Meredith Whittaker, présidente de Signal : "L’IA n’est qu’un slogan marketing"

Quel est le point commun entre JD Vance et Edward Snowden ? Ils utilisent tous les deux la messagerie cryptée Signal. Aujourd’hui, Meredith Whittaker, présidente de cette messagerie chiffrée, est notre invitée. Elle nous parle de surveillance, de pouvoir et de la vraie nature de l’IA.
Hier, la justice française a perquisitionné les locaux parisiens de X et convoqué son patron Elon Musk, soupçonné d’ingérer dans la gestion de sa plateforme et d’avoir laissé son IA, Grok, répandre deepfakes et fausses nouvelles. Scandale après scandale, les géants du numérique semblent encore échapper à tout contrôle démocratique. Face à ce constat, des alternatives éthiques émergent. Meredith Whittaker en est l’une des figures emblématiques : ancienne employée de Google devenue l’une des voix les plus critiques de la Big Tech, elle dirige aujourd’hui Signal, une messagerie chiffrée qui refuse de se plier à la logique de la surveillance.
Voix rare dans les médias français, elle revient avec nous sur la protection de la vie privée, les monopoles du numérique, la bulle de l’IA, et répond à une question : l’Europe peut-elle encore décider de son destin numérique ?
Signal, un projet à contre-courant de la surveillance numérique
Meredith Whittaker explique : "Signal est le service de messagerie mondial le plus utilisé dans le monde. C’est un système de communication soumis aux droits humains. Nous sommes une plateforme de communication privée dans un monde où quasiment tous les services numériques prennent des données, les stockent, et peuvent transférer ces données collectées à des gouvernements. Nous, nous maintenons le droit à la communication privée. Même si ce droit a été mis en place il y a déjà plusieurs décennies."
Elle insiste sur l’indépendance de la fondation : "c’est parti d’un projet passion. Nous étions était très inquiets de ce que les capacités de surveillance dans les mains d’un certain nombre d’entreprises signifiaient pour notre avenir, pour une société libre. Signal n’a pas été créée pour amasser des revenus. Son ADN, c’est la protection de la vie privée, nous avons tout fait au cours de la dernière décennie autour de cet impératif. Nous nous finançons à travers des dons, nous sommes une organisation à but non-lucratif. Nous fonctionnons avec 50 millions de dollars américains par an, ce qui est relativement peu."
Tech et pouvoir
Interrogée sur le positionnement politique de géants de la tech américains, Meredith Whittaker analyse : "j’ai passé 13 ans chez Google, j’y étais pendant l’élection et la réélection d’Obama. J’ai pu voir qu’à chaque élection présidentielle, l’entreprise se conduisait de la même manière : on éloigne tous les lobbyistes proches de l’ancien régime, et l’on fait entrer des gens plus près du régime actuel, parce que l’on veut être au plus près du gouvernement actuel, on veut que les intérêts de l’entreprise soient bien protégés. Je ne dis pas que c’est quelque chose de normal ou d’acceptable. Un société qui se soucie de ses actionnaires a pour but de maximiser ses profits. Il faut faire attention à cela, à cette structure qui gouverne les choix des entreprises qui ont un pouvoir si extraordinaire sur nos vies, sur notre environnement, nos informations, sur les processus de décision gouvernementaux et individuels."
Meredith Whittaker revendique le fait que Signal n’emploie pratiquement pas l’intelligence artificielle : "personne n’a besoin d’un chatbot dans ses applications. Signal est utilisée par des militaires, des journalistes, dans des situations de vie et de mort, donc on ne veut pas prendre des données, même avec un bot, même si c’était possible de le faire de façon sûre, même s’il y avait un chatbot qui était suffisamment petit, qui pouvait opérer directement sur notre appareil, ce qui n’existe pas pour l’instant. Il y a des inquiétudes sur la sécurité, la vie privée et l’efficacité. J’ai de la chance car je n’ai pas quelqu’un au-dessus de moi comme Mark Zuckerberg qui me dit que je dois intégrer l’IA dans mon système."
Pourquoi la protection de la vie privée ne souffre aucun compromis ?
Meredith Whittaker insiste sur la nécessité absolue de ne faire aucun compromis en matière de protection de la vie privée : "si l’on casse les droits fondamentaux à la vie privée, à la liberté d’expression, rien ne pourra être arrêté. Les documents de l’affaire Epstein sont publiés, donc le problème, ce n’est pas le chiffrement. Le problème, c’est une forme de pensée magique, qui transforme des problèmes sociaux très dérangeants en problèmes technologiques. On imagine que ces problèmes peuvent être résolus par une intervention technologique. Or, il me semble que ces interventions technologiques torpilleraient le droit à la vie privée de chacun : ou cela fonctionne pour tout le monde, ou cela ne fonctionne pour personne. Ces interventions accompliraient les rêves des services de surveillance, sans aucune preuve que cela éliminerait le terrorisme ou protégerait les enfants. La question qu’il faut se poser concernant le dossier Epstein est la suivante : y-a-t-il une véritable volonté de poursuivre ceux qui sont les auteurs de ce mal ?"
Meredith Whittaker conclut : "je pense qu’il y a beaucoup de façons de construire une technologie qui soit éthique, mais je crois qu’il faut commencer par se demander quelle société on veut construire, à quoi elle doit ressembler. Quelle technologie faut-il pour la soutenir, quelle technologie soutient l’accès à l’information objective ? Peut-on soutenir les processus démocratiques ? Il ne faut pas se contenter des modèles qui nous ont été donnés."
Source : FRANCE CULTURE
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