PALESTINE VIVA LA MUERTE

lundi 24 août 2026

"Comment un homme ou un peuple peut-il s’emparer d’un territoire immense et en priver tout le genre humain autrement que par une usurpation punissable, puisqu’elle ôte au reste des hommes le séjour et les aliments que la nature leur donne en commun ?"
Rousseau (Le contrat social, 1.9)

Texte de Hervé Loichemol
Comédien et metteur en scène (France et Suisse). De 2011 à 2017, il a été le directeur général de la Comédie de Genève. En 2013 il commence à travailler à Gaza avec l’Institut culturel français de Gaza, l’Université Al Aqsa et l’université Al Azhar. Avec Khawla Ibrahim, il écrit Le Metro de Gaza (Éditions l’Entretemps) d’après l’œuvre de Mohamed Abusal. Il met en scène le texte au Théâtre de la Liberté (Jénine). Les représentations ont lieu en décembre 2022 à Jénine, Ramallah, Jérusalem et Haïfa, avant une reprise en 2024 à Amman, Bagdad, Tunis, Vidy-Lausanne, Périgueux et Sarajevo (MESS festival, prix spécial du jury).
Il crée en 2025 le collectif Gaza nous regarde.

L’effacement territorial, militaire et politique de la Palestine est programmé depuis 80 ans. Des voix innombrables s’élèvent depuis aussi longtemps pour dénoncer l’injustice faite aux Palestiniens : terrorisme, nettoyage ethnique, apartheid et génocide. Rien ne semble en mesure d’arrêter le rouleau compresseur armé de la Torah qui avance méthodiquement depuis tant d’années en piétinant ouvertement le droit international.

Comment un tel processus, aussi contraire à la plus simple équité, peut-il durablement être toléré ? Tenter de répondre à cette question implique de conjuguer de nombreux paramètres : génocide des juifs d’Europe perpétré par les nazis, complicités coloniales, islamophobie, antijudaisme chrétien, antisémitisme, instrumentalisation de l’antisémitisme... Tout cela est parfaitement connu et documenté.

On ne peut certes pas reprocher à Israël de dissimuler son objectif : l’effacement de la Palestine et des Palestiniens est ouvertement revendiqué et militairement mis en œuvre par les différents gouvernements qui se sont succédés. La franchise des énoncés n’exclut pas une propagande solidement relayée à travers le monde, mais elle nie rarement la volonté d’effacement total de la Palestine.

La propagande israélienne ne brille pas par son originalité, mais elle bénéficie d’un grand mouvement de fascisation du monde dont elle fait partie, qu’elle alimente, et dont la puissance – financière, politique, médiatique - provoque un irrépressible sentiment de dégoût doublé d’un autre, tout aussi puissant, d’impuissance. Chaque jour, par exemple, les médias et les conversations tournent en boucle autour des faits et gestes de Trump, de ses déclarations, décisions, revirements, contradictions, reniements, délires. La cadence fantastique d’annonces tout aussi fantastiques, la promotion de « vérités alternatives » et le désordre effréné imposé au langage diffusent un brouillard permanent qui rend la réalité difficile à percevoir, à interpréter, difficile par conséquent à critiquer, à contrecarrer et à combattre. Inutile donc de se demander si Trump est un pitre, un malade, un escroc, un mafieux, un criminel, un imbécile, ou un salaud. Il est tout cela à la fois. L’important est que ses incohérences captent notre attention et paralysent notre capacité d’action.

La hasbara israélienne s’inscrit dans ce néo-fascisme planétaire. Et, comme toute propagande, elle procède par tripotage du langage.

BARRAGE CONTRE LE PACIFISME
L’accusation d’antisémistisme, balancée à tort et à travers à propos de n’importe quoi, discrédite évidemment la notion même d’antisémitisme. Mais elle a l’énorme avantage d’organiser le débat autour du mot au détriment des faits.

Dénoncer, par exemple, le vol systématique des terres palestiniennes depuis 1948 entraîne immédiatement l’accusation d’antisémitisme et contraint le calomniateur à se disculper d’un cousinage secret avec Hitler et Eva Braun.

Idem pour « terrorisme » : comment dénoncer la terreur exercée depuis toujours par Israël sans être immédiatement accusé de complicité avec les seuls terroristes dignes de ce nom : les Palestiniens ?

Tout le monde sait que ce slogan « de la mer au Jourdain » est revendiqué politiquement et mis en œuvre militairement par Israël pour réaliser ses rêves de grandeur. Mais, quand il est scandé dans les manifestations pro-palestiniennes, il devient une preuve évidente d’antisémitisme.

La charge de la preuve est systématiquement renversée : ce sont les Palestiniens - dépouillés de tout depuis toujours - qui doivent en permanence prouver leur innocence, c’est-à-dire leur non-nuisibilité.

MON BEL EUPHÉMISME
Que l’on songe à Dresde, Hiroshima ou au Vietnam, un bombardement a longtemps été un bombardement. Il s’agissait d’un processus consistant à lancer des objets explosifs depuis un propulseur quelconque (canon, avion, bombarde ou catapulte) : lente chute du projectile, erratisme du point d’impact, bruit de l’explosion, odeur de la poudre et du sang, corps gémissants ou anéantis. Tout cela fleurait bon les temps anciens, une forme - besogneuse, approximative, humaine - de la guerre qui évoquait les machines, les usines, les matières premières, un temps mesurable, le travail, la transpiration, les rapports sociaux...

Désormais, plus de bombardements, place aux « frappes ». La frap fait disparaître instantanément l’ancien processus de production de la mort. Souvent qualifiée de chirurgicale, la frap est réduite à une fraction de seconde - précise, technique, algorithmique – qui dispense de toute réflexion et efface par avance l’horreur d’un bombardement.

Le frappeur quant à lui n’est pas un soldat, c’est un esprit qui frap : comme notre spécialiste le fait à distance, il ne risque pas de salir ses chaussures, il garde les mains propres et la tête haute et peut se rincer le gosier une fois son job accompli. Le geste du frappeur est un subtil mélange de technicité et de banalité.

Le missile a remplacé la bombe. C’est un objet technique si sophistiqué qu’il suscite d’emblée le respect, voire l’admiration : qualifié de furtif, d’hypersonique, ou de nucléaire, il est précis, rapide, interceptable mais difficile à intercepter, modulable, mythique comme l’Hydre de Lerne et d’une puissance toujours ravageuse.

Les morts sont des chiffres inscrits dans la rubrique des dégâts collatéraux.

LE RESSENTI MENT
La « menace » a longtemps désigné une parole, un geste ou une attitude par laquelle un individu manifestait à quelqu’un ou à quelques uns une intention hostile. Une menace pouvait être repérée, voire dénoncée, parce qu’elle était préalablement proférée, manifestée, signifiée d’une quelconque façon.

Aujourd’hui, plus besoin de déclarations, de signes, ni même d’indices. Il suffit qu’un pays se sente menacé pour justifier l’attaque préventive contre le menaceur présumé. Surtout s’il se sent menacé dans son existence. Le ressenti fonde la légitime agression qui remplace la légitime défense.

Le renversant de l’affaire c’est que la « menace » est souvent invoquée par celui qui dispose d’une supériorité écrasante sur le menaceur présumé. C’est au nom d’une menace que la Russie a envahi l’Ukraine et que les Etats-Unis ont bombardé l’Iran. C’est au nom d’une « menace existentielle » qu’Israël – qui, ne l’oublions pas, dispose, comme la Russie et les Etats-Unis, de l’arme nucléaire depuis plus de 60 ans et de l’appui inconditionnel des puissances dites occidentales – c’est donc à ce titre qu’Israël colonise tous azimuths.

Celui que l’on dépouille est le coupable qui, par sa seule existence, représente une menace existentielle et sera exterminé.

FRIPONNERIE
Ces retournements systématiques s’accompagnent d’une injonction permanente au dialogue : « il faut se parler ». Il faut discuter, écouter, même quand l’écoute est impossible, même quand l’échange raisonné est biaisé, malmené, empêché, censuré. Qu’à cela ne tienne, il faut se parler, même si on n’a rien à se dire. Ça, donc, bavarde.

VORTEX DE NULLITÉS
Que faire, se dit-on, chaque jour ? Comment agir devant pareil tsunami de saloperies ? Que faire quand on voit un Ben Gvir sauter de joie une bouteille de champagne à la main pour fêter l’adoption d’une loi raciste ? Ou humilier des militants pacifistes ? Ou désirer tuer 40 Gazaoui·es par nuit ? Que faire quand Netanyahu survole la France alors qu’il devrait être arrêté ? Que faire quand Trump déclare qu’il a mis fin à plusieurs guerres alors qu’il en a déclenchées et perdues plusieurs ? Que faire quand on voit un misérable Infantino lui remettre un prix de la paix ? Que faire quand un Erdogan offre aux dirigeants de l’OTAN des pistolets gravés à son nom ? Que faire quand un Macron prétend que les effets de la catastrophe climatique étaient imprévisibles ?

FAR NIENTE
Ces ubuesques situations font penser à l’épisode célèbre qui contraignit Miguel de Unamuno a intervenir à l’université de Salamanque quand les soudards franquistes ont investi le campus. Que pouvait-il faire après que le général fasciste Millan Astray eût lancé « Viva la muerte » et « mort à l’intelligence » ?

Nos dirigeants actuels auraient fait en octobre 1936 comme ils font aujourd’hui : rien.
Répétons donc après Unamuno : « Vous vaincrez mais vous ne convaincrez pas. Vous vaincrez parce que vous possédez une surabondance de force brutale, vous ne convaincrez pas parce que convaincre signifie persuader. Et pour persuader il vous faudrait avoir ce qui vous manque : la raison et le droit dans votre combat. »

APPELONS UN CHAT UN CHAT
Avant le 7 octobre la bande de Gaza, dont la densité de population était l’une des plus élevées du monde, était qualifiée de « prison à ciel ouvert ». Les Gazaoui·es vivent aujourd’hui sur 30 % de ce territoire rasé à 90 %, au milieu des gravats, des déchets, des maladies et des rats. La Bande de Gaza est donc aujourd’hui littéralement un camp de concentration.
Ben Gvir, Smotrich et consorts, racistes et suprémacistes revendiqués, sont des néo-nazis.

Tsahal, prétendument l’armée la plus morale du monde, est aujourd’hui la plus coloniale et la plus génocidaire.

Israël est une ethnocratie.

Les dirigeants occidentaux sont des blanchimenteurs de génocide.

Il n’y a de cessez le feu ni à Gaza ni en Cisjordanie : les assassinats, les bombardements, les exactions, les vols, les viols, les tortures, le nettoyage ethnique, le génocide continuent.
Le projet colonial de grand Israël se réalise sur le dos des Palestiniens, des Libanais et des Syriens avec l’active complicité de nos gouvernements.

CRISTAL
Le diagnostic s’impose : de nombreux dirigeants de la planète développent actuellement un cancer du colon. Les symptômes sont nombreux : constipation soudaine avec alternance de diarrhées et sang dans les selles. Vaincre cette épidémie requiert des moyens radicaux.
En attendant que se cristallisent les forces nécessaires pour détruire ce cancer, il faut évidemment continuer les combats déjà engagés : exiger la rupture des liens entre l’Europe et Israël, exiger la libération des prisonniers palestiniens en particulier de Marwan Barghouti, soutenir la CPI et la campagne BDS…

En attendant la cristallisation désirée, il convient aussi de lutter contre l’usage crapoteux des mots, contre la désinformation, le matraquage, les manipulations favorisées par les plateformes, les réseaux sociaux et les usines à trolls, contre les silences, les dénis, les dévoiements, les mensonges...

En attendant un grand soir humain, qui viendra nécessairement, parce qu’il faut bien vivre et ne pas désespérer, il nous reste la collaboration-composition-union-association-fédération-coalition qui seule peut rendre possible l’impossible. Nous devons développer, où que nous soyons, des projets émancipateurs fondés sur l’attention, le soin, l’entraide, la solidarité, l’hospitalité, la générosité, l’égalité. C’est le choix que font déjà des centaines de millions de gens aux quatre coins du monde.

C’est le choix que nous avons fait.

Hervé Loichemol

NB : Le Collectif Gaza nous regarde et l’Association Armonih ont élaboré avec les Diplômées de français de Gaza un projet d’enseignement destiné aux enfants. Commencé en avril, il s’est déroulé jusqu’en juillet et reprendra en septembre. Votre aide est nécessaire.
Titulaire du compte : ARMONIH
Objet du versement à indiquer : DIPLOMEES DE GAZA
IBAN : FR 76 1027 8073 6300 0232 2760 163
Contact : armonih@ik.me
Le collectif a contribué à l’élaboration et à la lecture


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