés, puis en 2024 par la guerre avec Israël.
Un plan de préparation aux risques en cours
En novembre de cette année-là, les archéologues avaient été sur tous les fronts, réussissant ainsi, en un mois et demi, à mettre sur pied les longs dossiers pour inscrire trente-quatre sites, dont Byblos, sur la liste de protection renforcée de l’Unesco. « Au Liban, une crise en chasse une autre, et elle est toujours plus grave », jugeait alors, fataliste, Sarkis el-Khoury, directeur général de la DGA. Une affirmation qui paraît aujourd’hui prémonitoire, alors que le Liban s’embrase à nouveau. Au Musée national de Beyrouth, le grand sarcophage du roi Ahiram surmonté de ses quatre lions couchés (qui comporte la plus complète et la plus ancienne inscription en caractères phéniciens — cet ancêtre des alphabets grec, latin et arabe, découvert à Byblos en 1922) n’a lui pas reçu l’autorisation de quitter la capitale. Il reste sous haute surveillance : « Nos équipes se tiennent prêtes à réagir dans la minute », explique l’archéologue sans s’étendre davantage sur les mesures de sécurité, confidentielles. « Les raids aériens sont atroces, il n’y a plus aucune limite. Nous sommes en train de mettre sur pied une liste complémentaire de sites en danger, et nous allons déposer une plainte auprès de l’Unesco, afin de demander une session extraordinaire le plus tôt possible. »
« Depuis le déclenchement des hostilités début mars, plusieurs sites d’importance culturelle ont été touchés et endommagés, alors que l’escalade continue de provoquer d’immenses souffrances humaines, des déplacements de population ainsi que de nombreux morts et blessés, nous a déclaré un porte-parole de l’Unesco. Nous ne sommes pas encore en mesure de dépêcher des experts sur le terrain et le ferons dès que les conditions de sécurité le permettront. » À Tyr, notamment, à 80 km de Beyrouth. L’ancienne alliée de Byblos, aujourd’hui une cité balnéaire de soixante mille habitants et un fief du Hezbollah, se trouve désormais en plein dans la zone rouge pilonnée par Israël. Depuis l’hiver 2024, la DGA et l’Unesco y travaillaient main dans la main à un plan de préparation aux risques, destiné à servir de modèle à d’autres biens culturels sous protection renforcée dans le pays. Le 6 mars, une bombe est tombée à un jet de pierre de l’hippodrome le mieux préservé du monde antique — limitrophe de l’un des grands camps de réfugiés palestiniens.
« Tout a été secoué. Les frappes causent des dégâts directs mais aussi indirects, car elles ébranlent des structures déjà fragilisées par le temps, ce qui peut créer des effondrements des jours, voire des semaines plus tard », explique l’archéologue Ali Badaoui, à la tête du bureau régional de la DGA. Qui, à la hâte, a fait évacuer les agents, vider les entrepôts, transférer les artefacts sensibles vers Beyrouth. Et planter sur les ruines les panneaux arborant le bouclier bleu — protection aussi fragile que symbolique du patrimoine en temps de guerre. Nous avions rencontré l’homme à l’automne dernier. Dans la vieille ville de la cité phénicienne, qui jadis domina la Méditerranée durant plusieurs siècles, le bombardement d’une trentaine d’immeubles en octobre 2025 — faisant des dizaines de victimes — rappelait combien la guerre était proche. Aussi proche que les côtes israéliennes, visibles dans le lointain, depuis les ruines du port antique.
Ces derniers temps, les touristes, au nombre de cent mille avant la crise, ont bien sûr déserté les lieux. Sur la plage, seuls quelques jeunes gens en maillot de bain ne s’émeuvent pas du drone israélien qui zinzinule au-dessus du littoral. Dans les vestiges envahis par les herbes folles et les chiens errants, les archéologues, eux, font ce qu’ils peuvent — le maximum avec le minimum. Si la DGA paye les salaires des agents, de 20 à 100 dollars par mois, pour le reste, c’est la débrouille. « Nous devons trouver les moyens d’acquérir les outils, les herbicides, explique l’archélogue Ali Badaoui, lui-même originaire de Tyr. Un incendie s’est propagé l’année dernière sur le site. » Mais les vestiges pourraient se retrouver au milieu d’autres ruines. Lundi 16 mars, alors que l’armée israélienne annonçait des « opérations terrestres », un ordre d’évacuation plongeait Tyr, déjà débordée par l’afflux de déplacés, dans la panique. Au milieu du chaos et des tirs de missiles, les colonnades étincellent toujours la nuit. « Nous sommes en pleine guerre, mais le site reste illuminé », conclut l’archéologue. Les touristes ne sont peut-être plus là, mais comme je le dis toujours, faisons cela pour nous-mêmes. Il faut être fier de ce que nous sommes. »
« Byblos, cité millénaire du Liban », à l’Institut du monde arabe, Paris 5ᵉ, du 24 mars au 23 août.


