Le pape, la guerre et la Maison-Blanche

Alors que le cessez-le-feu au Moyen-Orient ne tient qu’à un fil, les attaques de l’administration Trump envers un souverain pontife critique de la guerre divisent le camp républicain. Et révèlent l’hubris d’un pouvoir dont le sentiment de supériorité absolu ne se cantonne pas à son chef.
Joseph Confavreux, 19 avril 2026
On savait déjà, par l’avalanche de messages en lettres capitales sur la plateforme Truth Social du président des États-Unis, que la vantardise et le sentiment de supériorité de l’administration Trump pouvaient confiner au délire. Que ce dernier soit stratégique ou psychotique.
Mais la passe d’armes de ces derniers jours entre la Maison-Blanche et le Vatican, après que le pape Léon XIV a affirmé que « Dieu n’est jamais du côté de ceux qui manient l’épée », ajoute un vertige supplémentaire. Tant sur la nature même de cette présidence que sur une stratégie politique divisant un camp républicain heurté dans sa foi et/ou inquiet pour les élections de mi-mandat en novembre, dans un pays qui compte plus de 50 millions de catholiques.
Ce vertige provient en premier lieu du registre et des acteurs des attaques contre le souverain pontife. C’est en effet le vice-président, J. D. Vance, pourtant régulièrement présenté comme « l’adulte dans la pièce » de la Maison-Blanche, qui a déclaré, mardi 14 avril en marge d’un déplacement en Géorgie, que le pape devait « être très prudent avec les sujets de théologie ».
Illustration montrant Donald Trump et l’image générée par IA qu’il a postée, puis supprimée, le montrant sous les traits de Jésus, le 13 avril 2026. © Photo Mandel Ngan / AFP
Ajoutant ensuite qu’il « existe une tradition millénaire de théorie de la guerre juste ». Et prenant pour exemple la Seconde Guerre mondiale : « Dieu était-Il du côté des Américains qui ont libéré la France des nazis ? Dieu était-Il du côté des Américains qui ont libéré les camps de l’Holocauste ? » Il avait auparavant exhorté le Vatican à « s’en tenir aux questions morales ».
J. D. Vance, qui se présente à la fois comme l’intellectuel et l’avenir du trumpisme, se pique de théologie depuis sa conversion au catholicisme, qu’il a racontée en longueur dans le magazine catholique américain The Lamp, texte dans lequel il disait s’inspirer de La Cité de Dieu, de saint Augustin, mais aussi de la pensée du philosophe catholique français René Girard (1923-2015).
Mais de là à affronter le pape lui-même sur le terrain de la théologie, comme l’a également fait Mike Johnson, le chef de la majorité républicaine à la Chambre des représentants en évoquant lui aussi la « doctrine de la guerre juste », que le pape ne « comprendrait » pas ?
Ces leçons d’exégèse des textes du canon catholique adressées à Léon XIV par des membres de premier plan de l’administration Trump sont d’autant plus sidérantes que la doctrine dite de la « guerre juste » puise son origine dans les écrits de saint Augustin (354-430).
Saint Augustin, théoricien de la guerre juste et mentor de Léon XIV
Or Léon XIV, né à Chicago, est lui-même le premier membre de l’ordre de Saint-Augustin à monter sur le trône de Pierre. Il a prononcé ses vœux solennels au sein de cet ordre avant d’en devenir, pendant plus de dix ans, le supérieur général. Et, lors de son premier discours après son élection comme pape en mai 2025, il s’est présenté comme « un fils de saint Augustin, un augustinien ».
C’est d’ailleurs pour rendre hommage au théologien né à Thagaste dans ce qui était alors « l’Afrique romaine », avant de devenir évêque de Hippone, ville située dans le nord-est de l’actuelle Algérie, que le pape s’est déplacé dans ce pays, lundi 13 avril, pour débuter une tournée de deux semaines dans différents pays d’Afrique.
Difficile de trouver, donc, au-delà de la question de savoir si l’on reconnaît l’autorité papale en soi en matière de théologie, de meilleurs connaisseurs de la pensée de saint Augustin que Léon XIV, parmi les prélats catholiques vivants.
Bien que la doctrine de la « guerre juste » puise effectivement une partie de ses justifications dans les écrits de saint Augustin, le pape actuel ne déforme pas la pensée de son mentor spirituel en prêchant pour la paix et non pour la guerre, tant cette « doctrine » constitue en réalité un corpus de textes interprété et réinterprété à travers les siècles de manières différentes voire contradictoires.
Assez avec l’idolâtrie de soi-même et de l’argent ! Assez avec la démonstration de force ! Assez avec la guerre ! Léon XIV
Au terme de cette exégèse multiséculaire, on estime que le prédécesseur de Léon XIV, le pape François, aurait définitivement aboli le principe de la « guerre juste » dans son encyclique Fratelli Tutti (2020) dans laquelle il écrivait notamment : « Nous ne pouvons donc plus penser à la guerre comme une solution, du fait que les risques seront probablement toujours plus grands que l’utilité hypothétique qu’on lui attribue. Face à cette réalité, il est très difficile aujourd’hui de défendre les critères rationnels, mûris en d’autres temps, pour parler d’une possible “guerre juste”. Jamais plus la guerre. »
Mais cette interprétation est discutée, notamment sur la question du recours possible aux armes en situation de légitime défense. Quoi qu’il en soit, Léon XIV se place strictement dans les pas de ces prédécesseurs, même si c’est avec des termes particulièrement vifs, lorsqu’il dit, comme il l’a fait lors d’une veillée de prière le 11 avril : « Assez avec l’idolâtrie de soi-même et de l’argent ! Assez avec la démonstration de force ! Assez avec la guerre ! »
« Plus jamais la guerre ! » était en effet déjà le mot d’ordre lancé par Paul VI, élu pape en 1963 et mort en 1978, artisan du concile Vatican II, lors de sa première visite à l’ONU. Mot d’ordre repris par Jean-Paul II au moment de l’invasion de l’Irak en 2003.
Bien que l’appel à la paix et le rejet de la guerre soient donc des invariants des paroles papales depuis l’après-Seconde Guerre mondiale, on peut néanmoins juger que l’actuel pape, natif de Chicago et bon connaisseur de la politique états-unienne, vise à la fois discrètement et directement la Maison-Blanche lorsqu’il affirme : « Malheur à ceux qui détournent les religions et le nom même de Dieu à leurs propres fins militaires, économiques et politiques, en traînant ce qui est saint dans ce qu’il y a de plus sale et de plus ténébreux. »
Théologie et saillies
Donald Trump, et surtout le secrétaire d’État à la défense, Pete Hegseth, ont en effet manié à plusieurs reprises le référent religieux pour justifier l’actuelle guerre en Iran, quitte à lui donner l’aspect d’une nouvelle croisade. Le président états-unien l’a en tout cas compris ainsi, à travers des réactions successives dont il vaut sans doute la peine de citer un florilège, moins parce qu’elles dessineraient un argumentaire que dans la mesure où elles sont emblématiques du vortex sans fond et sans fin dans lequel la planète est plongée depuis Washington.
« Le pape Léon est FAIBLE face à la criminalité, et catastrophique en matière de politique étrangère » ; « Léon ne serait pas au Vatican si je n’étais pas à la Maison-Blanche » ; « Je ne veux pas d’un pape qui critique le président des États-Unis, car je fais exactement ce pour quoi j’ai été élu, DE FAÇON ÉCRASANTE, à savoir faire baisser la criminalité à des niveaux historiquement bas et créer le plus grand marché boursier de l’histoire » ; « Il ne comprend pas et ne devrait pas parler de guerre, car il n’a aucune idée de ce qui se passe » ; « Il omet de mentionner la PEUR qu’a éprouvée l’Église catholique – ainsi que toutes les autres organisations chrétiennes – durant la pandémie de covid, lorsqu’on arrêtait prêtres, pasteurs et fidèles pour avoir célébré des offices religieux »…
Donald Trump a aussi diffusé une image générée par intelligence artificielle – retirée depuis – sur laquelle on le voit, en toge blanc et rouge, dans une posture christique, apposer sa main sur le front d’un blessé installé sur un lit d’hôpital, avec en fond un drapeau américain, la statue de la Liberté, des avions de chasse et des aigles…
Bien que témoignant, sans surprise, du goût immodéré pour le buzz, de l’absence totale de surmoi et de la vantardise sans limites du locataire de la Maison-Blanche, la virulence de ces invectives, couplée à la contestation de la parole du Vatican en matière théologique par le vice-président, a suscité une levée de boucliers inédite dans le camp républicain.
Le camp républicain se fracture
La théologie, « n’est-ce pas là le travail du pape ? », a ainsi interrogé John Thune, leader de la majorité républicaine au Sénat. David Schweikert, républicain de l’Arizona à la Chambre des représentants, s’est quant à lui dit « profondément déçu des prises de parole présidentielles » sur le sujet. La sénatrice républicaine du Maine, Susan Collins, a jugé que les propos de Trump étaient « offensants pour des millions de catholiques ».
Et le républicain Brian Fitzpatrick, élu de Pennsylvanie à la Chambre des représentants, s’en est pris à l’idée avancée par Donald Trump que Léon XIV lui devrait son élection : « Suggérer qu’un pape, d’une façon ou d’une autre, a accédé au Saint-Siège grâce à un homme politique est absurde. »
Fitzpatrick et Collins ont en commun d’être élu·es de circonscriptions très disputées qui pourraient bien rebasculer côté démocrate lors des midterms de cet automne.
Au-delà des élu·es républicain·es, la fracture du camp trumpiste sur le sujet s’est élargie à certaines figures médiatiques structurantes dans l’écosystème de l’opinion publique républicaine. L’influent podcasteur Tucker Carlson s’est ainsi moqué du présentateur de Fox News Sean Hannity qui avait affirmé que Léon XIV « semblait plus soucieux de promouvoir des politiques de gauche que d’enseigner le véritable message de Jésus-Christ », allant jusqu’à se demander s’il avait « jamais lu la Bible ». « Il faut vraiment avoir la mentalité typique des chaînes d’info en continu pour dire au Pape : “Hé, t’as déjà lu la Bible ?” », a commenté Carlson, lui-même opposé à la guerre en Iran.
Samedi 18 avril, dans l’avion qui le menait du Cameroun à l’Angola, le pape Léon XIV a voulu clore cette séquence d’affrontement rhétorique. Il a regretté que certains de ses propos tenus lors de son voyage en Afrique (il avait notamment déploré à Bamenda, dans le nord-ouest du Cameroun meurtri par la guerre civile, que « le monde [soit] en train d’être ravagé par une poignée de tyrans ») soient interprétés comme une réponse aux critiques de Donald Trump ou de son administration. « Débattre de nouveau » n’est « pas dans [s]on intérêt », a-t-il assuré.
Pas sûr que cela suffise à calmer une Maison-Blanche en toupie. Ses tentatives d’exégèse théologique disent en creux sa fragilisation en rapport avec la guerre en Iran, loin d’être la « petite excursion » promise et qui se traduit aux États-Unis par une augmentation des prix à la pompe, potentiellement dévastatrice dans les urnes.
Joseph Confavreux

