Où en sont les forces politiques palestiniennes ?

mardi 20 janvier 2026

Docteur en science politique, François Ceccaldi a reçu en 2024 le prix de la Fondation Hugot du Collège de France pour ses travaux sur le système politique palestinien. Ses recherches sont à paraître aux éditions du CNRS. Il y analyse les évolutions de l’OLP depuis Oslo et notamment les débats internes au mouvement national. Alors que la perspective d’un État palestinien est à nouveau à l’ordre du jour, son analyse du mouvement national palestinien et de ses évolutions est particulièrement précieuse.

Synthèse de l’entretien : Bernard Devin

François Ceccaldi mène ses recherches post-doctorales au Collège de France, à la Chaire Histoire contemporaine du monde arabe. Il enseigne également à Sciences Po Paris.
Photo : François Ceccaldi © DR

Pouvez-vous nous rappeler les origines de l’Organisation de Libération de la Palestine ?

F. C. : Si l’OLP a été créée en 1964 sous l’égide de l’Égypte de Nasser qui voulait affirmer son leadership face à la Syrie et à l’Irak, Yasser Arafat en a pris le contrôle dès 1969. Le Fatah détient alors le tiers des sièges du Conseil National Palestinien (CNP), y participent également plusieurs autres membres cooptés par le Fatah parmi les indépendants. Les autres sièges (FPLP, FDLP*, Saïka, Comité exécutif, Armée de libération, communistes, organisations syndicales et populaires, indépendants) sont attribués par le jeu de la négociation dans le cadre du système des quotas. À partir de 1988, le mouvement national entre dans une logique de négociation. Les rencontres bilatérales se multiplient (Madrid en 1991, puis Washington, jusqu’à Oslo en 1993). Arafat et quelques militants qui lui sont proches agissent alors seuls. La « gauche » laïque et démocratique de l’OLP qui apprend l’existence d’une négociation parallèle est sceptique, parfois farouchement opposée, parfois s’organisant en opposition loyaliste, n’hésite pas à critiquer les volets les plus contestables des accords. Et puisqu’ils n’ont pratiquement pas été consultés pendant ces négociations, ils appellent à une refondation de l’OLP sur les questions de fonctionnement démocratique et de représentativité des organisations.

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Quelle est alors la position des islamistes ?

F. C. : Ils s’installent dans une opposition de plus en plus virulente, en particulier après Oslo. À partir d’avril 1994, ils multiplient les attentats en réponse à la campagne d’assassinats des dirigeants du Hamas menée par les services israéliens [1], au massacre d’Hébron de février 1994, ainsi qu’à la poursuite de la colonisation. L’opposition farouche du Hamas à Oslo va durer jusqu’à 2006. Ils choisissent alors de participer aux élections en acceptant de s’inscrire dans le nouveau champ politique créé par Oslo. Dès 2006, dans le prolongement du « document des prisonniers » (signé notamment par Marwan Barghouti, il témoigne d’un large consensus entre organisations palestiniennes), le Hamas exprime la possibilité d’une négociation sur la base des frontières de 1967. Selon les interprétations, cette même ouverture sera réaffirmée en 2017, dans le document d’orientation du Hamas. Cependant, 2017 est avant tout l’année d’une fracture avec l’arrivée de Yaha Sinwar au bureau politique du Hamas à Gaza. Cette fracture traduit une radicalisation de la ligne politique qui peut être interprétée comme la conséquence inéluctable du piège tendu par Israël qui condamne toute négociation à une impasse. Analysée sous cet angle, l’évolution du Hamas est à lire comme un symptôme.

La création de l’Autorité palestinienne (AP) est l’un des éléments clés des accords d’Oslo. Nombre d’observateurs parlent aujourd’hui d’un échec. Quelle lecture en faites-vous ?

F. C. : On peut affirmer qu’Oslo aura avant tout permis une ré-articulation stratégique de l’occupation. Avec la mise en place de l’Autorité Palestinienne, l’occupé se voit par ailleurs contraint de garantir la sécurité de l’occupant. Concernant la colonisation, Oslo entretient opportunément une ambiguïté que les Israéliens exploitent : alors que les Palestiniens attendaient une évacuation, les Israéliens s’en tenaient à des redéploiements. De ce point de vue Oslo est un « non-accord » en ce sens que son application peut être sujette à interprétation, sur la forme du moins.

L’échec de l’Autorité palestinienne était inévitable : la coopération sécuritaire était inadmissible pour la plupart des Palestiniens, de même que l’incapacité de l’AP à mettre un terme à la colonisation. Qui plus est, en mettant en place une Autorité sans autorité, Oslo a mécaniquement fabriqué de la corruption. Car un tel constat d’impuissance obligeait les responsables politiques palestiniens à choisir : soit refuser ce jeu de dupe et partir, soit rester et accepter les inévitables compromissions politiques ou économiques. L’AP a rapidement joué un rôle de redistribution financière et a permis le développement d’une classe sociale bourgeoise. Le piège colonial classique qui consiste à s’appuyer sur une élite pour contrôler la population a, une fois de plus, fonctionné.

Comment sortir de cette impasse ? Nombreux sont ceux qui voient en Marwan Barghouti une personnalité capable de fédérer les acteurs et de reconstruire une crédibilité politique.

F. C. : Le problème, c’est que ses moyens d’action sont particulièrement limités à cause de sa détention à l’isolement. Cet été, l’irruption du ministre israélien de la Sécurité nationale Itamar Ben Gvir dans sa cellule confirme que le gouvernement israélien ne semble pas enclin à le relâcher. Sauf bien sûr circonstances exceptionnelles, ce qui semble très peu vraisemblable. En l’état, les seules solutions envisageables sont celles qui seront adoubées par les Occidentaux. Par ailleurs, la perspective du remplacement de Mahmoud Abbas par Hussein al-Sheikh, l’actuel vice-président correspondrait à la désignation, dans la continuité, d’un homme de la coopération sécuritaire.

Quel sens donner dans ce contexte à la réforme de l’OLP et de l’AP qui revient comme un leitmotiv ?

F. C. : L’OLP, même très affaiblie, existe toujours et survivra vraisemblablement à cette séquence ouverte en octobre 2023. Elle a besoin de réformes, aussi bien pour sa cohésion qu’en matière de démocratie interne. Ces évolutions n’ont cependant rien à voir avec celles préconisées par les Occidentaux pour qui il s’agit de réduire l’OLP et l’AP à des collaborateurs dociles. C’est une stratégie de sape qui consiste à demander toujours davantage sans jamais concéder quoique que ce soit en retour : Abbas se plie aux diktats israéliens et américains depuis plus de 20 ans, bon gré mal gré, mais cela ne semble pas suffire. On l’accuse par exemple de ne pas condamner suffisamment le Hamas alors même qu’il est investi activement dans la coopération sécuritaire, qu’il est en conflit ouvert depuis plus de 20 ans avec le Hamas et qu’il s’est adressé à eux récemment dans des termes d’une violence extrême les accusant d’être des « fils de chiens ». Qu’est-ce que les Israéliens pourraient attendre de plus venant de lui ?

Quelle lecture faites-vous de la stratégie israélienne ?

F. C. : La stratégie israélienne consiste à s’emparer des territoires de 1967 et à liquider la question palestinienne. C’est une stratégie tous azimuts qui passe notamment par une guerre génocidaire et par le sabotage des négociations. Le Hamas a donné son accord le 18 août pour un plan de cessez-le-feu, préparé par l’Égypte et le Qatar, comprenant la libération des otages israéliens. Or ils n’ont reçu aucune réponse des Israéliens, sinon celle du bombardement contre l’équipe de négociateurs réunis au Qatar le 9 septembre qui met fin de facto à la négociation. L’argument avancé pour justifier ce bombardement s’inscrit dans la stratégie israélienne de disqualification systématique des interlocuteurs palestiniens. Cette stratégie est appuyée dans le même temps, par les USA qui soutiennent activement la politique israélienne actuelle et par une grande partie des pays occidentaux.

[1] Interpellés par Arafat sur cette question, les Israéliens lui rétorquent que rien dans les accords n’a été conclu sur ce point.


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