La crise alimentaire à Gaza n’est pas une tragédie, c’est une tactique de guerre

mercredi 9 juillet 2025

La destruction des systèmes alimentaires est un outil délibéré de domination, et non un sous-produit de la guerre.

Des Palestiniens attendent de recevoir de la nourriture préparée par une cuisine caritative, à Gaza, le 21 juin 2025 [Mahmoud Issa/Reuters]

La catastrophe qui se déroule à Gaza ne peut être appréhendée uniquement sous l’angle de la crise humanitaire. Ce à quoi nous assistons n’est pas seulement une conséquence tragique de la guerre, mais l’utilisation délibérée de la famine comme outil de contrôle politique et démographique. Cette stratégie, conçue pour démanteler la société palestinienne, s’apparente à une forme de génocide structurel.

Dans leur quête de domination et d’anéantissement des aspirations nationales palestiniennes, les dirigeants militaires et politiques israéliens ont dépassé les tactiques de bombardement et de destruction physique. Aujourd’hui, leurs méthodes sont plus insidieuses : elles ciblent l’essentiel de la survie des Palestiniens : la nourriture, l’eau et les moyens de survivre.

Briser la volonté d’un peuple en le privant de la capacité de se nourrir n’est pas un dommage collatéral. C’est une politique. Selon des rapports d’ organismes internationaux indépendants , plus de 95 % des terres agricoles de Gaza ont été détruites ou rendues inutilisables. Ce chiffre ne représente pas seulement une perte économique ; il s’agit du démantèlement intentionnel de la souveraineté alimentaire et, par conséquent, de tout espoir d’indépendance future.

Les destructions sont systématiques. L’accès aux semences a été bloqué. Les infrastructures hydrauliques ont été ciblées. Les pêcheurs et les agriculteurs, déjà soumis à un siège extrême, ont été attaqués à plusieurs reprises. Ces actes ne sont pas anodins. Ils s’inscrivent dans un plan plus vaste visant à remodeler l’avenir démographique et économique de Gaza, conformément aux objectifs stratégiques à long terme d’Israël : contrôle absolu et soumission politique.

Ce qui rend la situation d’autant plus alarmante, c’est la complicité de la communauté internationale. Que ce soit par leur silence ou par de vagues déclarations diplomatiques qualifiant la situation de « crise humanitaire », les acteurs internationaux ont contribué à normaliser le recours à la famine comme arme de guerre. Le refus de qualifier ces actes de crimes de guerre – commis dans le cadre d’un génocide – a fourni à Israël le prétexte pour les poursuivre en toute impunité.

Plus inquiétant encore est la façon dont la nourriture elle-même est devenue un argument de négociation. L’accès à des produits de première nécessité comme la farine, le lait maternisé et l’eau en bouteille est désormais subordonné à des négociations politiques et militaires. Cela révèle une logique de pouvoir sinistre. L’objectif n’est pas la stabilité ou la sécurité mutuelle, mais l’imposition de conditions politiques par la manipulation calculée des souffrances des civils.

En rendant Gaza entièrement dépendante de l’aide extérieure tout en démantelant systématiquement les moyens de survie locaux, Israël a créé un piège dans lequel les Palestiniens sont privés de toute capacité politique et économique. Ils sont réduits à une population gérable, contrôlable et marchandable.

Chaque statistique provenant de Gaza doit être interprétée sous cet angle. Que 100 % de la population souffre aujourd’hui d’insécurité alimentaire n’est pas seulement tragique ; c’est un indicateur des progrès de la stratégie. Il ne s’agit pas de nourrir les affamés. Il s’agit de briser l’esprit d’un peuple et de le forcer à accepter une nouvelle réalité aux conditions de l’occupant.

Et pourtant, la résilience de Gaza persiste. Cette résistance, sous le siège et la famine, a révélé l’effondrement moral d’un ordre international qui privilégie les crises gérées à la responsabilité politique. Il ne s’agit pas d’une famine née de la sécheresse. Il ne s’agit pas du chaos d’un État en faillite. Il s’agit d’un crime en cours – perpétré en toute connaissance de cause, sous le couvert de l’indifférence mondiale.

Permettez-moi également d’ajouter que les organisations internationales de la société civile et les mouvements sociaux mondiaux, tels que La Via Campesina, ne restent pas les bras croisés . En septembre prochain, certains des mouvements d’agriculteurs, de pêcheurs et de peuples autochtones les plus importants au monde, dont beaucoup sont issus de régions touchées par des conflits, se réuniront au Sri Lanka pour le 3e Forum mondial Nyéléni. Nous y ambitionnons d’élaborer une réponse mondiale unifiée à l’indifférence généralisée qui ferme les yeux sur la dépossession de communautés entières. Depuis la base, nous travaillons à l’élaboration de propositions concrètes pour garantir que la nourriture ne soit jamais instrumentalisée et que la famine ne soit jamais utilisée comme tactique de guerre. Parallèlement, d’innombrables actes de solidarité se multiplient à travers le monde, portés par des personnes de conscience qui exigent de leurs gouvernements qu’ils agissent.

L’histoire se souviendra de ce qui se passe à Gaza. Elle se souviendra aussi de ceux qui ont choisi de garder le silence. La justice tardera peut-être, mais elle viendra, et elle demandera qui est resté les bras croisés pendant que la famine était utilisée pour tenter de briser un peuple.

Source : ALJAZEERA
https://www.aljazeera.com/opinions/...
(Par Fuad Abu Saif est un chercheur palestinien et expert en agriculture environnementale, spécialisé dans le développement durable, la souveraineté alimentaire et la justice climatique dans les contextes de violence coloniale. Il siège au Comité international de coordination de La Via Campesina).


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