Jean-Pierre Filiu - Témoigner de la guerre “inhumanitaire” contre Gaza

samedi 7 juin 2025

Après plus de deux mois de blocus humanitaire à Gaza, les Nations unies estiment que la situation de l’enclave a atteint son pire niveau depuis le début de la guerre. A quoi ressemble le quotidien de cette population ? Comment envisager son avenir ?

Avec
Jean-Pierre Filiu, professeur des universités en histoire du Moyen-Orient contemporain

Amal Kahlout, doyenne des études supérieures à l’université d’ Al-Azhar de Gaza jusqu’à ce que son université soit détruite, elle travaille aujourd’hui à l’université Sorbonne Paris Nord où elle mène un projet autour des nanotechnologies

Alors que plus personne ou presque n’entre dans la bande de Gaza, Jean-Pierre Filiu y a passé un mois aux côtés de Médecins sans frontières. De ce territoire palestinien totalement interdit aux journalistes étrangers, il a rapporté un témoignage rare dans un livre publié aux éditions Les Arènes, Un historien à Gaza. Spécialiste du Proche-Orient, habitué des terrains de guerre, il écrit pourtant dès les premières lignes : « Rien ne me préparait à ce que j’ai vu et vécu à Gaza. Rien de rien. De rien.  »

Un témoignage précieux

Jean-Pierre Filiu connaît bien Gaza. C’est donc en pleine conscience que l’historien s’est dit bouleversé par la destruction dramatique de l’enclave palestinienne. Les journalistes étant systématiquement ciblés par Tsahal et l’entrée sur le territoire restant très limitée pour les étrangers, son récit constitue une ressource essentielle pour saisir l’ampleur du drame. Il décrit ce verrouillage de l’information en ces termes : " Parce qu’on ne veut pas de témoins. La seule victoire — si on peut appeler ça une victoire — qu’Israël ait remportée dans cette guerre atroce, c’est la guerre médiatique. Imaginez que la guerre d’Ukraine soit couverte intégralement depuis Moscou, uniquement par des correspondants accrédités auprès de l’armée russe : on ne comprendrait plus rien à ce qui s’y passe, surtout si la parole des journalistes ukrainiens était constamment discréditée et s’ils se faisaient systématiquement tuer par des drones russes. C’est exactement la situation dans laquelle nous sommes. Et on n’invite pas les porte-parole de l’armée russe sur les plateaux français pour relayer, au mot près, leurs éléments de langage. Donc, on est dans une situation tragique. Et comme on n’y comprend plus rien, comme règne cette confusion, cela profite aux jusqu’au-boutistes, aux fanatiques, aux messianiques. Sur place, j’ai vécu, avec tension — et parfois avec peur — cette discordance entre la perception du monde extérieur et la réalité qui m’entourait. C’était particulièrement frappant lors des négociations de trêve : alors que le monde entier se focalisait sur les pourparlers, au Caire, au Qatar ou ailleurs, sur place cela signifiait une intensification des frappes. "

Rappeler inlassablement le crime

Alors que la guerre menée par le gouvernement d’extrême droite israélien contre les Palestiniens dure depuis bientôt deux ans, il paraît plus essentiel que jamais de rappeler les conséquences matérielles subies par les Gazaouis. En se rendant sur place, Jean-Pierre Filiu souhaitait faire davantage entendre la réalité de la vie - et de la mort - à Gaza.

L’historien rappelle ainsi les chiffres accablants de la mortalité gazaouie : " Il faut regarder cette réalité en face. Le chiffre des morts, c’est celui enregistré dans les hôpitaux. J’ai vu les opérations. Il est validé par l’Autorité palestinienne et jugé fiable par les Nations unies. On parle de plus de 54 000 morts, dont plus de 16 000 enfants. En France, cela représenterait 1,7 million de morts, dont un demi-million d’enfants. Mais à cela s’ajoutent tous les corps encore sous les décombres, ceux qui ont été calcinés par les bombes incendiaires. Et il faut ajouter les morts de faim, de maladies, de privations, le manque d’accès aux soins. Pour les patients atteints de cancer ou en dialyse, c’est une condamnation. Les épidémies se répandent : la polio, qui avait disparu, est réapparue. La vaccination, qui était presque universelle, ne l’est plus. Tout cela va s’aggraver. Et, comme cela a été dit, on franchit chaque fois un nouveau degré dans la descente aux enfers. "

De pire en pire

Amal Kahlout a témoigné de sa vie – ou de sa survie – dans la seconde partie de l’entretien. Aujourd’hui réfugiée à Paris, elle était doyenne de l’université Al-Azhar de Gaza, jusqu’à sa destruction par les frappes israéliennes. Elle raconte combien la situation catastrophique qu’elle a vécue jusqu’à son départ n’était rien comparée à celle qui se déroule désormais : " C’était une expérience épouvantable. Nous avons été arrachés à notre maison, à l’hôpital — qui a lui-même été détruit —, et l’université où je travaillais a également été anéantie. Ma maison a disparu… même la voiture a été détruite. Nous avons dû partir vivre quelque part dans le sud de Gaza, sous une tente. Cela signifiait qu’il fallait chercher en permanence de l’eau pour se laver, pour cuisiner. Et j’ai appris que cette horreur était en réalité un paradis comparé à ce qui se passe aujourd’hui. Les gens meurent de faim, ils n’ont même pas de pain. À l’époque, je me souviens, en tant que professeure et scientifique, je devais faire du feu avec du bois, fabriquer du pain pour mes enfants. Je le distribuais en disant : c’est tout ce que nous avons pour la journée, ce petit morceau de pain. Tu peux le manger maintenant ou plus tard, mais il n’y aura rien d’autre. Et cela, c’était un paradis comparé à la situation actuelle. Aujourd’hui, des gens meurent littéralement de faim. "

Aujourd’hui, la scientifique vit avec une peur constante pour ses proches, et elle insiste : ce danger n’est pas conjoncturel, il correspond à une volonté d’anéantissement de Gaza et de l’identité palestinienne : " Il n’y a pas de mots pour expliquer la situation ici à Gaza. J’appelle mes proches tous les jours. Je me sens terriblement coupable d’avoir accès à la nourriture, à l’eau, d’être en sécurité, alors qu’eux n’ont rien de tout cela. Je consulte les actualités toutes les heures. Je me réveille la nuit, car je m’attends à tout moment à perdre un ami, un membre de ma famille, un cousin… Il n’y a aucune raison, aucune excuse pour être tué. Les assassinats sont aveugles. Il suffit d’être physiquement présent à Gaza pour risquer de mourir, simplement en apportant de l’eau à ses enfants. Cela peut suffire. Mais je veux dire une chose : ce que vivent les Palestiniens à Gaza ne date pas d’hier. Cela dépasse les événements actuels. C’est notre existence même, en tant que Palestiniens, qui est sans cesse contestée. "

Source : FRANCE CULTURE
https://www.radiofrance.fr/francecu...


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