Israël-Palestine : pas de sanctions, pas de paix

La reconnaissance par la France de la Palestine est une étape nécessaire. Mais en l’absence de mesures fortes de rétorsion contre Israël, elle restera lettre morte. En n’empêchant en rien la guerre génocidaire de se poursuivre, elle laisse patente la question de la responsabilité, et donc de la complicité de Paris.
Carine Fouteau, 21 septembre 2025
« Il y a quatre-vingts ans, sur les ruines laissées par la guerre, le monde a fait germer l’espoir. Une Charte, une vision, une promesse : la paix est possible lorsque l’humanité fait bloc » : cette récente déclaration du secrétaire général de l’Organisation des Nations unies (ONU), António Guterres, résonne comme le rappel nostalgique d’un temps définitivement révolu. Non seulement « l’humanité » ne fait plus bloc, mais ce mot même semble aujourd’hui vidé de son sens, alors qu’un génocide est en train d’être commis à Gaza par l’armée israélienne, au vu et au su de tous et toutes, sans perspective que cela cesse.
Au contraire, l’horizon n’a jamais été plus bouché : « Gaza brûle », s’est réjoui le ministre israélien de la défense, Israël Katz, le 16 septembre, en lançant une nouvelle offensive terrestre sur la ville encore habitée par 700 000 Palestinien·nes. Les bombardements massifs et indiscriminés de civils, la famine utilisée comme arme de guerre, la privation de soins et d’aide humanitaire, soit la destruction des conditions d’existence même des Palestinien·nes, matérialisent l’intention de détruire un peuple, passée de la parole aux actes.
Pour couper à la racine toute solution politique à deux États, Tel-Aviv multiplie aussi les raids et les opérations d’annexion en Cisjordanie, déjà quadrillée de checkpoints militaires, de manière à disloquer les territoires occupés. Revendiquée par le Hamas, l’attaque à Jérusalem-Est, qui a fait six morts le 8 septembre, a conforté Israël, qui sait pouvoir compter sur le soutien indéfectible des États-Unis, dans cette dynamique coloniale destructrice entamée depuis la Nakba de 1948 et accélérée depuis la conquête, puis l’occupation, de la Cisjordanie et de Gaza à partir de 1967.
« Il n’y aura pas d’État palestinien, cet endroit nous appartient », a prévenu Benyamin Nétanyahou, le 12 septembre, lors d’un déplacement en Cisjordanie. « L’État palestinien est en train d’être effacé. Non pas par des slogans, mais par des actions », assurait, le 20 août, le ministre des finances israélien, Bezalel Smotrich, à propos du plan de colonisation E1, coupant la zone en deux. Le monde n’aura « plus rien à reconnaître », ironisait-il.
C’est dans ce contexte que se tient, ces jours-ci, à New York, l’Assemblée générale des Nations unies. Si des dizaines de membres de l’Autorité palestinienne et de l’OLP en ont été exclus, en raison du refus de Donald Trump de leur délivrer des visas, Benyamin Nétanyahou, pourtant sous le coup d’un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale pour crimes de guerre et contre l’humanité, devrait, lui, y siéger, à partir du 24 septembre, en toute impunité.
Une reconnaissance nécessaire mais tardive
Deux jours plus tôt, comme il l’a fait savoir depuis plusieurs semaines, le président Emmanuel Macron a prévu d’annoncer la reconnaissance par la France de la Palestine comme État – soit plus d’un an après l’Espagne, l’Irlande, la Norvège et la Slovénie –, à l’occasion d’une conférence sur la « solution à deux États » coprésidée avec le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane, dont la France a contribué à la réhabilitation en l’accueillant à Paris moins de quatre ans après le meurtre du journaliste et opposant Jamal Khashoggi.
Le Royaume-Uni, l’Australie et le Canada ont suivi dès ce dimanche, tandis que la Belgique et la Finlande devraient également s’inscrire dans ce mouvement. Mais que restera-t-il de la bande de Gaza et de ses habitant·es une fois le processus de reconnaissance achevé ?
Conscient qu’un défaut d’action pour arrêter le désastre est susceptible de se traduire en accusation de complicité à l’égard du plus grave crime puni par le droit international, Emmanuel Macron, après avoir exigé vainement des cessez-le-feu, évoque un « devoir moral » et une « exigence politique ».
Tant que les armes occidentales continueront d’affluer et en l’absence de sanctions significatives, le massacre du peuple palestinien se poursuivra.
Ce mouvement de reconnaissance, qui s’inscrit dans une lignée historique de promesses non tenues, est nécessaire, puisqu’il est de nature à appuyer les capacités juridiques des citoyen·nes palestinien·nes devant les instances internationales.
Mais il apparaît bien tardif, au regard du ralliement progressif des pays du Sud à partir des années 1980. Surtout, face à la fuite en avant mortifère de Benyamin Nétanyahou pour se maintenir au pouvoir, il demeurera purement symbolique s’il n’est pas assorti de mesures poursuivant un double objectif : assécher les approvisionnements en munitions et isoler le clan aux manettes pour le renverser.
Fin juillet déjà, une trentaine de personnalités israéliennes, parmi lesquelles un ancien procureur général, un ancien président de l’Agence juive et plusieurs Prix Israël, demandaient, dans le Guardian, des sanctions « paralysantes », au motif que l’indignation ne suffit plus face à un gouvernement extrémiste que seule la force est susceptible d’arrêter.
Tant que les armes occidentales continueront d’affluer et en l’absence de sanctions politiques, diplomatiques et économiques significatives, le massacre du peuple palestinien se poursuivra. Les pays qui n’auront pas activé les leviers, pourtant à leur portée, pourraient être tenus pour responsables.
Et cela d’autant plus qu’à la différence de ce qui s’est passé vis-à-vis de Vladimir Poutine et de la Russie après l’invasion de l’Ukraine, des mesures concrètes auraient des conséquences immédiates. En effet, alors que Moscou, en s’adressant à ses nombreux et puissants alliés, a rapidement trouvé les moyens de contourner les pays occidentaux, Tel-Aviv, compte tenu de ses relations géopolitiques et de la configuration de son économie, n’aurait pas d’alternative, et il est vraisemblable que l’opinion publique israélienne serait là pour le lui rappeler.
Des leviers d’action à disposition
Sachant que son action pourrait sauver des vies, l’apathie de la communauté internationale, y compris des pays du Golfe soucieux de ne pas brusquer les États-Unis, est insupportable. Mais c’est la lâcheté de l’Union européenne (UE) qui est la plus rageante, tant sont identifiées les mesures susceptibles de faire bouger les lignes. De manière opérationnelle, plus de trois cents ancien·nes représentant·es de l’UE ont mâché le travail de la Commission en listant les actions les plus urgentes.
Parmi celles-ci, la suspension de l’accord d’association UE-Israël, la fin de l’exportation et de l’importation d’armes et d’équipements militaires, la révocation des exemptions de visa pour les Israélien·nes dans la zone Schengen et la restriction de l’accès aux programmes cofinancés par l’UE, en plus de l’imposition de sanctions ciblées contre les dirigeants politiques et militaires israéliens et « toutes les personnes complices et responsables de crimes de guerre », notamment parmi les colons.
Évoqué en vain depuis plus de vingt ans, l’embargo sur les produits importés des colonies israéliennes a été mis en œuvre par la Slovénie, tandis que l’Irlande est en train d’adopter une législation en ce sens. Ce moyen de contestation, qui a alimenté plusieurs décennies d’actions du mouvement international anti-apartheid, a connu son apogée à la fin du XXe siècle, avec la pression mondiale exercée sur le régime de ségrégation raciale en Afrique du Sud. Mais la piste du boycott a pour l’instant été écartée.
L’accord d’association avec Israël, qui comporte des dimensions politiques, commerciales et universitaires, n’est toujours pas rompu, alors même qu’il est censé être indexé à des obligations en matière de droits de l’homme, dont Kaja Kallas, cheffe de la diplomatie européenne, reconnaît qu’elles ne sont plus respectées.
Dans son plan présenté le 17 septembre, la Commission européenne ne retient que deux propositions : sanctionner deux ministres d’extrême droite du gouvernement Nétanyahou, les ministres de la sécurité nationale et des finances Itamar Ben Gvir et Bezalel Smotrich, et suspendre partiellement les droits de douane préférentiels à 0 % accordés à Israël.
Cette remise en cause du volet commercial de l’accord d’association pourrait avoir un impact sérieux, puisque l’UE est le premier client des exportations israéliennes. En plus de l’Espagne et de l’Irlande, la Suède, les Pays-Bas, le Danemark et la France y sont favorables, mais la majorité qualifiée nécessaire pour faire adopter la mesure n’est pas acquise. Il faudra attendre, encore et encore, la prochaine réunion des ministres des affaires étrangères de l’UE, courant octobre, pour espérer, enfin, le verdict des États.
Pour rompre avec cette procrastination délétère, rien n’empêcherait une « coalition de volontaires », pour reprendre la formule d’Emmanuel Macron sur l’aide militaire à apporter à l’Ukraine, de se former pour contourner les éventuels veto allemand, italien ou hongrois. En l’absence de volonté politique, le deux poids et deux mesures avec les paquets de sanctions décidées contre la Russie est patent.
La responsabilité française
En plus de reconnaître la Palestine, la France prétend faire partie des pays qui, au niveau européen, cherchent à accentuer la pression. Elle ne peut cependant s’abriter derrière l’inaction de l’UE pour s’exonérer de son devoir d’agir concrètement pour prévenir le « risque plausible de génocide » tel que décrit par la Cour internationale de justice (CIJ).
Des mesures unilatérales sont en effet tout à fait envisageables, comme l’ont démontré différents pays, dont l’Espagne, qui vient d’annoncer l’embargo total sur les ventes d’armes et l’interdiction d’importer des produits provenant des colonies. Or, jusqu’à présent, Paris s’y refuse.
Pire, la France ne tient pas ses engagements, en bloquant désormais les évacuations de Gazaoui·es auxquel·les un départ avait pourtant été promis. « Aujourd’hui, nos vies et celles de nos familles restent sous la menace constante et dans un danger extrême », écrivent dans une lettre envoyée au ministre des affaires étrangères démissionnaire, Jean-Noël Barrot, des universitaires et des artistes de Gaza-ville, bénéficiaires du programme Pause, abandonné·es à leur sort dans un territoire déclaré « zone rouge » et « zone de guerre totale » par l’armée israélienne.
À cette non-assistance à personnes en danger s’ajoutent d’autres renoncements ou complicités qui jettent un voile d’hypocrisie sur la position française. L’indulgence avec laquelle Paris a laissé Benyamin Nétanyahou se déplacer dans son espace aérien, malgré le mandat d’arrêt international contre lui, laisse sceptique. Ainsi que la criminalisation dont les soutiens à la Palestine ont systématiquement fait l’objet, y compris de la part de la Macronie, depuis le 7-Octobre.
Il n’est ainsi pas question de laisser la France se gargariser de son geste symbolique.
Plutôt que d’empêcher le chantage à l’antisémitime, devenu une constante dans l’espace politico-médiatique, l’exécutif n’a pas hésité à l’instrumentaliser. Que cela se retourne maintenant contre lui – Benyamin Nétanyahou reproche au chef de l’État d’« alimente[r] ce feu antisémite » – n’a pas l’air de lui ouvrir les yeux.
Alors que cette stratégie de dénigrement a largement été utilisée pour diaboliser La France insoumise, parti politique le plus investi pour dénoncer les crimes commis à Gaza, elle vise ces jours-ci le numéro un du Parti socialiste, Olivier Faure, après qu’il a proposé de hisser des drapeaux palestiniens aux frontons des mairies le jour où la France fera sa déclaration à l’ONU.
De la même manière, la décision de cinq chercheurs de se retirer d’un colloque pour protester contre la présence d’institutions israéliennes leur a valu d’être menacés de sanctions pénales… par la ministre de la culture démissionnaire, l’ancienne garde des Sceaux Rachida Dati.
Il n’est ainsi pas question de laisser la France se gargariser de son geste symbolique. « No Justice, No Peace » : ce slogan des militants nord-américains des droits civiques, lancé après le meurtre raciste du jeune Noir Michael Griffith en 1986, à Howard Beach dans le Queens, par des jeunes Blancs, trouve un écho dans la situation actuelle.
La justice, dans le cas présent, passe par des sanctions pour que la guerre génocidaire s’arrête et que la reconnaissance de la Palestine s’impose à toutes et à tous, y compris à Israël. Sauf à reprendre la citation de Walter Benjamin, philosophe juif allemand, selon laquelle « l’humanité est devenue assez étrangère à elle-même pour réussir à vivre sa propre destruction comme une jouissance esthétique de premier ordre », le temps des incantations est passé.
Alors qu’un peuple est en train de disparaître sous nos yeux, les dirigeants et dirigeantes de cette planète seront jugé·es sur leurs actes.
Carine Fouteau
