Le Hamas dit « oui mais » au plan Trump

Le mouvement islamiste palestinien a fini par accepter le plan de Donald Trump mais demande à négocier en amont de la libération de tous les otages israéliens. Il exige également de continuer à faire partie du paysage politique.
Clothilde Mraffko et Ilyes Ramdani, le 4 octobre 2025
Le président états-unien Donald Trump avait donné « trois ou quatre jours » au Hamas pour répondre à son plan pour Gaza. Le mouvement islamiste, divisé entre sa direction à l’étranger et des commandants dispersés sur le terrain dans l’enclave palestinienne, a semblé mener d’intenses tractations internes dont quasiment rien n’a filtré. Il a fini par donner sa réponse vendredi 3 octobre au soir, via un communiqué diffusé sur sa chaîne Telegram.
Le groupe palestinien s’est dit prêt à libérer tous les otages israéliens, vivants et morts, afin de mettre fin à la guerre génocidaire d’Israël à Gaza et d’assurer le retrait des forces israéliennes.
Le plan Trump, concocté sans les Palestinien·nes et présenté le 29 septembre, propose un cessez-le-feu sans garanties pour le Hamas. Ce dernier est sommé de désarmer et de libérer les otages en une seule fois, sans être assuré que la partie israélienne respectera ses engagements. Israël s’est d’ailleurs empressé de faire savoir qu’il conserverait le contrôle sécuritaire de la bande de Gaza, y compris en se maintenant sur le terrain.
Le mouvement palestinien a donc mis un bémol à son approbation, évoquant des « négociations par l’intermédiaire des médiateurs afin de discuter des détails de cet accord ».
Cette déclaration a été saluée par Donald Trump. « Sur la base de la déclaration qui vient d’être publiée par le Hamas, je crois qu’ils sont prêts pour une paix durable. Israël doit immédiatement arrêter le bombardement de Gaza, pour qu’on puisse sortir les otages rapidement et en sécurité ! C’est beaucoup trop dangereux actuellement pour le faire. Nous sommes déjà en discussion sur les détails à finaliser. Il ne s’agit pas seulement de Gaza, il s’agit d’une paix recherchée de longue date au Moyen-Orient », a-t-il affirmé sur son réseau Truth Social.
« Nous avons maintenant la possibilité d’avancer de manière décisive vers la paix », a de son côté indiqué le président français Emmanuel Macron sur X.
Israël a pris acte de la réponse du mouvement palestinien et dit samedi se préparer « pour la mise en œuvre immédiate de la première étape du plan Trump pour la libération de tous les otages », sans évoquer à ce stade d’autres aspects du plan.
Mais la Défense civile de Gaza a fait état d’un pilonnage israélien « violent » nocturne ayant fait six morts dans le territoire palestinien affamé et assiégé.
« Les troupes israéliennes mènent toujours des opérations à Gaza-ville, et il est extrêmement dangereux d’y retourner. Pour votre sécurité, évitez de retourner dans le nord ou de vous approcher des zones où les troupes sont actives, y compris dans le sud de la bande de Gaza », a déclaré pour sa part Avichay Adraee, un porte-parole de l’armée israélienne.
Le Hamas veut rester dans le jeu politique
La feuille de route israélo-états-unienne inclut une mise sous tutelle de l’enclave palestinienne qui serait régie par des technocrates palestiniens dont on ignore tout, placés sous l’autorité d’un conseil de paix piloté par les États-Unis et dont l’ex-premier ministre britannique Tony Blair serait membre.
Cette « dépossession du territoire et de l’avenir politique pour les Palestiniens est une ligne rouge, car elle touche à l’essence même du Hamas, qui fait partie du mouvement national palestinien pour aboutir à l’autodétermination d’un État palestinien », analyse Sarah Daoud, docteure en science politique associée au Centre de recherches internationales de Sciences Po et en post-doctorat à Sciences Po Grenoble.
Le Hamas s’est dit prêt à confier l’administration de Gaza à un organisme indépendant de technocrates palestiniens, « sur la base du consensus national palestinien et du soutien arabe et islamique » - sans mention donc du tandem Trump/Blair.
Il a en revanche posé une condition qui pourrait compliquer les discussions à venir : les questions qui entourent « l’avenir de la bande de Gaza et les droits légitimes du peuple palestinien » seront traitées « dans le cadre d’un cadre national palestinien global, auquel le Hamas participera et contribuera de manière responsable ». Le mouvement islamiste entend donc rester dans le jeu politique.
Du côté des chancelleries occidentales et arabes, l’éviction du Hamas des plans pour le « jour d’après » à Gaza a fini par faire consensus. À l’ONU, fin juillet, un texte à l’initiative de la présidence franco-saoudienne de la conférence sur la Palestine acte la condamnation du 7-Octobre, l’appel au désarmement du Hamas et à son exclusion de la gouvernance de la bande de Gaza. Des points qui nourrissent à l’époque les réserves de plusieurs pays de la région, dont la Turquie et le Qatar, perçus comme proches du Hamas.
À New York, la France fait passer le message suivant : puisqu’elle, le Royaume-Uni, le Canada et d’autres ont avancé sur la reconnaissance de la Palestine, aux pays arabes de faire un pas vers les positions occidentales. Chacun mesure qu’il sera impossible d’embarquer les États-Unis et Israël sans une condamnation ferme du Hamas. L’Arabie saoudite finit de convaincre les Turcs et Qataris de ratifier le document.
« Chaque mot a fait l’objet d’une négociation serrée, c’était vraiment âpre », raconte un diplomate français qui a participé aux échanges. « C’est une victoire considérable, historique », se félicite à l’époque le ministre des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot.
Une étape supplémentaire est franchie le 12 septembre, lorsque l’Assemblée générale approuve la « déclaration de New York » à une large majorité de 142 États. Avec les promesses de réforme de l’Autorité palestinienne, les alinéas concernant le Hamas sont présentés par la France et l’Arabie saoudite comme le point de bascule ayant convaincu Donald Trump. « Ça a ôté tout prétexte à Israël de continuer de refuser le dialogue », affirme le diplomate cité plus haut.
Hamas sous pression
La mise à l’écart du Hamas a été décidée sans négociations de terrain. « Ce parachutage de solutions politiques par le haut, on sait très bien que sur le long terme, ça ne fonctionne pas, remarque Sarah Daoud. Ce n’est pas une solution pacifique. » Josh Paul, un ancien consultant pour la coalition américaine en Irak et conseiller en gouvernance de la sécurité pour les États-Unis en Israël et dans les territoires palestiniens, a mis en garde dans les colonnes du journal britannique The Guardian : le gouvernement imposé par l’extérieur à Gaza est « une greffe incompatible qui sera rejetée par l’organisme, conduisant à un cycle de violence ».
Depuis le 7-Octobre, et encore davantage ces derniers mois, le Hamas apparaît isolé, même parmi ses soutiens à l’étranger – « l’axe de la résistance », piloté par l’Iran, est aujourd’hui largement affaibli. Selon le site d’information états-unien Axios, le premier ministre qatari, Mohammed ben Abderrahmane al-Thani, le chef des renseignements égyptien, Hassan Rashad, mais aussi turc, Ibrahim Kalin, ont rencontré les dirigeants du Hamas à Doha le 1er octobre pour tenter de les convaincre d’accepter l’accord.
Le plan Trump a d’ailleurs été salué un peu partout – quelques réserves ont fuité dans la presse du côté des médiateurs. Il est bien plus flou que la feuille de route imaginée par la Ligue arabe au début de l’année, en deçà des ambitions françaises de juin sur un véritable processus démocratique en Palestine. Mais dans le vide politique international face à l’expansionnisme israélien dans la région, il est la seule vraie proposition sur la table aujourd’hui.
« Du côté des pays arabes, et notamment du Qatar, il y a une vraie lassitude vis-à-vis des négociations », note Sarah Daoud. Les frappes israéliennes sur Doha le 9 septembre ont renforcé leur détermination à accélérer un règlement. Le jour de la publication de son plan pour Gaza, le président Donald Trump a signé un décret qui s’engage à protéger la sécurité du Qatar, indiquant que « toute attaque armée » contre l’émirat serait considérée par Washington comme « une menace pour la sécurité des États-Unis ».
Le Hamas, combien de divisions ?
L’une des rares concessions du plan – l’amnistie promise sous conditions à certains membres du mouvement islamiste palestinien – paraît difficile à jauger au regard de la longue histoire d’assassinats ciblés menés par Israël à l’étranger, dont celui du chef politique du Hamas, Ismaïl Haniyeh, le 31 juillet 2024 à Téhéran.
Les informations du renseignement français jugent que la poursuite des opérations militaires à Gaza engendre un renouvellement des forces du Hamas dans l’enclave – lequel avait poussé les Israéliens à privilégier une solution politique. Les chancelleries occidentales sont dans le flou quant à l’état actuel des forces du mouvement islamiste.
Le sujet a fait l’objet de plusieurs échanges, dès le printemps 2025, entre Emmanuel Macron et les dirigeants saoudiens, émiratis, égyptiens et qataris. « On estime qu’il reste quelques dizaines de gradés du Hamas, expliquait en mai une source officielle française. Le reste, ce sont des recrues très récentes. On nous dit qu’un officier du Hamas a aujourd’hui 19 ans en moyenne. »
Israël a poursuivi son opération génocidaire et transmis à ses alliés occidentaux des nouvelles censées attester de sa réussite militaire. Au cœur de l’été, des sources diplomatiques faisaient état d’une vingtaine de cadres du Hamas encore présents à Gaza et d’une « destruction quasi totale des capacités militaires ». L’offensive sur la ville de Gaza montre pourtant que « beaucoup moins de combattants du Hamas et du Jihad islamique ont été éliminés que ce qu’on a voulu dire, nuance Sarah Daoud. Les groupes sur place ont essayé de transformer leur stratégie militaire sur le terrain, qui consiste essentiellement aujourd’hui à créer des embuscades. Les hostilités sont loin d’être à l’arrêt ».
Le plan Trump parle d’une démilitarisation « sous la supervision de contrôleurs indépendants », un point qui n’est pas précisé. « La remise des armes pose une vraie question », reconnaît une source officielle citée plus haut, alors que flottait en septembre l’idée d’un dépôt aux forces de sécurité de l’Autorité palestinienne, qui les remettraient elles-mêmes à une tierce partie.
Des échos dans la presse israélienne au cours des derniers mois laissaient entendre que certaines voix au sein du Hamas étaient ouvertes à un désarmement partiel et à un exil limité dans le temps de certains cadres. Le mouvement islamiste semble donc prêt à abandonner une partie du terrain militaire, mais pas la souveraineté palestinienne, ligne rouge au coeur de son projet.
Clothilde Mraffko et Ilyes Ramdani
