Le Nobel de la Paix va à une des plus fidèles alliées de Trump au Venezuela

Le comité norvégien du Nobel a choisi María Corina Machado, une opposante historique au régime chaviste, « pour son travail inlassable en faveur des droits démocratiques du peuple vénézuélien et pour sa lutte pour une transition juste et pacifique de la dictature à la démocratie ».
François Bougon, le 10 octobre 2025
Malgré les pressions de Washington et de ses alliés, malgré l’insistance du président états-unien et l’annonce d’un accord entre Israël et le Hamas la veille, Donald Trump n’a pas reçu, vendredi 10 octobre, ce prix Nobel de la paix qu’il convoitait tant. C’est une de ses fidèles alliées en Amérique latine, l’opposante vénézuélienne María Corina Machado, figure historique de la lutte contre le régime chaviste, qui a été distinguée cette année.
Dans un communiqué, le comité norvégien du Nobel a expliqué avoir distingué María Corina Machado « pour son travail inlassable en faveur des droits démocratiques du peuple vénézuélien et pour sa lutte en faveur d’une transition juste et pacifique de la dictature à la démocratie ». Il a aussi justifié son choix en expliquant vouloir récompenser l’engagement de l’opposante vénézuélienne « face à l’autoritarisme croissant au Venezuela ».
María Corina Machado, cheffe de l’opposition vénézuélienne, à Maturín, au Venezuela, le 24 mars 2024. © Photo Adriana Loureiro Fernandez / The New York Times / Redux / REA
À 58 ans, María Corina Machado, membre de la haute bourgeoise (sa famille possédait l’un des plus grands groupes sidérurgiques du pays), est une adversaire historique du régime autoritaire chaviste. Elle appartient à la droite la plus radicale, à la fois politiquement et économiquement, qui n’a cessé de lutter contre le projet socialiste mis en œuvre par Hugo Chávez, militaire putschiste arrivé au pouvoir par les urnes en 1998, puis par Nicolás Maduro après sa mort en 2013.
« Le prix Nobel est décerné soit à des personnalités qui agissent pour la paix, soit à des figures qui s’opposent à des dictatures. Avec María Corina Machado, on est clairement dans le deuxième cas. Car elle n’est pas particulièrement pacifique : elle a appelé à une intervention militaire des États-Unis contre son propre pays. Elle a aussi remercié Donald Trump pour les bombardements contre des embarcations de prétendus trafiquants de drogue dans les Caraïbes », dit Thomas Posado, maître de conférences en civilisation latino-américaine à l’université de Rouen et auteur de Venezuela : de la révolution à l’effondrement. Le syndicalisme comme prisme de la crise politique (1999-2021), aux Presses universitaires du Midi (2023).
« Son projet est de transformer le Venezuela en hub énergétique pour les États-Unis et le continent américain, poursuit-il. Elle a un discours extrêmement libéral et plaide pour la privatisation du géant pétrolier vénézulien PDVSA. »
De son côté, Yoletty Bracho, spécialiste de la région et maîtresse de conférences à l’université d’Avignon, relève que « lorsque le comité Nobel affirme qu’elle a réussi à unifier l’opposition, ce n’est pas conforme à la réalité : l’opposition au pouvoir de Caracas est plurielle et divisée ».
Entrée en clandestinité
María Corina Machado est l’une des fondatrices du mouvement Súmate (« Rejoins-nous »), qui avait jeté ses forces dans l’organisation d’un référendum afin de destituer le président Chávez en 2004. En vain.
Par la suite, elle a été élue à l’Assemblée nationale à partir de 2010 et a participé à la création du parti Vente Venezuela (« Viens Venezuela »). Elle triomphe aux primaires de 2023 pour représenter l’opposition unie à la présidentielle face à Nicolás Maduro. Mais en raison d’accusations d’irrégularités financières, elle ne peut finalement pas se présenter et laisse sa place à un ancien diplomate, Edmundo González Urrutia.
Au terme de la campagne, c’est Nicolás Maduro qui est réélu, à l’été 2024, lors d’un scrutin entaché de soupçons de fraude. María Corina Machado entre alors dans la clandestinité.
« Elle appartient aux secteurs les plus radicaux de l’opposition au régime, elle s’est opposée dès le début au chavisme au nom d’un anticommunisme viscéral, explique Thomas Posado. Aujourd’hui, c’est la personnalité la plus en vue d’une opposition réprimée et elle a une aura qui n’est pas feinte. Sa marge d’action est cependant très limitée, même si le prix Nobel va lui donner une légitimité supplémentaire. »
Elle est activement soutenue par l’administration Trump, qui a multiplié les pressions et les menaces militaires sur Caracas. Le chef de la diplomatie états-unienne, Marco Rubio, s’était joint, l’année dernière, à d’autres parlementaires, alors qu’il était sénateur, pour soutenir la nomination de Machado au prix Nobel de la paix. Peu après sa nomination comme secrétaire d’État, il avait qualifié, dans Time, l’opposante de « personnification de la résilience, de la ténacité et du patriotisme », une « lumière d’espoir ».
María Corina Machado appartient à la famille politique des Bolsonaro et Milei, en ce sens on peut dire qu’elle est d’extrême droite. Yoletty Bracho, universitaire
« Elle est proche de Donald Trump à la fois politiquement et économiquement. Elle a soutenu la politique d’expulsion des migrants vénézuéliens, notamment ceux qui ont été envoyés dans les prisons de Nayib Bukele [le président salvadorien – ndlr] au Salvador. Elle soutient aussi la stratégie militaire contre le prétendu danger narco-terroriste dans les Caraïbes », indique Yoletty Bracho.
Dans son message diffusé sur les réseaux sociaux juste après l’annonce du Nobel, María Corina Machado a d’ailleurs dédié son prix « au peuple en souffrance du Venezuela et au président Trump pour son soutien décisif à [leur] cause ».
L’antécédent du prix Sakharov
En Europe, sa figure est promue activement par la droite et l’extrême droite, ce qui lui a permis d’obtenir fin 2024, en compagnie d’Edmundo González Urrutia, le prestigieux prix Sakharov, alors que le groupe des sociaux-démocrates (dont PS-Place publique) avait proposé de mettre à l’honneur des organisations pacifistes de femmes en Israël et en Palestine, et celui de La Gauche (dont La France insoumise) les journalistes travaillant en Palestine.
En février, María Corina Machado était intervenue, par vidéo, au sommet organisé à Madrid par le nouveau groupe d’extrême droite au Parlement européen, le groupe Patriotes, autour du slogan inspiré par Donald Trump, « Make Europe Great Again ».
« María Corina Machado appartient à la famille politique des Bolsonaro et Milei », relève Yoletty Bracho, évoquant l’ancien président brésilien et l’actuel chef d’État argentin. Pour la chercheuse, « le comité ne voulait pas donner le prix Nobel à Donald Trump, et le fait de l’attribuer à María Corina Machado est une manière de contrer les réactions négatives de Washington ».
Plusieurs heures après l’annonce, Donald Trump n’avait toujours pas réagi. Son directeur de la communication, Steven Cheung, a jugé que « le comité Nobel a prouvé qu’il privilégie la politique à la paix ». « Le président Trump continuera de conclure des accords de paix, de mettre fin aux guerres et de sauver des vies », a-t-il ajouté. Avec sûrement l’objectif d’obtenir le prix Nobel en 2026.
François Bougon

