“Les Soldats français du Reich” : quand des milliers de Français s’engageaient sous l’uniforme nazi

dimanche 22 mars 2026

Du front de l’Est et de la Shoah par balles à la traque des résistants français, le documentariste Jean Bulot éclaire l’engagement méconnu de Français dans les troupes de Hitler. “Les Soldats français du Reich”, à découvrir mardi 17 mars sur Arte.

Par Isabelle Poitte, Publié le 17 mars 2026

Ils ont choisi l’uniforme allemand. Dès juin 1941, dans le sillage de l’invasion de l’Union soviétique, plusieurs milliers de Français s’engagent dans la Légion des volontaires français contre le bolchevisme (LVF), intégrée à la Wehrmacht et envoyée sur le front de l’Est. En 1944, alors que le Reich vacille, certains rejoignent la Waffen-SS, combattant jusqu’aux derniers affrontements, à Berlin en 1945. C’est cet itinéraire radical que retrace Les Soldats français du Reich, documentaire stimulant réalisé par Jean Bulot et diffusé sur Arte.

Le film en deux parties part d’un constat : la collaboration militaire est longtemps restée un angle mort de l’historiographie. « Dans les années 1970, l’enjeu prioritaire était de sortir Vichy du silence », rappelle le réalisateur et historien de formation. Les travaux se sont concentrés sur la collaboration d’État, sur la Milice et « le front de l’Est est resté en arrière-plan ». À ce vide se mêle le poids des récits publiés après guerre par d’anciens volontaires, avec un certain succès éditorial : « Ils ont intoxiqué les mémoires en retournant la perspective : ils n’auraient pas adhéré au projet hitlérien, mais mené une croisade contre le bolchevisme au nom d’une cause française. »

Les opérations anti‑partisans, l’incendie de villages, la terreur contre les civils ne surgissent pas de nulle part.

Pour lire la suite : https://www.telerama.fr/television/les-soldats-francais-du-reich-quand-des-milliers-de-francais-s-engageaient-sous-l-uniforme-nazi-7030192.php?xtor=EPR-126&at_medium=newsletter&at_campaign=nl_quotidienneabo

À partir de 2015, l’ouverture élargie des dossiers d’épuration change la donne. « Avant, pour retracer un parcours, il fallait un nom ; désormais nous avons accès à des cartons complets concernant des personnes condamnées. Il devait forcément y avoir là-dedans des éléments inexploités. » Une pièce confirme son intuition : la déposition de Roger Aubert datant de mai 1944. Le volontaire engagé dans la Wehrmacht y décrit en détail des crimes de masse perpétrés en Biélorussie et donne le nom de bourreaux français. « Aucun document n’avait jusqu’alors permis de préciser aussi clairement la participation de Français à ce type d’opérations. »

Les recherches de Jean Bulot croisent alors celles de Philippe Douroux, ancien journaliste à Libération, qui a entrepris de reconstituer le parcours de son père, soldat de la LVF puis de la Waffen-SS, dans un livre (1). « On se rend compte qu’on avance sur des pistes similaires, qu’on a identifié à peu près le même nombre de massacres, les mêmes individus. Lui est surpris ; moi, je suis surtout soulagé de ne plus être isolé. » L’éclairage précis, à hauteur d’hommes, du journaliste vient enrichir le film. « Nous avons révélé une grande partie de ces documents, mais ces découvertes montrent surtout qu’il reste encore beaucoup de travail », estime Jean Bulot (2).

D’ex- membres de la Wafen-SS au FN

L’enquête progresse, archive par archive, confrontant sources et analyses d’historiens, et étaye, au fil du premier volet, la réalité de la participation de volontaires français à la Shoah par balles et aux massacres de civils. Une expérience de la violence débridée qui se prolongera ensuite dans la répression de la Résistance sur le sol français : « On savait déjà que certains responsables de la Gestapo en France avaient été formés sur le front de l’Est, notamment entre 1941 et 1942. À Lyon, des figures arrivent avec un passé façonné par la guerre d’anéantissement. En élargissant la focale, le film montre que des centaines, voire des milliers de Français, ont combattu là-bas avant de s’engager dans la traque organisée des réseaux de Résistance. Les opérations anti‑partisans, l’incendie de villages, la terreur contre les civils ne surgissent pas de nulle part. »

Les Soldats français du Reich ne se contente pas d’ouvrir un chapitre oublié : il l’inscrit dans une continuité. Après l’épuration, certains condamnés pour intelligence avec l’ennemi redeviennent des citoyens libres, reconstituent des réseaux, entretiennent la mémoire d’un combat pour une « Europe blanche » loin de disparaître en temps de paix. Le film rappelle la fondation du Front national en 1972 par Jean-Marie Le Pen, aux côtés d’anciens collaborationnistes, d’anciens membres de la Waffen-SS et idéologues néofascistes. Et met en lumière la permanence idéologique entre les engagements collaborationnistes d’hier et la structuration de l’extrême engagements collaborationnistes d’hier et la structuration de l’extrême droite d’après guerre, soulignant combien l’antisémitisme et le négationnisme ont irrigué son corpus doctrinal. « La Seconde Guerre mondiale n’a pas été une parenthèse, autant dans l’histoire de l’Europe que dans celle de l’extrême droite française, insiste Jean Bulot. Nous n’étions pas en dehors de l’histoire. Et nous ne le sommes toujours pas. »

Découvrir la note et la critique : “Les Soldats français du Reich”, sur Arte, un documentaire limpide qui éclaire un vide historiographique

Notes
1 Un père ordinaire. Sur les traces d’Alfred Douroux, de la LVF et de la Waffen-SS, éd. Flammarion (2025).
2 Jean Bulot poursuit ce travail dans LSD, la série documentaire : « Les ultras
de la collaboration », du 16 au 20 mars, de 17h à 18h sur France Culture et sur franceculture.fr et l’appli Radio France.


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